‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 25 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Mémoire h consulter ^ renfermant l'histoire de Louise et de sa belle -mère.

Une orpheline âgée de dix -sept ans, n'ayant plus d'autre appui que sa maîtresse de pension , a besoin de conseils dans un procès qu'on lui intente. Elle espère que le récit sincère qu'on va lire lui conciliera l'intérêt des jurisconsultes éclairés à qui elle a recours.

M. Lefévre était un honnête marchand de Marseille. Tout le monde s'accorde à dire que sa première femme était bonne et vertueuse. Il eut le malheur de la perdre au moment où elle venait de lui donner une fille qu'il nomma Louise comme sa mère. Deux ans après , il fut séduit par les charmes d'une autre femme établie à Marseille depuis peu de temps , et dont on n'a jamais bien connu la famille. On assure qu'après ce second mariage M. Lefévre fut entraîné à des dépenses audessus de son état ; que , pour y faire face , il se lança dans de grandes entreprises qui ne réussirent pas, et

que ce fut le chagrin qu'il en conçut qui le conduisit prématurément au tombeau.

Sa fille avait cinq ans quand il mourut. Elle continua d'habiter avec sa belle-mère, qui bientôt quitta Marseille. Les débris de la fortune de son mari suffirent à peine aux frais de son voyage et de son établissement à Paris. La veuve de M. Lefévre mit Ijouise en pension chez madame Dumont. Elle loua un appartement magnifique dans la rue du Mail. Tous les soirs elle réunissait une nombreuse société : on jouait. Des femmes très - élégantes , des chevaliers , des abbés , des financiers , des hommes de qualité , sur-tout des étrangers , telles étaient les personnes qui fréquentaient la maison de madame Belcour : c'était le nom que la bellemère de Louise avait pris en arrivant à Paris. On suspendait le jeu pour un souper splendide. i^-près souper, on se remettait au jeu.

Madame Belcour n'avait pas pour sa belle-fille toute la tendresse d'une mère. Mais Louise lui doit la justice de déclarer que], peiidant son enfance , elle n'eut jamais qu'à se louer de ses bons procédés. Madame Belcour venait fréquemment à la pension s'informer des progrès et de la santé de la jeune orpheline ; quelquefois aussi elle la faisait venir chez elle.

Ce fut chez elle qu'un officier - général , nommé M. de Montfort , vit Louise pour la première fois. Cette enfant l'intéressa; il devint plus assidu dans la maison.

Un jour il était venu de bonne heure. Il trouva madame Belcour prête à sortir; elle allait voir Louise qui était un peu malade. Il lui offrit de l'accompagner ;

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elle accepta. Louise n'avait qu'une légère indisposition. Elle avait alors près de dix ans. Sa conversation plut à M. de Montfort. Il fut touché de l'amitié qu'elle témoignait à sa maîtresse de pension ; et peut-être fut-il ému de compassion , en prévoyant que l'innocence de cette jeune fille serait bientôt exposée à de grands dangers.

Le lendemain , il revint chez madame Dumont ; il s'informa du caractère de Louise. Madame Dumont eut la bonté d'en faire le plus grand éloge. « Madame , lui « dit -il, je vais toucher une corde bien délicate. Vous « paraissez avoir beaucoup d'affection pour cette en- « fant, vous convenez qu'elle en est reconnaissante, et ce qu'elle se plaît dans votre maison : ne vous serait - il « pas possible de l'empêcher d'aller chez madame Bel- « cour? » — « Eh! monsieur, que me proposez- vous, « répondit madame Dumont ? Ai-je le droit de retenir « mes pensionnaires ? Aurais-je bonne grâce de m'op- « poser aux désirs de leurs parents? » — « Eh mais! « reprit M. de Monfort avec un peu de chaleur, une « belle - mère est - elle une parente ? » Alors il crut devoir expliquer à madame Dumont les craintes qui l'engageaient à lui faire cette prière ; elle les trouva fondées; mais tout ce qu'il obtint, c'est qu'elle tâcherait d'inventer , le plus souvent qu'il lui serait possible , des prétextes de maladie ou d'études pour retenir la fille de M. Lefévre quand sa belle - mère l'enverrait chercher.

Depuis ce temps, M. de Montfort accompagnait presque toujours madame Belcour quand elle allait von^ Louise. Un de ses amis , par ses conseils , mit ses filles

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chez madame Dumont. Il accompagnait aussi son ami toutes les fois que celui-ci venait à la pension. Les jours où madame Dumont n'avait pu retenir Louise, M. de Montfort passait la soirée chez madame Belcour. Il laissait toute la brillante société jouer au pharaon , pour jouer ou causer avec sa petite amie dans un coin du salon. Ces attentions pour une enfant de dix à douze ans n'étaient remarquées ni de madame Belcour ni des autres, tant ils étaient occupés de leur jeu; mais Louise en était touchée , et elle avait beaucoup d'amitié pour M. de Montfort.

Elle venait d'atteindre sa quinzième année, lorsque M. de Monfort reçut l'ordre de passer en Allemagne. Il courut chez madame Dumont, et, en présence de cette dame, il apprit à Louise qu'il allait partir, et que son absence pouvait durer plusieurs années. « Made- « moiselle, lui dit-il , jusqu'ici je n'ai cru devoir parler « qu'à votre maîtresse de pension ; aujourd'hui je crois « pouvoir m'expliquer avec vous. Je commence par « vous répéter les paroles que j'ai dites, il y a cinq ans, « à madame Dumont : Je vais toucher une corde bien « délicate. Mais pour peu que vous daigniez réfléchir, « vous sentirez que je ne suis animé que du désir de « vous rendre heureuse. Restez dans cette maison oii « vous avez été élevée , que vous aimez et oii l'on vous « chérit. Résistez à votre belle-mère, si elle veut vous « en retirer ; employez , pour ne pas habiter avec elle , « tout ce que vous pouvez avoir d'adresse et de volonté. « A mon retour, si je vous retrouve chez madame « Dumont, et s'il vous convient d'unir votre sort à cece lui d'un brave officier qui doit à lui seul sa fortune

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« ( car je me suis trouvé, comme vous, orphelin et sans (c appui dans mon enfance), je vous épouse. Si mon « âge vous effraie, si mon humeur vous déplaît, parce lez -moi avec la franchise qu'on doit à un ami; faites ce un choix qui me paraisse convenable , je vous assure « une dot, et je vous marie à l'homme que vous aurez « choisi. »

Louise se flatta pendant quelque temps de pouvoir se conformer aux désirs de M. de Montfort, qu'elle s'était habituée à respecter et chérir comme un père; mais comment résister à sa belle-mère , qui bientôt lui signifia qu'il était temps de quitter sa pension? Elle résista cependant , et madame Dumont la seconda de tout son pouvoir. Madame Belcour , surprise , tantôt paraissait indignée de la préférence que sa belle - fille donnait sur elle à madame Dumont , tantôt paraissait douloureusement affectée de la répugnance que Louise avait pour elle; et cette jeune personne, tantôt s'effrayait de la seule idée de désobéir à sa belle-mère , tantôt se reprochait de l'affliger. Elle ne pouvait employer que des moyens évasifs. Quelquefois elle trouvait M. de Montfort bizarre et injuste ; elle ne concevait pas quels si graves motifs l'avaient engagé à désirer qu'elle n'habitât pas chez sa belle-mère. Six mois après le départ de M. de Montfort, il fallut céder aux prières et aux ordres de madame Belcour. Louise fit , en pleurant , ses adieux à madame Dumont.

Ici, elle voudrait bien ne pas accuser la femme de son père ; mais elle se doit à elle-même d'exprimer à ses conseils combien , dans la maison brillante et tumultueuse de madame Belcour, elle regretta la vie

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tranquille et innocente de la maison où elle avait été élevée. On la comblait de soins et de prévenances , on n'épargnait rien pour sa parure. Elle avait acquis quelques talents chez madame Dumont. Madame Belcour en était orgueilleuse , et ne manquait pas une occasion de la faire briller. Quelquefois le jeu était remplacé par un bal ou par un concert. Mais les discours qu'elle entendait, les conseils qu'on lui donnait lui paraissaient bien nouveaux et bien étranges. Jeune ^ timide, sans expérience, mais se rappelant les adieux et les désirs de M. de Monfort, craignant les projets de sa belle -mère, qui venait de se permettre de lui parler avec plus de franchise , craignant jusqu'à sa propre faiblesse , un matin elle s'échappa de la maison de madame Belcourt avant que personne y fût éveillé, et elle courut chez madame Dumont, Elle supplia cette respectable amie de la reprendre chez elle. Madame Dumont la plaignit, mais lui fit sentir qu'elle ne pouvait la garder ; qu'à moins d'un ordre supérieur , elle ne pouvait être reçue dans sa maison ni dans aucune autre ; puis elle la consola , l'encouragea , et la fit reconduire chez sa belle-mère, qui ne s'était pas aperçue de son absence.

Peu de jours après, Louise, épouvantée, désolée de quelques discours encore plus significatifs de sa belle-mère, alla se jeter aux pieds de la jeune femme d'un magistrat dont elle avait entendu vanter la justice et la bonté. Elle n'implora pas en vain sa protection, et, par un ordre du roi, elle revint habiter chez madame Dumont. Madame Belcour crut devoir ne montrer aucun ressentiment de la conduite de sa

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belle-fille ; elle continua encore quelque temps de donner à jouer, puis elle passa en Angleterre.

Deux ans s'écoulèrent sans que madame Dumont ni Louise reçussent aucune nouvelle de M. de Montfort. Il avait cependant fait un voyage à Paris; mais le lendemain de son arrivée, étant à l'opéra, il avait aperçu aux premières loges Louise et sa belle-mère attirant tous les regards par l'éclat de leur parure, et il avait vu tous les vieux seigneurs et tous les jeunes libertins , qui fréquentaient la maison de madame Belcour , venir tour à tour présenter leurs hommages aux deux dames. Il crut Louise perdue, et repartit, sans avoir la curiosité d'en apprendre davantage.

Un de ses amis, le seul à qui M. de Montfort eût fait la confidence de ses projets , fut invité, il y a quelques mois , à une fête que les petites pensionnaires de madame Dumont lui avaient préparée. Quelle fut la surprise de l'ami de M. de Montfort quand il revit Louise, qu'il croyait à Londres avec madame Belcour! Il ne lui parla pas; mais il s'informa beaucoup d'elle et de sa conduite à ses compagnes , à toutes les dames de la maison, et sur-tout à madame Dumont; et il se hâta d'écrire à M. de Montfort ; « Mon ami, lui mar- « quait-il, ta Louise est retrouvée, et elle est encore (f digne de tout l'intérêt que tu lui as porté. »

M. de Montfort , de l'aveu de son souverain , avait pris du service dans l'armée de Marie-Thérèse. Par un hasard assez commun à la guerre, il se trouva que, dans une affaire importante, il avait sous ses ordres un officier de son grade. Cet officier exécuta mal un mouvement qui lui avait été commandé. M. de

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Montfort lui réitéra ses ordres, et se laissant emporter à la colère , il exprima son mécontentement en termes un peu vifs. L'officier ne répliqua point , et parvint à réparer sa faute. M. de Montfort s'empressa de lui adresser des excuses ; mais l'officier lui répondit que les termes dont il s'était servi ne pouvaient être supportés par un militaire; qu'il avait obéi à M. de Montfort, quand celui-ci s'était trouvé momentanément son supérieur, mais qu'après l'affaire, il redevenait son égal , qu'il ne pouvait agréer ses excuses , et qu'il lui demandait raison de l'insulte qu'il avait reçue. Ils convinrent de se battre le lendemain.

C'était le jour même où M. de Montfort avait appris par la lettre de son ami que Louise était rentrée chez madame Dumont. Le soir , en pensant à l'événement qui pouvait avoir lieu le lendemain , M. de Montfort écrivit à son banquier à Strasbourg la lettre suivante :

« Demain je me bats et je peux succomber. Il ne a me reste que des parents fort éloignés, de qui je « n'ai point à me louer, et qui ont acquis plus de force tune que moi. Si je meurs, je donne et lègue les ce quatre-vingt mille francs que j'ai remis entre vos ce mains à Louise Lefévre , demeurant à Paris , chez ce Madame Dumont, faubourg Saint-Jacques. Je laisse ce le reste de ce qui m'appartient à mes héritiers naee turels , et c'est vous que je nomme mon exécuteur ce testamentaire. Tels sont mes désirs, telles sont mes ce dernières volontés. J'en réclame, de ceux que cela ce regarde , la stricte exécution , nonobstant toutes forif. malités qu' en pareille circonstance un militaire peut

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« omettre : dans ce cas , je réclame la protection des « magistrats et des lois , et la bonne foi des intéressés, « pour maintenir et faire valoir le fond de cet acte aux ce dépens de la forme. »

M. de Montfort, blessé grièvement par son adversaire , n'eut que le temps «de lui remettre , avant d'expirer, la lettre qu'on vient de lire. Le banquier de M. de Montfort écrivit à Louise. Elle pleure son bienfaiteur", et la fortune qu'il lui laisse est loin de la consoler de sa perte.

M. de Montfort était né en Languedoc. Depuis trois jours, un cousin de Castelnaudary est arrivé à Paris avec la procuration de ses cohéritiers, qui prétendent faire casser le testament. C'est sur la validité de cet acte que Louise et madame Dumont, sa véritable tutrice, croient devoir consulter.

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