CHAPITRE IV
De la conduite d'Eugène après la mort de son père.
Il n'est rien de plus odieux dans ces cruels événements que la nécessité où l'on se trouve de supporter l'indifférence et l'insensibilité stupide de tous ces hommes qui font métier de funérailles : il faut se débattre avec dégoût contre leur avidité. Ils spéculent sur votre douleur ; ils tentent votre orgueil ; ils calculent froidement avec un fils désolé , avec un frère tout en larmes la richesse de la tenture , la force et la durée de la sonnerie, la grosseur des cierges , le nombre et le salaire des prêtres et des pleureurs. Que je plains l'homme obligé d'entrer avec eux dans tous ces détails , et à qui sa fortune ne permet pas de répondre : a Faites « tout pour le mieux , et laissez-moi pleurer. »
Survient bientôt une autre circonstance presque
aussi révoltante. La succession s'ouvre : il faut des procurations et des inventaires. La rapacité des gens d'affaires , qui se disputent les scellés et font croiser ceux qui ont été provoqués par leurs confrères ; l'empressement des créanciers, qui se mettent en règle; leur défiance envers les héritiers, qui ne sont pas toujours si absorbés dans la douleur qu'il ne leur reste assez de présence d'esprit pour mettre à couvert les effets les plus précieux; les prétentions des collatéraux , la joie secrète des légataires , qui perce à travers leurs larmes de commande ; la fastueuse reconnaissance de ceux-ci, qui ne s'attendaient pas à être si bien traités ; le dépit injurieux de ceux-là , qui se flattaient d'une plus forte part , et nomment le défunt un ingrat : quelle suite de pénibles épreuves pour l'homme qui regrette sincèrement l'ami qu'il vient de perdre! Mon cousin César se félicitait que j'en fusse à l'abri , et que je n'eusse à subir que des compliments faux ou sincères de condoléance.
J'étais seul et unique héritier; la fortune de mon père était claire et liquide. Il n'y avait pas de testament, pas de créanciers; ma mère était tutrice de droit. Mon cousin César fut nommé curateur. Rien ne changeait dans la maison de mon père, ni dans l'administration de ses biens. Lui seul , hélas ! était absent pour ne plus revenir.
Quelle fut notre surprise , lorsque , le lendemain de la mort de mon père , Beauclair revenant de la ville nous amena M. Gaspard! Mes parents, n'ayant jamais eu de procès dans le pays , connaissaient à peine cet habile praticien. Beauclair nous dit que, dans la cir-
constance où nous nous trouvions, il avait pensé que que M. Gaspard pourrait nous être utile : il nous assura que nous ne pouvions mieux placer notre confiance, et que le peu de jours qu'il avait passés dans le pays lui avaient suffi pour apprécier les talents et la délicatesse de l'honnête homme qu'il nous présentait. Ma mère n'aimait pas le marquis de Beauclair ; mais elle ne put se dispenser de le remercier de son zèle et d'accueillir avec civilité M. Gaspard. Mon cousin le bossu se hâta de dire que nous n'avions aucun besoin du ministère d'un procureur; mais M. Gaspard effraya ma mère sur les conséquences, sur les comptes qu'un jour je pourrais lui demander, et il enleva de vive force son aveu pour quelques formalités fort dispendieuses et fort superflues; puis, après avoir pris une connaissance bien exacte des titres et du testament de mon grand-oncle Nicolas de Senneville, à qui nous devions notre fortune , il employa toute son adresse à insinuer à ma mère que le partage de cette succession n'avait pas été fait suivant toutes les formes, et qu'en qualité de tutrice , elle pouvait et devait exercer quelques répétitions contre ma tante Louville. Il ne put parvenir à la décider à aucune démarche contre sa belle-sœur ; seulement un jour , il échappa à ma mère de dire qu'il était fort heureux que, par mon mariage avec ma cousine , tous les biens dussent se trouver confondus ; que , sans cela , il aurait pu s'élever quelque procès entre les deux branches. Ce mot fut cause que madame Louville consulta de son côté un autre procureur, qui prétendit que ce serait ma tante qui aurait le droit d'exercer des répétitions
contre ma mère et contre moi. Mais les deux bellessœurs n'en furent pas moins bonnes amies. Notre mariage, qui avait été remis à la fin du deuil, était toujours l'objet de leurs désirs. L'une pleurait un époux chéri , l'autre pleurait un frère qui lui avait tenu lieu de père; et toutes deux ne voyaient de consolation pour elles que dans l'union de leurs enfants.
Il y a un moment qui d'ordinaire termine brusquement la douleur d'un riche héritier ; c'est celui où il peut embrasser d'un coup-d'œil toute la fortune qui vient de lui échoir. Il pleure bien encore à chaque visite qu'il reçoit; mais déjà la joie habite au fond de son cœur : il soupire en donnant des quittances ; mais c'est pour ne point démentir le costume. J'étais encore loin d'avoir ouvert mon ame à de pareils mouvements , lorsque Beauclair s'avisa de me faire compliment sur ma richesse.
On venait de reconnaître que, depuis vingt ans, mon père avait presque doublé notre fortune , mettant du faste à grossir et augmenter ses domaines, et, malgré l'éclat de sa représentation , ne pouvant parvenir à dépenser en province la moitié d'un revenu qui lui aurait à peine suffi dans la capitale. Tel est le sort de tous les grands propriétaires qui habitent leurs terres , et ne sont pas absolument de détestables administrateurs.
« Mon cher Eugène , me dit Beauclair , tes larmes ce te font honneur ; mais elles ne te rendront pas ton « père. Il n'est pas défendu de considérer les belles « consolations qu'il te laisse : un beau nom , une édu- « cation distinguée, cent mille livres de rente, dont
« te voilà tout-à-fait le maître à vingt et un ans ( car ce ta mère fait tout ce que tu veux , et sa tutelle ne te « gênera pas). Joignez à cela du cœur, de l'esprit, « une belle ame. Ah ! trop heureux Eugène ! j'espère « que tu ne penses plus à entrer dans un parlement. « Fi donc ! Qu'as-tu besoin de te presser de prendre « un état et une femme? A dieu ne plaise, ajouta-t-il en voyant que j'allais l'interrompre , que je veuille « te détacher de ta cousine. Elle est charmante, c'est « la femme qu'il te faut; mais elle n'a pas seize ans. « Et toi-même, est-ce que tu ne trouves pas comme « moi que tes parents avaient le plus grand tort de « vouloir te marier si jeune ? Quand tu n'épouserais ta « cousine que dans quelques années, elle serait encore « une jeune mariée. En attendant, il faut jouir; il faut (c dépenser ; il faut perfectionner ton éducation ; elle est « loin d'être complète quand on sort du collège. Ce sont « les femmes , le monde et les voyages qui forment un « jeune homme. Tiens, si tu veux, je m'attache à ton « sort , et nous devenons inséparables. Un ou deux '< hivers à Paris , au sein des plaisirs , et nous partons <( ensuite pour visiter toutes les capitales de l'Europe. « Après avoir appris les langues, étudié les mœurs et « les gouvernements, fréquenté les sages et les fous, «. les jolies femmes et les artistes, observé les grands « et la canaille de chaque nation , il sera temps d'avoir «de l'ambition. Alors, avec notre naissance, notre f< mérite et notre fortune ( car j'hériterai aussi à mon « tour ) , toutes les portes nous seront ouvertes ; les V plus belles places de la cour et de l'armée nous « sont assurées , et quand nous aurons atteint l'âge de
«< nos pères , nous viendrons à notre tour habiter les « vieux châteaux de nos ancêtres et faire des écono- « mies pour nos enfants. » J'avais écouté Beauclair avec impatience. Je rejetai bien loin ce qu'il me proposait. Mon père avait désiré mon mariage ; ma mère le désirait encore : le contrat était signé. « Qui , moi ! « grand Dieu ! retarder d'un seul moment de plus que « les bienséances et ma sincère douleur ne m'y con- « traignent , le bonheur qui m'attend avec ma cousine ! « Quelle injure pour Laure et pour sa mère ! La mienne « se flatte de me voir bientôt conseiller dans quelque « parlement. C'est un devoir , c'est un plaisir pour moi ce de combler ses vœux , de ne pas augmenter ses cha- « grins. » Je remerciai Beauclair de son amitié pour moi; je le priai de croire à la mienne ; mais je le conjurai de ne plus me parler d'un projet dont l'exécution était impraticable. « Soit, me dit Beauclair; en ce cas-là, ce il faudra bientôt nous dire adieu ; on m'attend à Paris, (c J'étais venu pour tes noces : je me félicite de m'être ce trouvé près de toi pour te prodiguer les consolations ce d'une amitié désintéressée. J'aurais désiré que tu ce vinsses bientôt me rejoindre ; mais puisque tu vois les ce choses autrement, je n'insiste plus; nous nous écriée rons, et je reviendrai dans six mois pour ton mariage, ce Un seul mot encore. Tu es jeune, ta mère est une ce femme de tête et d'esprit; mais les femmes n'entendent ce rien aux affaires. Qui vas-tu choisir pour administrer ec tes grands biens? Tu ne peux te passer d'un intenee dant. As-tu fait un choix? J'avais pensé pour toi à ce cet honnête M. Gaspard : on le dit un peu fripon ; mais ce je te réponds qu'il ne l'est pas tant qu'on le croit»
« D'ailleurs il faut bien prendre son parti de se laisser « voler par son intendant. Gaspard est d'une rare habileté « pour les intérêts qu'on lui confie. Il les épouse avec a une chaleur édifiante ; en supposant qu'il gagne sa « vie avec toi , il t'empêchera d'être volé par vingt autres, ce Au surplus , je ne te le propose pas ; réfléchis , cherche; (( il n'est pas impossible de rencontrer un parfait honu nête homme. » Tel fut mon premier entretien avec Beauclair, Mon cousin le bossu vint nous joindre ; et nous changeâmes de conversation.
Le soir, je ne pus m'empêcher de penser à la vie dont Beauclair m'avait fait un si brillant tableau ; mais je m'endormis avec la ferme résolution d'obéir à ma mère. Le lendemain matin je pensai encore aux charmes du séjour de Paris. « Eh bien! me disais-je, j'en jouirai (c avec ma femme. Les voyages sont nécessaires pour « former un jeune homme. Pourquoi ne voyagerais-je « pas avec Laure ? »
Je cherchai Beauclair , et ce fut moi qui le premier lui parlai de ses conseils de la veille : il avait l'air d'éviter ce sujet d'entretien. Je lui avais paru résigné au mariage! et lui-même, disait-il , avait pensé que ce qu'il m'avait proposé n'était peut-être pas très-convenable. Cependant il n'était pas éloigné d'approuver mon projet de parcourir l'Europe avec ma femme. Mes voyages ne seraient peut - être ni aussi instructifs , ni aussi agréables que ceux auxquels il avait pensé d'abord. Un homme marié, qui voyage avec sa femme en pays étranger, ne peut pas, comme un jeune homme libre et indépendant , se mêler dans toutes les classes , fréquenter toutes les sociétés ; mais d'autres agréments
compensent ceux qu'il ne peut avoir. Beauclair me parla encore de Gaspard. Il avait craint que son état ne fût incompatible avec l'administration de mes biens ^ et finement, sans rien faire soupçonner, il en avait parlé à madame Gaspard. Elle lui avait prouvé que tout pouvait fort bien se concilier , et que , dans tous les cas , M. Gaspard ne serait pas éloigné de céder son étude , s'il pouvait réunir dans le pays l'intendance de trois ou quatre maisons. Il espérait obtenir bientôt la confiance de monseigneur l'évêque de Coutances; il avait déjà celle d'une femme depuis long-temps malade qui voulait à toute force lui vendre son bien en viager. Beauclair s'exprima comme la veille, en homme qui propose et qui ne tient pas fortement à ses idées, n'abondant jamais dans son sens, et toujours prêt à céder aux considérations qu'on lui pouvait opposer. Je me rappelai qu'avant la mort de mon père je considérais mon mariage avec Laure comme le commencement de ma liberté; mais ma situation était changée. J'étais libre , et le mariage était une chaîne que j'allais me donner ; à la vérité elle me semblait douce. Je sentais la nécessité de mettre quelqu'un à la tête de mes biens; mais combien cette nécessité me faisait encore plus regretter mon père, qui avait été pour moi un si bon intendant !
Il m'est démontré aujourd'hui que ces discours de Beauclair étaient le résultat d'un honnête complot formé entre Gaspard et lui , pour s'emparer de mes volontés, et profiter de mes grands biens, l'un comme ami, l'autre comme intendant. La mort de mon père Tome IX, 12
avait étendu les projets de Beauclair, et fait naître
ceux de Gaspard.
Ces projets ne purent échapper à l'œil clairvoyant de mon cousin César. Il ne négligea rien pour les rompre. Il interrompait nos entretiens ; il cherchait à détruire les impressions qui m'en étaient restées. Il avertissait ma mère et ma tante de se défier du marquis et des procureurs ; mais voyant que • ma mère , dominée par moi qui me laissais dominer par les autres écoutait faiblement ses conseils , voyant que Beauclair prolongeait son séjour , quoiqu'il eût annoncé son prochain départ , il prit le parti de s'adresser directement à lui.
« M. le marquis, lui dit -il, c'est bien méritoire à « vous de rester aussi long-temps dans une triste prô- « vince pour consoler mon petit cousin Eugène. JLst- ({ ce que vous ne regrettez pas la vie brillante de Paris? « Est-ce que vous ne comptez pas bientôt y retource ner ? » Beauclair , étonné de cette brusque apostrophe, incertain s'il devait rire ou se fâcher, regardait mon cousin , et cherchait à répondre. « Tenez , concc tinua César, j'ai souvent éprouvé que le droit chemin « est le meilleur et le plus sûr. Nous craignons que le « tableau de vos plaisirs , le récit de vos conquêtes ne (( séduisent Eugène , et ne le fassent renoncer au plan « que sa famille a formé pour son bonheur. « — « Et f( vous craignez que ma présence ne dérange ce beau «plan formé pour son bonheur?» — «Peut-être « avons -nous tort; mais, à votre place, moi, je ne « voudrais pas causer de chagrin à la famille de mon « ami. Je n'en suis pas moins disposé à rendre justice
« à la délicatesse de vos sentiments pour nous. Hier « Eugène me parlait d'un certain emprunt que vous « vouliez lui faire. Il me priait d'engager sa mère à ne « pas lui refuser le plaisir de vous obliger. Eh mon « Dieu ! si vous voulez nous prouver que vous êtes vête ritablement notre ami, vous me voyez tout prêt à « employer en votre faveur le peu de crédit qui me « reste sur madame de Seneville. » Pour le coup, Beauclair crut devoir se fâcher. Il regardait la proposition comme injurieuse. Eh quoi ! mettre son départ pour condition d'un prêt d'argent ! Pour qui le prenait-on ? Il n'était pas encore si au dépourvu.... « A la bonne « heure, lui dit César, new parlons plus. » Et il le quitta.
Le soir même, Beauclair chercha mon cousin César : il était pressé d'argent ; les offres détournées du bossu l'avaient tenté. Beauclair n'était encore que léger, frivole et libertin. Il comptait réellement s'acquitter sur ses héritages. Il montra bien encore à César un peu de colère ; mais il s'apaisa tout doucement, et entra en pourparler. César saisit vivement l'occasion. Il nous empêcha de prêter de l'argent comptant au marquis , mais il fit signer à ma mère un mandat sur notre banquier de Paris. C'était Victor Mathelin, notre camarade de collège, qui avait pris la maison de son père.
Ainsi mon cousin César ne balançait pas sur les moyens de me retenir à Coutances. Il regardait la grosse somme prêtée à Beauclair comme très-bien employée , puisqu'elle servait à me délivrer d'un dangereux, ami.
i8o EUGENE
Beauclair partit ; mais il promit de m'écrire , et il fut fidèle à sa promesse ; mais M. Gaspard avait déjà fait des progrès dans la confiance de ma mère et dans la mienne : mais Beauclair, en partant, avait donné ses instructions à M.Dupré, valet de chambre parisien^ habile, soumis, empressé, que M. le marquis avait amené avec lui en Normandie , dont j'avais admiré l'excellent service , et que, par amitié, M. le marquis avait bien voulu me céder.
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