CHAPITRE IV
Première conquête d'Eugène. — autres nouvelles de Coutances et de la Martinique.
Loin de moi le dessein de faire un livre licencieux. Il est possible que des lecteurs délicats soient blessés de quelques expressions, de quelques détails qui m'échapperont dans le récit sincère des aventures galantes qui me sont arrivées; cependant je ne crois pas devoir les passer sous silence : peut-être ce récit ne sera-t-il pas tout-à-fait inutile pour les jeunes gens. Ils y verront les erreurs, les folies, les malheurs oii m'ont entraîné la vanité, la faiblesse et l'inconstance de mon caractère.
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Je trouvai beaucoup de monde chez madame Dorsay. Je m'étais promis d'être aimable et brillant, et je crus y bien réussir. Le mari me combla de politesses. Il me sembla que la femme appréciait de plus en plus mon mérite. Après dîner, la société s'éclipsa promptement , et je me trouvai seul avec madame Dorsay. « Je « n'en saurais douter , m'étais-je dit ; j'ai affaire à une « femme vive , sensible et subitement éprise ; il ne faut « pas lui laisser le temps de se reconnaître. » Que résulta-t-il de cette belle idée que je m'étais faite de madame Dorsay ? Dès ce premier tête - à - tête j'eus la maladresse de vouloir être aussi entreprenant que je l'avais été près de quelques bourgeoises de Coutances. Madame Dorsay, choquée, irritée de cette vivacité provinciale, me ramena bientôt au respect, en me demandant d'un ton digne et sévère où j'avais appris à vivre. Pour achever de me déconcerter, elle ne quitta sa colère que pour me railler cruellement sur l'étrange opinion que j'avais d'elle , et principalement sur l'excès de bonne opinion que j'avais de moi-même. Il survint quelques visites. Ses railleries continuèrent. J'étais le seul qui comprît toute leur portée ; mais , comme elle y mettait beaucoup d'esprit et de gaieté , tout le monde riait. Je tremblais qu'on ne devinât que j'en étais l'objet. Il me fallut, en rentrant chez moi , subir les questions et les compliments de M. Dupré. Cet échec me rendit toute ma timidité.
Je ne savais si je devais retourner chez madame Dorsay : je m'y décidai. J'eus encore le bonheur de me trouver seul avec elle ; mais ce bonheur me fut inutile.
Je fus encore plus maladroit que la veille. Autant la veille j'avais été présomptueux et téméraire , autant ce jour-là je me montrai sot et circonspect. Ce jourlà , madame Dorsay était bonne , douce , affectueuse. Je lui adressai des excuses ; elle répondit qu'elle ne gardait pas rancune à ses amis. Je lui promis qu'elle n'aurait plus à se plaindre de mes transports, et je crois me souvenir que cette promesse ne lui causa qu'un médiocre plaisir. Je crois même qu'elle me fit quelques avances; mais ce dont je me souviens fort bien, c'est que je perdis mon temps en éloges déplacés de ses charmes, de son esprit et de sa bonté. Je cherchais une transition adroite, pour passer du respect à l'amour , lorsque ennuyée , excédée apparemment de ma niaiserie , elle prit le parti de sonner et de denrander ses chevaux , en lançant sur moi le regard le plus dédaigneux. Comme elle se préparait à sortir, son mari rentra. Celui-ci commençait avec moi ses politesses accoutumées ; sa femme l'interrompit pour me faire entendre qu'elle avait deux mots à dire à M. Dorsay. Je la saluai. Ce fut le mari qui resta seul avec elle.
Depuis ce jour, sa porte me fut rigoureusement fermée. Dès que M. Dorsay m'apercevait, il doublait le pas ou détournait la vue : il fallait que sa femme l'eût bien prévenu contre moi.
Madame Dorsay eut-elle réellement pour moi un léger caprice? C'est ce que j'aurais pu savoir , si je ne m'étais pas conduit d'une manière aussi ridicule dans les deux entrevoies que j'eus avec elle.
Quelle fut enfin ma première conquête? II faut bien
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l'avouer ; la mère du petit Turcaret , madame Mathelln. On va voir que ce fut une véritable surprise.
Dès les premiers jours j'avais cru remarquer que madame Matlielin me trouvait fort à son goût, et je m'étais moqué de la vieille folle. J'ai dit qu'elle avait de grandes prétentions à la sensibilité. Pour me consoler de ma disgrâce auprès de madame Dorsay , j'avais réu^ ni plusieurs jeunes gens à déjeuner. A la suite de beaucoup de folies et de la plus bruyante gaieté , nous avions fini par nous livrer au sentiment et même à la mélancolie. Mes amis me quittent, et je vais chez Matlielin. Je ne trouve que madame sa mère; elle profite de la belle disposition où elle me voit ; elle me parle de l'amour constant qu'elle conserve à son mari; elle me conduit dans un petit bosquet de son jardin. C'est là, me dit-elle d'une voix émue , qu'elle projette d'élever un monument à la mémoire de son ami (c'est ainsi qu'elle nommait son cher époux), lorsqu'elle aura la douleur de le perdre ; ce qui malheureusement ne peut pas tarder. Je m'attendris avec elle ; le jour commençait à baisser ; j'oubliai l'âge de madame Mathelin ; elle oublia sa tendresse pour son ami.
J'étais trop honteux de mon bonheur pour m'en vanter ; mais la bonne dame était si fière du sien qu'elle prit soin de le laisser deviner à tout le monde. Que de railleries ! Que de quolibets ! Mon ami Beauclair ne m'épargna pas plus que les autres. Victor Mathelin eut l'impudence de me remercier de l'honneur que je faisais à madame sa mère. Je niai avec obstination, et ce fut un acte de fatuité ; car qn est fat en désavouant la
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liaison dont on rougit , presque autant qu'en se vantant
de celle qu'on n'a pas et qu'on voudrait avoir.
Aussi confus d'avoir réussi auprès de madame Mathelin que d'avoir échoué auprès de madame Dorsay, jaloux de me venger de Yictor Mathelin, je lui ravis, à l'aide de quelques cadeaux, une petite danseuse à laquelle il tenait beaucoup. Mes libéralités me valurent aussi quelques filles galantes. J'avais au moins le mérite d'être riche et prodigue. Ce n'était pas assez pour ma vanité. En attendant que j'eusse de plus nobles conquêtes , je me permis de m'en supposer quelques-unes. A l'exemple de beaucoup d'autres , je me vantai de mon bonheur avant d'être heureux.
Beauclair , comme je l'avais annoncé à ma mère , m'avait promis de me présenter au comte de ***. Nous allâmes ensemble à l'une de ses audiences à Versailles. Beauclair, comme je l'avais annoncé à ma mère, m'avait promis de me présenter au comte de ***. Nous allâmes ensemble à l'une de ses audiences à Versailles. Je crus m'apercevoir que mon ami Beauclair s'était un peu vanté quand il s'était dit très-bien auprès du comte. En voyant Beauclair , le comte prit un air froid et presque mécontent. Dès que je me fus nommé , il redevint affable et serein. Il avait commencé par être mousquetaire ; il se souvenait de mon père. Il s'informa de ma famille et de ma fortune. Il rappela mon père à plusieurs vieux militaires qui se trouvaient dans son salon : il eut la bonté de m'engager à le revenir voir. Je n'y manquai pas. Je ne sais quel auteur a dit: «Rien 'X ne donne plus de relief, à Paris, que de pouvoir se « vanter qu'on revient de Versailles, w
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Le comte m'avait présenté à sa femme et à ses filles. Plus d'une fois il m'avait invité à dîner. Il s'était offert de me faire entrer au service ou d'appuyer mes démarches si je voulais suivre une autre carrière. Il avait été fort surpris , quand je lui avais répondu que j'avais le temps de réfléchir avant de me décider à prendre un état. Il n'avait pas paru fort séduit de mes grands projets d'études et de voyages. Il était toujours froidement poli pour mon ami Beauclair ; il cherchait quelquefois à me faire entendre que cette liaison pouvait être dangereuse pour moi. Beauclair , de son côté , me répétait que le comte de *** était presque aussi sermonneur que mon cousin César. Aussi , quand j'allais à Versailles , je préférais, à la société du comte de ***, celle des fils des anciens amis de mon père. C'était un bonheur pour moi de me promener avec ces jeunes seigneurs dans les galeries et dans le parc , en affectant beaucoup d'aisance et de familiarité. J'avais un penchant naturel à me donner les ridicules signalés par Molière. Comme les marquis qu'il a mis en scène , je me permis plus d'une fois de raconter à Paris ce qui s'était passé au lever.
Je recevais souvent des nouvelles de Coutances. Le procès entre ma tante et ma mère continuait. Une fois le combat engagé , l'amour-propre s'en était mêlé. Cependant Laure, aidée de mon cousin le bossu, avait trouvé le moyen de ménager une rencontre entre ma tante et ma mère. Elles avaient été honteuses en se voyant. Madame Louville avait paru fort inquiète de la santé de ma mère , qui en effet était souffrante depuis mon départ. Ma mère avait été touchée de Tinté-
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rêt que lui témoignait sa belle-sœur. Elles allaient s'embrasser, lorsque M. Gaspard survint. En ayant l'air de vouloir mettre la paix, il souffla la guerre. L'aigreur, les épigrammes , les accusations , prirent la place de l'affection , de la douceur et de ces concessions réciproques que se font deux vrais amis qu'on a brouillés et qui veulent sincèrement se réconcilier ; une seconde querelle étouffa de nouveau le souvenir d'une longue amitié. Laure continua ses visites secrètes à ma mère. Mon cousin César a toujours pensé que madame Louville en était instruite, mais qu'elle feignait de ne pas s'en apercevoir.
Ma mère me fit passer une lettre que Guillaume m'avait adressée à Coutances. Guillaume m'annonçait que , pendant la traversée , il avait été assez heureux pour trouver un ami parmi ses camarades. Son amitié pour le brave Dumesnil (c'était le nom de son nouvel ami) était loin de lui faire oublier celle qu'il m'avait vouée dès sa plus tendre enfance. A son retour , il aurait bien des choses à me raconter. Il n'était plus soldat. II avait accepté les offres que lui avait faites M. Moreau. Il aidait ce brave homme dans son commerce et dans la régie de l'habitation de mon grand-oncle , à qui M. Moreau avait succédé. Ce bon Guillaume me croyait toujours le mari de Laure , et la certitude de notre bonheur était une grande consolation pour lui dans l'asyle qu'il s'était choisi. Il n'était plus affligé que d'être loin de sa famille et de moi.
Mon cousin César avait reçu en même temps une lettre de M. Moreau. Celui-ci remerciait mon cousin de lui avoir adressé un jeune homme aimable , instruit et
modeste comme Guillaume. Son grand âge l'engageait à se chercher à lui-même un successeur : vif, ardent dans ses affections , comme tous les créoles, M. Moreau était fâché de n'avoir pas une fdle qu'il pût marier au protégé de mon cousin César. Mon cousin s'empressa de montrer cette lettre à Magdeleine. Laure, à ces excellentes nouvelles, partagea vivement la joie de notre bonne nourrice; et se rappelant les qualités et le bon cœur de M. Guillaume , elle ne s'étonnait pas que M. Moreau regrettât de ne pas avoir une fille à lui donner en mariage.
La conduite délicate de Laure envers ma mère, le chagrin que je ressentais parfois d'être la cause de querelles et de procès entre mes parents , mais sur-tout mon peu de succès auprès des femmes, me firent faire de graves réflexions. Je pensai qu'en retournant à Coutances je rendrais le bonheur à ma famille, à moimême; mais le carnaval approchait, je ne voulais pas quitter Paris sans avoir vu le bal de l'opéra.