‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 32 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Eugène part pour Paris.

Malgré moi, depuis mes entretiens avec Beauclair y je voyais arriver avec moins d'impatience le moment où je devais épouser ma cousine. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui se passait dans mon ame. J'avais toujours beaucoup d'amour pour Laure; mais je ne pouvais penser , sans un espèce d'effroi , que , dans six mois, je serais engagé pour la vie. J'étais déjà résolu à ne point me presser d'entrer dans un parlement. M. Gaspard s'était habitué à venir au château; il avait des manières humbles , polies , affectueuses.

La première lettre de Beauclair acheva de me donner de l'éloignement pour le mariage, de la confiance en Gaspard , et un vif désir d'aller à Paris.

Beauclair me parlait des fêtes qui se préparaient à la cour et à la ville ; il me parlait des progrès toujours

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croissants des sciences, des lettres et des arts, des maîtresses du roi , de la liberté , de l'aisance et de l'urbanité des mœurs parisiennes. « Paris , me marquait-il , (f devient de jour en jour plus brillant : c'est le centre « du goût et de l'élégance ; les femmes y sont encore « plus aimables , plus coquettes et plus agaçantes que « sous les règnes précédents. Les maris sont devenus « d'une complaisance exemplaire et vraiment philoso- « phique. » Il avait reçu, me marquait-il, une lettre de madame Gaspard, qui le remerciait d'avoir introduit son mari au château , et qui lui exprimait combien M. Gaspard se prenait d'attachement pour moi et pour mes intérêts. J'étais touché d'apprendre par un autre que M. Gaspard avait réellement pour moi l'affection qu'il me témoignait. Je brûlais de voir ces femmes si coquettes et si agaçantes ; je ne me sentais pas encore assez de philosophie pour être un mari complaisant, je ne voulais pas non plus me donner le ridicule d'être un mari jaloux ; et pour échapper à ces deux dangers , entre lesquels il fallait choisir, j'étais décidé à rester garçon pendant quelques années. Mais comment l'annoncer à ma mère? Que va dire et penser ma cousine? Combattu d'abord par tous ces différents désirs , et , après avoir pris mon parti , livré à l'embarras de m'expliquer , j'étais devenu d'une humeur fort désagréable. Ma bonne petite cousine attribuait mes caprices et mes bizarreries au chagrin que me causait la mort de mon père. Elle me plaignait; elle me consolait. Sa douceur faisait renaître mon amour ; je m'en voulais de songer à ne pas l'épouser. Mais bientôt une lettre de Beauclair me rendait à ma première résolution.

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Mon deuil touchait à sa fin : on allait s'occuper de nouveau de mon mariage ; il était temps de parler. J'ouvris mon ame à M. Gaspard. I! approuva mes desseins. Je m'y attendais : il s'empressait toujours d'être de mon avis. Je pensai que je pouvais me servir de lui pour faire à ma mère la première confidence ; et , pour mieux le mettre dans mes intérêts, je lui promis de décider ma mère à le choisir pour intendant général de tous nos biens. C'était son amitié pour moi et non son intérêt personnel , me dit-il , qui le poussait à me servir. xA.u surplus, il était sûr de faire encore plus d'économies que mon père. C'est de quoi je me souciais fort peu , pourvu qu'il ne me laissât jamais manquer d'argent.

M. Gaspard, pour ne pas m'attirer le courroux de ma mère, lui soumit la chose comme une idée qui lui était venue à lui-même. Il avait flatté ma mère en lui faisant mon éloge ; il était dans l'admiration de mon esprit et de mes excellentes qualités ; j'étais destiné à jouer un grand rôle dans le monde II craignait qu'en se hâtant de me marier , on ne m'arrêtât dans ma carrière. Ma mère lui objecta mon amour pour ma cousine. Il sentait, lui répondit-il , la force de l'obstacle ; mais il espérait en triompher. Tout en ayant l'air de se moquer des superstitions , il avait eu l'adresse de réveiller à propos celles de ma mère. Il lui avait rappelé que mon père était mort la nuit même qui avait précédé le jour fixé pour mon mariage ; que c'était d'un mauvais présage , et qu'au moins fallait-il l'intervalle de quelques années entre les deux événements. Enfin il avait si bien préparé les voies, que ce fut pour ainsi dire ma mère qui me proposa ce que je désirais; mais, ce qui me contra-

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ria beaucoup , c'est qu'elle m'annonça en même temps son projet de venir s'établir avec moi à Paris.

Je voulais sur-tout être libre. Je sentais que mon respect et ma tendresse pour ma mère me gêneraient dans le bel usage que je comptais faire de ma fortune et de ma jeunesse. Nous eûmes de la peine à la faire renoncer à son dessein. Chère et respectable mère, qui n'eut jamais d'autre défaut que sa faiblesse pour moi ! Elle m'aimait tant ! Elle n'était pas alarmée de la conduite que je pourrais mener loin d'elle. Elle avait trop de confiance en mon honneur , en mon désir de lui plaire ; mais elle souffrait de se séparer de moi. Combien je rougis, combien je gémis aujourd'hui de l'adresse et de la fausseté que je mis à lui persuader qu'elle ne pouvait m'accompagner !

«Oui, sans doute, lui dis-je, partons ensemble. Je « serai trop heureux de ne pas me séparer de vous. » Mais M. Gaspard, inspiré par moi, la pria de considérer qu'elle n'avait jamais habité Paris; qu'il faudrait qu'elle fît de nouvelles liaisons; que les personnes qui conviendraient à un jeune homme de mon âge ne conviendraient guère à une personne du sien ; que mes exercices, mes cours, le soin de me faire d'utiles et grandes connaissances ne me permettraient pas de rester constamment auprès d'elle. D'ailleurs, l'intérêt de son fils ne devait-il pas la retenir à Coutances? Si elle partait, qui calmerait le courroux de madame Louville , le dépit de sa fille ? Qui sait s'il n'en résulterait pas brouillerie , rupture , procès ? ce qui ne manquerait pas de me mettre au désespoir, car j'aimais toujours ma cousine. Je me promettais de l'épouser un jour , et je

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comptais sur les bons offices de ma mère pour me conserver son amour. Enfin je n'allais pas encore me fixer à Paris; je ne devais y passer qu'un an, six mois, peutêtre moins. En supposant que j'y restasse plus longtemps , je ferais de fréquents voyages au château de mon père.

Malgré toutes ces raisons , bonnes ou mauvaises, ma mère hésitait encore , et voulait , suivant son usage , con-^ sultermon cousin le bossu. Je m'y opposai. Il fut même résolu que je partirais à l'insu de ma tante , de ma cousine et de César , et, qu'après mon départ , ma mère , aidée de M. Gaspard, leur expliquerait mes motifs, mon plan, mon amour constant pour Laure, et ma résolution de l'épouser quand elle aurait dix-huit ans : car il me fallait bien deux ans pour exécuter mes grands projets d'instruction et de plaisirs. C'était moi qui, dans ma profonde sagesse , avais tout réglé de la sorte. Ayant obtenu le consentement de ma mère sur le point principal , je lui parlais en maître , et c'était la mère qui craignait son fils. Après un si grand service , pouvais-, je me dispenser d'obtenir de ma mère qu'elle prît Gas^ pard pour intendant?

Le soin que nous mettions à nous cacher de ma tante et de ma cousine devait être d'autant plus remarqué, que c'était la première fois qu'il y avait de ces petits mystères dans notre famille. Cependant madame Louville et sa fille étaient dans une si profonde sécurité qu'elles ne s'en aperçurent pas ; mais mon cousin César, celui dont nous nous cachions le plus, ne tarda pas à soupçonner et à découvrir la vérité. Madame Louville se moqua de lui , quand il lui an-

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nonça qu'au lieu d'épouser sa fille à la fin de mon deuil , j'irais rejoindre à Paris le marquis de Beauclair. Quand il en dit quelques mots à ma mère et à moi, nous nous obstinâmes à lui soutenir qu'il se trompait. Il nous répondit assez incivilement qu'il ne se trompait pas , mais que nous cherchions à le tromper. Après quelques réflexions sur les dangers du séjour de Paris pour un jeune homme sans guide et sans conseil , après quelques observations sur l'injure que nous allions faire à ma cousine , et quelques plaisanteries sur la probité de M. Gaspard , il prit le parti de nous parler de toute autre chose. Il m'a confié depuis qu'il avait jugé que tous ses efforts pour mettre obstacle à mes projets , ou pour ouvrir les yeux de ma tante , seraient inutiles. «^ la bonne heure, se dit -il à lui-même : « le père a laissé une grande fortune ; il faut que le « fils la dissipe. C'est dans l'ordre. Je regrette seule- « ment que les biens ne soient pas substitués. »

J'avais acheté un superbe attelage normand qui devait donner une grande idée de moi aux Parisiens , un superbe chien danois qui devait renverser les passants en courant devant ma voiture. Mes chevaux et mon chien étaient déjà partis avec un palefrenier intelligent et une lettre pour mon ami Beauclair , que je chargeais de me choisir un bel appartement, un brillant équipage , un cocher de bonne mine , et deux laquais fidèles et d'une jolie figure. Je lui envoyais le dessin de mes armes et les couleurs de ma livrée. Toutes les nuits, je rêvais au bal de l'opéra, aux promenades , aux spectacles de Paris et de la cour. Je me trouvais aux chasses brillantes de Versailles et de Fon-

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tainebleau, aux cavalcades de Vincennes et du bois de Boulogne. J'avais des duels où je faisais assaut de courage et de générosité. J'étonnais tous les seigneurs par la gaieté que je conservais, en risquant des sommes énormes au lansquenet ou au pharaon. Je me souviens que je n'étais jamais blessé, en rêvant que je me battais , et que je gagnais toujours , en rêvant que je jouais. Mais c'étaient sur-tout les femmes qui occupaient perpétuellement ma pensée. Je ne devais pas trouver une cruelle.

Je me pourvus d'une forte somme en or. Je pris des arrangements avec ma mère et mon nouvel intendant pour qu'ils me fissent passer des fonds , par le ministère de Victor Mathelin, mon banquier. J'écrivis à Laure une longue lettre, remplie d'amour et de raison, qu'elle ne devait lire qu'après mon départ. Ma mère ne voulut pas s'en charger : elle tremblait de se présenter chez sa belle-sœur. M. Gaspard, plus intrépide, me promit de s'acquitter de cette fâcheuse commission , et un soir, après avoir tendrement embrassé ma mère et l'avoir recommandée aux bons soins de M. Gaspard, je montai dans ma chaise de poste.

Etant écoHer, j'avais fait souvent la même route, dans la même voiture , avec l'abbé Doriolis ; mais alors c'était Georges , le vieux valet de mon père , se mêlant parfois de faire le pédagogue , qui avait été mon courrier. Maintenant, c'est le fils de ce même Georges, jeune espiègle de dix-sept ans, qui court devant moi, et, au lieu d'un précepteur , j'ai à mes côtés M. Dupré, mon illustre valet de chambre , qui n'a pas peu contribué par ses discours et par ses flatteries à me faire

désirer d'aller à Paris. Je prodigue l'or aux postillons; je le sème dans les auberges : aussi par -tout on me reconnaît. Eh quoi ! ce jeune seigneur est le petit écolier que nous avons vu passer tant de fois ? Comme il est grandi ! Quelles manières nobles et vraiment royales! Comme il a bien tenu tout ce qu'il promettait!

En traversant Mantes, je reconnus le lieu où, à mon premier voyage avec l'abbé Doriolis, j'avais rencontré Guillaume et son père. Mille souvenirs touchants s'emparèrent à la fois de mon esprit. Ah ! quels que soient les plaisirs que je vais chercher à Paris, vaudront -ils ceux que j'ai goûtés dans ma famille ? mais ma chaise roulait si rapidement! Le souvenir de tous les amis qui m'avaient quitté, ou que je quittais, s'effaça pour ainsi dire avec le lieu qui me les avait rappelés et que je perdis bientôt de vue.

Je commandais avec un ton si vif et si impérieux ; M. Dupré avait tellement soin de répéter que M. le baron n'était pas fait pour attendre , qu'il fallait servir promptement M. le baron ; j'avais un air si important et si content de moi, qu'on ne manqua nulle part de me faire payer le double de ce qu'il en aurait coûté à un autre. J'étais si heureux de voir les valets , les servantes, les aubergistes et même les voyageurs qui se trouvaient dans les auberges, s'empresser, me saluer, me flatter , qu'à Saint - Germain - en - Laye je régalai toute la table d'hote , je promis ma protection à l'aubergiste, je dis des douceurs à sa femme et je donnai un gros pour -boire au charron qui avait resserré les écrous de ma voiture. M. Dupré se faisait toujours attendre pour monter dans la chaise après moi. J'ai

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pensé depuis que le drôle avait quelques comptes à régler avec les maîtres , les ouvriers et les postillons , auxquels il vantait ma générosité.

Que se passa-t-il dans ma famille après mon départ? On le verra dans les chapitres suivants. Ici je dois me borner à dire que ma mère , pour rassurer mon cousin sur les suites de mon séjour à Paris, montrait une grande confiance en mon caractère. « Eh ! ma chère ce cousine , répondit César , que ce mot est vague ! qu'il « est applicable à peu de personnes ! » Et tout bas , il murmurait ces vers de son cher Horace :

Imberbis juvenis, tandem custode remoto, Gaudet equis canibusque et aprici gramine campi, Cereus in vitium flecti, monitoribus asper, Utilium tardus provisor, prodigus seris, Sublimis, cupidusque et amata relinquere pernix.

Mon cousin ne voyait déjà que trop combien je justifiais ces vers par ma conduite. Il en prenait encore meilleure opinion d'Horace, qui avait si bien connu les hommes de tous les temps. Il s'effrayait avec raison de ce que j'allais devenir , lancé à Paris , tandem custode remoto ; et , pour ne pas trop chagriner ma mère , il se garda de lui dire l'imitation que Boileau a faite de ces vers :

Un jeune homme, toujours bouillant dans ses capi"ices, Et prompt à recevoir l'impression des vices , Est vain dans ses discours, volage en ses désirs, Rétif à la censure, et fou dans les plaisirs.

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