CHAPITRE PREMIER
Arrivée d'Eugène a Paris.
JJans mes voyages précédents, je m'étais fort peu soucié que l'on remarquât un petit écolier et son précepteur , allant en vacances , ou retournant au collège ; mais aujourd'hui je suis un jeune et riche gentilhomme, possesseur de cent mille livres de rente. Je me souviens que , lorsqu'il arrive ou qu'il passe une chaise de poste dans la ville de Coutances, les mar-
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chands viennent sur les portes des boutiques ; les femmes se mettent aux fenêtres ; les bourgeois et les gentilshommes font des conjectures sur le personnage important qui voyage. Grâce au ciel , il est encore grand jour quand je fais mon entrée dans la capitale. Sans m'abuser jusqu'à croire que tout Paris va s'occuper de moi , je me flatte d'exciter quelque curiosité dans les rues que je vais traverser; car j'ai fait peindre mes armes sur ma chaise ; mon courrier , qui porte ma livrée, a reçu l'ordre de ne plus me précéder que de cinquante pas ; j'ai exigé que le maître de poste de Nanterre attelât trois chevaux à ma voiture, et M. Dupré , mon valet de chambre , a recommandé au postillon de faire claquer son fouet comme pour un ambassadeur. "Vain espoir! je puis admirer à mon aise les hôtels et les riches boutiques du quartier Saint-Honoré , sans être dérangé par l'admiration des Parisiens. Qu'est - ce qu'une chaise de poste pour les habitants d'une ville où il en arrive à toute heure de tous les pays de l'Europe ? Personne ne quitta ses affaires , n'arrêta sa marche ; seulement quelques cochers à moustaches apostrophèrent mon postillon, qui ne serrait pas assez le mur devant les brillantes voitures de leurs maîtres. Je me consolais en pensant que , le lendemain , je pourrais aussi faire ranger devant moi les chaises de poste et les carrosses de place.
J'étais un peu surpris que mon ami Beauclair ne fût pas venu à ma rencontre ; mais je me souvins que je ne lui avais pas marqué le jour précis de mon arrivée; et ne sachant s'il m'avait choisi un appartement, je descendis dans le plus bel hôtel garni de la rue de
Richelieu. J'aurais dû plutôt me faire conduire à celui que j'avais habité pendant quelques jours, à mon premier voyage avec l'abbé Doriolis, et qui n'était que du second rang : l'hôtesse était si prévenante ! elle avait une si bonne opinion de ma haute qualité ! Elle m'aurait reconnu ; elle aurait peut-être fait quelque attention à moi; tandis que, dans celui-ci, où se trouvent deux lords , un prince allemand et une comtesse italienne , mes gens ont peine à me faire donner un petit appartement, et l'on ne sert le gentilhomme français qu'après les grands seigneurs étrangers. C'est une habitude générale en France d'avoir un zèle excessif pour les étrangers. Nous admirons leur génie ; nous nous extasions devant leurs artistes ; il semble qu'une guinée ou un ducat soient de meilleur aloi qu'un louis d'or. Je ne verrais dans cette manie de prôner tout ce qui n'est pas français qu'une politesse hospitalière qui nous ferait honneur, si elle ne nous conduisait trop souvent à nous montrer injustes, ou du moins indifférents pour nos compatriotes.
Il était encore temps d'aller à Topera : je dépêche le fils de Georges chez Beauclair. En attendant mon équipage, je le charge de m'amener un carrosse de remise bien à la mode, s'il est possible, et M. Dupré met tous ses soins, toute son habileté, à transformer en jeune seigneur le petit gentilhomme de Normandie. Georges revient et m'apprend que Beauclair est sorti ; on le croit à Versailles. « Heureux Beauclair! » dis-je, en me regardant avec complaisance , et en m'admirant de la tête aux pieds , que va - t - il faire à Versailles ? « Peut-être remercier un ministre de quelque grâce.
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« de quelque faveur ; peut - être il est secrètement en « bonne fortune auprès de quelque dame de la cour. « Patience, mon tour ne tardera pas à venir; » et me voilà aux premières loges de l'opéra.
Toutes les fois que j'avais été au spectacle pendant mes études , je m'étais modestement placé dans le parterre. Je me sentis un peu déconcerté, en me voyant aux premières loges, exposé aux regards de toute la salle ; je cherchais à dissimuler mon embarras ; mais je vis bientôt qu'on ne s'occupait pas de moi. Je n'étais ni assez ridicule , ni assez élégant pour être remarqué , et je crois que personne ne se serait aperçu que je fusse à l'opéra, si, en sortant à la fin d'un acte, je n'avais laissé tomber lourdement la banquette de la loge , et si mon épée ne se fût embarrassée dans les jambes d'un de mes voisins. « Prenez donc garde » , me dit-il assez brusquement, et la chute de la banquette me valut un murmure du parterre. J'étais tout honteux ; je me confondis en excuses, et j'entrai dans le foyer.
Sorti du collège depuis moins de deux ans, et revenant à Paris pour la première fois, après ce court espace de temps, je m'étais flatté de rencontrer à l'opéra quelques-uns de mes anciens camarades. Plus occupé des spectateurs que du spectacle , j'en avais en effet aperçu plusieurs, et je cherchais à les joindre, lorsque \e fus accosté par un petit jeune homme en habit marron à boutons d'or , qui , m'appelant par mon nom et me tutoyant, se fit reconnaître à moi pour le fils d'un parfumeur de la place Saint -Michel, et me rappela qu'il avait été externe au collège d'Harcourt. Il parais-
sait enchanté de me revoir; je ne fus pas tout -à -fait aussi content que lui de cette première rencontre. Je n'étais pas encore assez impertinent pour le méconnaître ; mais je reçus très - froidement ses marques d'amitié. Je me hâtai de le quitter pour n'être pas vu avec un petit bourgeois , et je courus au-devant du fils de M. le duc de B*^*, avec qui j'avais été fort lié pendant ma rhétorique.
Pour celui-là, il avait tout-à-fait perdu la mémoire. Il fallut me nommer ; et , après avoir entendu mon nom, il parut ne se rappeler que confusément ma personne. «Ah! oui, Senneville,» dit -il enfin d'un air distrait et incertain, « baron? bon gentilhomme ? Ravi « de vous revoir. » — « Parbleu ! mon cher duc » , lui répliquai -je.... Je n'eus pas le temps d'achever : on allait commencer le ballet. «Mille pardons, mon cher», me dit le duc , et il nie laissa au milieu de ma phrase. J'étais rouge et muet de colère , et je crois que je l'aurais appelé en duel , s'il ne se fût perdu dans la foule. Je regrettai que Beauclair ne fût pas à Paris ; il aurait aidé mes amis à se souvenir de moi. Cette touchante reconnaissance me dégoûta de courir après les autres grands seigneurs qui avaient été mes camarades, et ce fut moi à mon tour qui cherchai le fils du parfumeur.
Je ne sais s'il avait été aussi piqué contre moi que je l'étais contre le petit duc ; mais il ne me fit pas de reproches ; il parut tout glorieux de me voir revenir à lui. Depuis trois heures que j'étais à Paris, je n'avais pas trop à me louer des gens à qui j'avais eu affaire , et je n'avais trouvé personne à qui je pusse raconter Tome IX. 1 3
ma brillante situation et mes grands projets. Je m'en dédommageai amplement avec le petit bourgeois de la place Saint -Michel. A chaque confidence que je lui faisais, je voyais croître son respect pour moi; et comme je ne manquais pas de l'appeler de temps en temps mon cher ami , il se sentait honoré de la tendresse que je lui témoignais. Plus j'affectais de le tutoyer, plus il s'empressait de remercier humblement M. le baron de toutes ses bontés ; plus je me haussais , plus il se baissait.
En attendant que son père lui cédât son commerce , le petit parfumeur fréquentait les spectacles et le beau monde. Il me demanda la permission de me présenter, le soir même, chez une dame de qualité qui donnait à jouer. J'acceptai. Comme mon introducteur, pour se faire bien venir de la maîtresse de la maison , avait eu soin de lui apprendre mon nom et ma fortune , je fus admirablement bien reçu , et je ne pensai plus au défaut de mémoire du petit duc. Il y avait là un homme , assez jeune encore, qui parlait beaucoup, et qui prétendait aussi avoir été au collège avec moi. Je ne me le rappelais pas du tout ; le fils du parfumeur ne se le rappelait pas plus que moi ; mais cet honnête homme y mit tant d'obstination et nous donna tant de détails, qu'il fallut bien , par politesse , que nous le reconnussions , et même , presque aussi sot que le gentilhomme limosin de Molière , j'eus à la fin quelque idée de l'avoir vu.
J'en suis fâché pour mon camarade le parfumeur. Sans doute il était abusé comme moi ; mais il m'avait conduit dans un tripot. Un ton de grisette perçait à
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travers les grands airs de la dame de qualité^ et de sa fille. Cependant je vis là ce que j'ai vu ^r la suite dans les académies les mieux composées : des fripons, et par conséquent des dupes ; de vieilles femmes acharnées au jeu 5 et cherchant à tricher ; des amis de la maison , les avertissant avec politesse de ce qu'on appelait leurs erreurs ; d'autres femmes jeunes , charmantes, jouant petit jeu, ou se mettant de moitié avec les gros joueurs. Seulement (ce que je ne vis pas ailleurs), vers le milieu de la nuit, un valet, d'un air effrayé, vint parler à l'oreille de la dame de qualité. Tout-à-coup elle pâlit, se lève, prend les bougies qui sont sur la table. A l'instant, chaque. joueur retire son argent. On roule le tapis ; on se prépare à enlever la table. J'apprends qu'on craint une visite du commissaire du quartier. Heureusement c'était une fausse terreur , et tout rentra dans l'ordre.
La fille de la maîtresse de la maison eut beau seplacer à côté de moi pour me donner des conseils ; je perdis dans cette soirée tout ce qui me restait de la somme que j'avais emportée pour mon voyage. Il y eut une difficulté sur le dernier coup entre moi et mon camarade de collège que j'avais eu tant de peine à reconnaître. Après quelques mots assez vifs , il se retira en demandant mon adresse. On me dit que c'était un de ces ferrailleurs de profession, très -forts sur les armes , si communs dans les régiments et dans les académies , et qui font métier de tâter les novices. Jaloux de montrer que j'étais brave , je demandai à mon tour son adresse, et plein de confiance dans le souvenir de quelques duels dont je m'étais bien tiré à
Coutancçs, « Bon! me dis-je à moi-même, excellente ce manière fie débuter dans le monde! »
Le lendemain nos billets se croisèrent. Mon camarade m'invitait par le sien à me rendre derrière le mur des Chartreux. J'y allai. M. Dupré me ramena blessé légèrement au bras droit.
Ainsi, le soir même de mon arrivée, j'avais été humilié par un duc , j'avais été mené par le fils d'un bourgeois en mauvaise société , j'avais perdu tout mon argent, et le lendemain j'étais blessé par un spadassin. Il y avait loin de là aux rêves brillants que j'avais faits avant de me mettre en route. Je me promis de ne plus retourner chez la dame de qualité. Le petit parfumeur fut apparemment si honteux de m'avoir conduit chez elle que je ne le revis plus.