CHAPITRE IIL
Nouvelles de Coutances et de la Martinique.
Ma tante avait regardé mon départ comme un affront fait à sa fille ; ma cousine , après avoir entendu la lecture de la lettre que j'avais chargé M. Gaspard de lui remettre , et dans laquelle j'annonçais mon dessein de ne me marier que dans deux ans , n'avait pas pleuré, quoiqu'elle en eût grande envie; elle s'était même efforcée de sourire, et, tandis que sa mère se répandait en plaintes contre sa belle -sœur et contre moi , qu'elle rappelait vivement à M. Gaspard les dispenses obtenues , les bans publiés , le contrat signé , Laure s'était contentée de dire très - froidement , mais d'un ton fort résolu : ce Jamais je n'épouserai mon cousin Eugène. » Madame Louville avait de nouveau consulté son procureur sur le partage de la succession de mon grand - oncle ; de son côté M. Gaspard ne cessait de soutenir à ma mère que ce partage avait été fait à notre détriment; et ces deux honnêtes gens avaient si bien attisé le feu , que , malgré les efforts de César et de ma cousine Laure, le même jour ma mère et ma tante s'étaient envoyé réciproquement une assignation. - — Voilà ce qui s'était passé depuis mon départ, et ce
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que m'apprenait en partie la lettre de ma mère. Elle m'engageait d'ailleurs à ne m'alarmer , ni de ce procès , ni des premiers mots de sa nièce. Elle espérait qu'au milieu des plaisirs de Paris je n'oublierais pas ma cousine ; elle était sûre qu'à mon retour je reprendrais tous mes droits sur son cœur. Elle n'en était pas moins furieuse contre madame Louville et contre César , qui ne venait chez elle que pour prendre la défense de Laure et de sa mère. Elle me recommandait d'être bien prudent dans le choix des sociétés que je fréquenterais à Paris, de me tenir en garde contre les séductions dont je ne manquerais pas d'être environné ; elle promettait de m'écrire toutes les semaines; elle me conjurait de lui répondre exactement; elle prévoyait qu'elle allait mener une vie bien triste pendant mon absence ; elle n'entrevoyait d'autre bonheur que celui de m'écrire et de recevoir mes lettres.
La lettre de M. Gaspard formait un paquet énorme. Elle contenait des comptes, des mémoires, des quittances, des extraits de baux. Quoique je fusse mineur, M. Gaspard croyait qu'il était de son devoir de me tenir au courant de sa gestion. Il savait bien que je Sfouvernais ma mère. Les intendants au fait du métier ne manquent jamais d'adresser aux jeunes propriétaires dont ils font les affaires des détails longs et fastidieux; ils prouvent par -là qu'ils s'occupent des intérêts qui leur sont confiés , puis ils calculent qu'on sera effrayé de la longueur de leur missive , qu'on se gardera de la lire, qu'on ratifiera tout ce qu'ils ont fait et qu'on agréera tout ce qu'ils proposent. Gaspard m'informait minutieusement du procès de ma mère avec ma tante
Louville. Il se justifiait d'avoir engagé ma mère à défendre mes droits. Il m'exhortait à bien me divertir à Paris , sans m'inquiéter de mes affaires , qui , grâce au ciel , étaient en bonnes mains. Il finissait en me priant de présenter ses civilités et celles de sa femme à M. le marquis de Beauclair. Il n'oublierait jamais que c'était à M. le marquis qu'il devait l'honneur d'être mon intendant.
Voici ce que m'écrivait mon cousin César.
«Me trompais-je, mon cher filleul , quand je disais « qu'à la fin de ton deuil tu nous laisserais là pour aller ce à Paris ? Ta cousine Laure a déclaré que tu ne se- « rais jamais son mari. Ta mère et ta tante plaident « l'une contre l'autre ; elles m'en veulent beaucoup , car « je prends ta défense auprès de ta tante, et je prends « la défense de ta tante auprès de ta mère ; il y a de quoi « me brouiller avec toutes les deux. Ton séjour à Paris « ne peut manquer de te conduire à de grandes folies , et « prépare à ta mère une vieillesse malheureuse. Tu peux « encore réparer le mal que tu nous as fait , et prévenir ce celui qui te menace : reviens ; c'est le conseil que je te ce donne; mais tu ne le suivras pas. Plus âgés que moi, ce tes parents dans ton enfance se moquaient de mes ce conseils , et m'appelaient ironiquement le petit phieclosophe; plus jeune que moi, tu vas m'appeler le ce censeur incommode, et si je vieillis, tu m'appelleras ce le vieux radoteur. Je n'en continuerai pas moins de ce te dire la vérité; tâche d'en profiter. On a reçu des ce nouvelles de ton ami Guillaume. Son caractère et sa ce bravoure lui ont valu l'estime de ses chefs et l'amitié ce de ses camarades. Il n'a pas eu de peine à trouver
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« cet honnête M. Moreau, pour qui je lui ai remis en « partant une lettre de recommandation ; ma lettre « était si vive et si pressante , que ce brave homme a « sur - le - champ offert à ton ami d'acheter son congé. « Le désir d'être utile à sa famille est un motif pour « Guillaume de ne pas refuser les offres qu'on lui fait. « Avec du travail et les bons offices de M. Moreau, «il se flatte d'acquérir rapidement, et en honnête « homme , la fortune qu'il ambitionne. Son dessein « n'est pas de rester long-temps à la Martinique ; il lui « tarde de venir dans quelques années embrasser et a consoler ses parents. Il rassure sa mère sur le cha- « grin qui l'a conduit à se faire soldat. Comme il l'avait « prévu, l'éloignement, la traversée, un nouveau ciel M lui ont rendu son courage. Il doit t'écrire. Il te croit « le mari de Laure. Ses parents , dans leur réponse , ic se sont gardés de lui dire que tu t'étais échappé élance destinement du pays , sans épouser ta cousine. Cette « bonne Laure , tous les soirs en sortant de chez ta « nourrice , qu'elle n'a pas manqué de visiter un seul « jour , depuis le départ de Guillaume , va voir ta mère « à l'insu de la sienne. Ta mère l'a d'abord fort mal « reçue ; mais Laure a tant de douceur et de grâce ; a elle a parlé de tes torts avec tant de ménagement , « qu'elle a bientôt regagné l'amitié de sa tante. Son « sort est de consoler les mères affligées. Elle méritait « de toi plus d'égards et plus d'amour. »
Je me sentis touché des dernières phrases de la lettre de César. Je savais gré à ma cousine d'aller tous les soirs visiter ma mère. Mais bientôt je repris tout mon dépit contre ma tante, qui s'avisait de nous in-
tenter un procès, et sur-tout contre Laure, qui n'était pas au désespoir de mon départ. Je n'en pensais pas moins, comme ma mère, que ma présence suffirait pour me rendre le cœur de ma cousine.
Je répondis à ma mère qu'elle avait très -bien fait d'attaquer ma tante sur le partage de cette succession de mon grand-oncle; qu'un bon procès ferait repentir madame Louville de son empressement à consulter des procureurs , et punirait ma cousine Laure de ses vaines et indiscrètes résolutions. Du reste, je faisais à ma mère le tableau le plus séduisant de la vie que je menais à Paris. Je vantais les nombreux amis que je m'étais déjà faits, les sociétés aimables et brillantes que je fréquentais, les études variées et profondes auxquelles je comptais me livrer. Sous quelques jours , mon précieux ami , le marquis de Beauclair , devait me mener à Versailles et me présenter au vertueux comte de *^*, qui remplissait une des premières places de l'état. Je répondis à Gaspard, et je l'engageai à suivre vigoureusement le procès contre madame Louville. Je ne répondis pas à César; mais je priai ma mère de le remercier de son amitié, de l'assurer de ma sincère reconnaissance ; quant aux conseils qu'il me donnait , j'en faisais grand cas; mais je croyais qu'il n'était pas encore temps de les suivre.
x\près ces belles épîtres , je ne pensai plus qu'au bonheur de revoir la charmante madame Dorsay. M. Dupré, grand observateur, était tout étonné que M. le baron fût encore plus difficile que les autres jours sur le bon goût et la perfection de sa parure. Joyeux, et content de moi-même, je fredonnais Tome IX. l4
je ne sais quelle ariette, et je m'interrompais pour pester contre la lenteur et la maladresse de mon valet de chambre. « Si M. le baron me permet d'ex- « primer ma façon de penser, me dit Dupré, je juge, « à sa joie et à son impatience , qu'hier au bal de ma- « dame Mathelin il a fait quelque intéressante con- « quête. Cela ne me surprend pas. » D'un ton important j'imposai silence à ce bavard, puis je me mis à sourire de cet air demi - discret qui en dit bien plus que tous les discours. Je montai dans ma voiture plus triomphant que de coutume , et mes chevaux me menèrent rapidement chez madame Dorsay.