‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 41 sur 64 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Eugène croit avoir voyagé. — Humiliation d'Eugène.

Cela, n'empêcha pas qu'à mon retour je ne prisse le ton important d'un homme qui a voyagé. Je joignais aux ridicttles français les ridicules des petits -maîtres

â54 EUGENE

anglais, allemands, italiens que j'avais vus à Spa. Parlaiton beaux-arts , je citais les opéras de Turin et de Milan , les soprani du pape et les fresques du Vatican ; parlait-on politique , j'étais frondeur et mutin , comme un membre de la chambre des communes que le ministère n'a point encore acheté. Je mêlais aux débats des Wighs et des ïorys les combats de coqs , les boxeurs et les courses de chevaux. J'apprenais aux bonnes gens qui aiment à s'instruire qu'on boit sec et fort en Allemagne; qu'en Espagne les auberges sont détestables ; que les femmes du nord sont belles , froides et fîères ; que les femmes du midi sont galantes et dévotes. Je tranchais, je décidais sur les mœurs et sur les usages en prononçant de travers quelques mots que j'avais retenus, et que je ne comprenais guère. « Mais en quelque pays qu'on « voyage, ajoutais-je , où trouver ce charme, ces grâces te qui distinguent nos Françaises? » et quand je parlais ainsi, je faisais l'application de mes éloges à madame de Saint -Hilaire. Mon amour pour elle n'avait encore rien perdu de sa violence.

Beauclair revint : il avait fait d'excellentes affaires. Mon attachement pour madame Saint-Hilaire lui parut ridicule. Il prétendit que cette femme me subjuguait, et mes autres amis se joignirent à lui pour me railler. Dans un dîner que Beauclair nous donna, ils cherchèrent à me prouver que j'étais la dupe des grands sentiments de cette femme. « Son amour pour toi ne « durera pas, me dit Beauclair , elle en a déjà eu cinq « ou six de cette sorte. Elle s'est donné les airs de «quitter ses amants. Si tu as du cœur, mon cher Eu- « gène, c'est toi qui la quitteras. Et d'ailleurs , que dira

« ta famille, que dira ta petite cousine Laure , quand on « apprendra que tu languis dans les fers d'une coquette « sentimentale ? Il y a de quoi rompre ton mariage. » Nous étions tous à-peu-près ivres quand Beauclair me prononça ce beau discours. Les railleries de mes amis , qui pariaient que je n'aurais pas le courage de me délivrer de madame Saint-Hilaire , le nom de Laure mêlé si à propos dans leurs plaisanteries, piquèrent mon amour-propre. J'écrivis la lettre de congé la plus dure et la plus impertinente à madame Saint-Hilaire. J'exigeai, pour ne pas me donner le temps du repentir, qu'un laquais de Beauclair portât sur-le-champ mon épître. Nous n'étions pas séparés , qiiSnd . le laquais rapporta la réponse : elle ne contenait que ces trois mots : ce Je me vengerai. » Nous rîmes beaucoup des projets de vengeance de la coquette.

Ce bel exploit me mit en crédit parmi mes amis. Je voulus mériter de nouveau leurs suffrages par quelque grande conquête. Auxs pectacles, dans le monde, je me montrais avec orgueil, et je cherchais de tous côtés une femme digne de remplacer madame Saint-Hilaire. Il y avait alors un prédicateur fort à la mode , et dont les sermons étaient courus comme un spectacle. A une fête de la Vierge , en traversant avec fracas l'église de Saint-Paul, pour me placer de manière à voir et à me faire voir , j'aperçus dans une des chapelles latérales, une femme d'une figure noble et douce qui priait. Ses vêtements annonçaient à-la-fois l'opulence et la simplicité. Je remarquai sur sa chaise un sac de velours cramoisi , sans glands et sans galon. J'oublie le prédicateur et toutes les jolies femmes qui viennent

l'écouter, et je m'agenouille près de la belle dévote. Mes yeux sont fixés sur elle; les siens ne se portent sur aucun des objets qui l'entourent. Elle se lève, je vois un laquais, couvert d'une modeste livrée, s'approcher respectueusement , prendre son sac , la suivre jusqu'à la porte de l'église , où l'attendait une voiture aussi simple que sa livrée. Je mis mes gens en campagne , et j'appris bientôt que c'était la femme de M. de Frémont, magistrat distingué, voué tout entier aux devoirs de son état , et qu'elle avait épousé par inclination. On me vanta sa bienfaisance , sa piété , sur-tout son amour pour son mari. Quelle gloire pour moi de faire succomb€# cette haute vertu !

Me voilà fort assidu à l'église, aux heures où j'espère rencontrer madame de Frémont ; mais j'ai beau me trouver sur son passage, la contempler pendant qu'elle prie, affecter de répandre devant elle d'abondantes aumônes : je suis déjà fort connu du suisse , des enfants de chœur et du bedeau, mais madame de Frémont ne s'aperçoit seulement pas qu'un jeune et bril-^ lant petit-maître prie des heures entières auprès d'elle.

J'appris qu'elle allait passer quelques soirées chez la femme d'un chevalier de Saint - Louis à qui j'avais fait deux ou trois visites dans les premiers temps de mon séjour à Paris. Ce chevalier avait été jadis camarade de mon père. C'était une maison de bonnes mœurs : aussi j'avais cessé bientôt de la fréquenter. Dès que je sus qu'on y pouvait rencontrer madame de Frémont, je m'empressai d'y retourner. Quel bonheur! la première personne que j'aperçois c'est madame de Frémont faisant un reversis avec sa mère, un

chanoine de Notre-Dame et un vieux avocat consultant. Le chevalier et sa femme me firent des reproches de ma négligence. Je me confondis en excuses, je promis de revenir, et en effet, trois fois par semaine ils recevaient du monde , et trois fois par semaine j'allois dans cette triste maison du Marais jouer au reversis ou au cavagnol.

Le premier jour j'étais entré d'un air leste et sémillant, puis tout-à-coup, à l'aspect de madame de Frémont, j'avais pris un air réfléchi. Le second jour je me montrai plus sérieux encore. Assis près de la maîtresse de la maison , j'avais causé quelque temps avec elle. J'avais paru honteux de la vie que j'avais menée jusque-là. J'avais laissé percer l'intention d'en changer et de me convertir. La bonne dame m'avait adressé ses félicitations et ses encouragements. Depuis j'avais continué sur le même ton ; mais je perdais tous les frais de mon éloquence. Madame de Frémont ne faisait attention ni à moi ni à mes discours. Je ne cessais pas mes assiduités à l'église ; je la saluais , elle me rendait mes saluts, mais avec la politesse la plus indifférente.

Enfin je me hasardai d'écrire, et j'envoyai mon billet par mon fidèle Dupré. J'exprimais à madame de Frémont que Dieu s'était servi de ses charmes pour me dessiller les yeux , qu'après avoir eu sur elle des desseins profanes dont je rougissais, sa piété, ses vertus avaient touché mon ame , et que je lui devais ma ferme résolution d'édifier par ma conduite ceux que j'avais scandalisés depuis deux ans que j'étais à Paris. Je la suppliais d'achever son ouvrage, et de ne pas me refuser sa compassion , son zèle et ses conseils. J'attendais Tome IX. I 7

en tremblant le sort de ma lettre : elle va m'être renvoyée avec mépris. Quelle est ma surprise! Mon valet a remis ma lettre à une femme de chambre ; il a fallu qu'il attendît plus de deux heures : madame était absente , mais enfin il me rapporte une réponse , et cette réponse est remplie d'une douce componction et d'une pieuse sensibilité. Madame de Frémont a été plus irritée que surprise de ma lettre. D'abord on voulait me la renvoyer sans la lire, et maintenant encore on se reproche de me répondre. On a remarqué mes assiduités à l'église, on a été touché des discours qu'on m'a entendu tenir dans la maison où l'on me rencontre, mais on s'est gardé de le laisser voir ; enfin si je persiste à marcher dans la bonne voie , on n'est pas éloigné de consentir à m'y servir de guide. On me prévient qu'on ne changera pas de conduite en public , car on redoute les regards, les médisances et les malignes interprétations.

Toujours plein de suffisance, je m'applaudis de mon esprit et de la bonne foi de la dévote. « Je savais « bien , me disais-je , que toutes ces femmes de magis- « trats n'étaient pas toujours si sévères et si prudes « qu'elles affectent de le paraître.... Mais non; madame « de Frémont est sincère dans sa piété; or, ces femmes <c pieuses ont le cœur tendre. Celle - ci n'a pu rester « insensible à mes grâces, à mon esprit, à l'attention « particulière que je lui témoigne depuis trois se- « maines. »

La correspondance continue. C'est toujours Dupré qui porte mes lettres à la femme de chambre , et c'est toujours cette même femme de chambre qui, après

ET GUILLAUME. aSg

l'avoir fait attendre , lui remet la réponse. Je remarquais avec joie qu'à chaque lettre madame de Frémont devenait plus sensible et semblait prendre plus d'intérêt à ma conversion ; il est vrai qu'elle n'avait qu'à se louer de ma discrétion , et qu'à l'église , ou chez le vieux chevalier de Saint-Louis , personne ne se doutait de notre intelligence. Cependant dans la maison du chevalier je me permettais quelques œillades, quelques soupirs, et je m'étais flatté qu'on les avait remarqués, qu'on y avait répondu. Après trois ou quatre lettres, je sollicite la permission de me présenter chez M. de Frémont. On n'y consent pas , on craint de se trahir ; alors je sollicite, non pas un rendez -vous, mais une conférence chez une dame respectable, amie de ma famille ; d'abord on me refuse , bientôt on hésite , et puis on me demande l'adresse de la dame respectable. J'indique ma petite maison du rempart.

Avec quelle impatience j'attendis l'heure du rendezvous! Avec quel empressement je courus à ma petite maison ! Jusqu'ici je n'ai trouvé que des femmes frivoles , coquettes , faciles. Voilà donc enfin une conquête digne de moi , vraiment flatteuse pour mon amourpropre. Une dévote, une femme tout entière à Dieu et à son mari qui va consentir à être à moi! Heureux, trop heureux Eugène! J'arrive; j'apprends que la dame, exacte au rendez-vous, est dans le petit salon du rezde-chaussée. J'y cours. Je vois une femme assise contre une des croisées; elle était couverte d'un voile. Je me précipite à ses genoux ; elle lève son voile. Que voisje? Ce n'est pas madame de Frémont; c'est madame Saint-ïïilaire, cette femme encore plus vindicative que

26o EUGENE

coquette , que j'avais ramenée de Spa , et qui tenait le serment qu'elle avait fait de se venger de mon abandon. Elle avait gagné la femme de chambre de madame de Frémont, c'est elle qui avait reçu mes lettres et qui avait fabriqué les réponses. Madame de Frémont n'avait pas été distraite un instant de ses devoirs, de son amour pour son mari , des soins qu'elle donnait à l'éducation de ses enfants. A peine avait- elle appris mon nom dans la société que je n'avais fréquentée que pour elle. Voilà ce que m'apprend l'orgueilleuse madame Saint-Hilaire. Quelle humiliation ! J'étais joué complètement ; elle jouissait de ma confusion. Elle sortit en m'accablant des plus cruelles railleries ; elle y joignit la pitié la plus insultante. A présent qu'elle s'était vengée, elle était contente; je pouvais être tranquille, jamais je n'entendrais parler d'elle; seulement elle ne pouvait se dispenser de raconter l'aventure à cinq ou six de ses amies. Je me vengeai sur Dupré. Le sot accourait tout surpris m'apprendre qu'il venait de voir madame de Frémont monter en voiture avec son mari , ce qui ne s'accordait guère avec le rendez-vous qu'elle était censée m'avoir donné, et dont je n'avais pas fait mystère à Dupré. « Imbécille, maladroit et présomp- « tueux valet, lui dis-je, cours, rassemble Beauclair et a mes autres amis ; qu'ils viennent , qu'ils se hâtent , « qu'un souper splendide et délicat soit prêt à leur arec rivée ; c'est le seul moyen de te soustraire à mon « ressentiment. » Dupré me ramena bientôt quelquesuns de mes fidèles compagnons de débauche. Nous passâmes la nuit dans la plus bruyante orgie. ^Mais le lendemain, que j'étais confus, en pensant à

ce qui m'était arrivé ! je croyais déjà que mon aventure était sue de tout Paris; il me semblait lire dans tous les yeux qu'on se moquait de moi. J'aurais été trop heureux d'en être quitte pour la peur. Madame Saint- Hilaire me tint sa parole, et publia l'excellent tour qu'elle m'avait joué. Pendant trois jours, je fus en butte aux mauvaises plaisanteries de mes amis, et tout-àfait perdu de réputation.

Page 1