‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 42 sur 64 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Nouvelles humiliations d'Eugène.

Je me persuadai qu'il n'y avait qu'un moyen de re-r couyrer ma gloire ; c'était de triompher de madame de Frémont. Je calculai que rien n'était perdu, puisque mes lettres n'avaient pas été remises. Je continuai de fréquenter l'église et la maison du chevalier de Saint- Louis; mais j'y perdis mes soins. Madame de Frémont feignit de ne pas me remarquer , ou , ce qui est pis , elle ne me remarqua pas du tout.

Pour m'achever, je devins jaloux : et de qui? D'un jeune avocat nommé Duverdier, fort aimé, fort protégé par le mari de madame de Frémont. Il était reçu chez elle ; il l'accompagnait souvent. Il est vrai qu'il paraissait pénétré pour elle du plus profond respect; mais je crus lire dans ses yeux de l'affection , de la reconnaissance. C'en était assez pour m'inquiéter. Ce jeiine avocat passait pour un esprit assez jovial. Il

fallait que cela fût ; car j'avais vu madame de Prémont sourire des discours qu'il lui tenait. Il était marié depuis quelques années, on le disait fort amoureux de sa femme; mais qui sait, me disais-je, s'il n'y a point quelque hypocrisie dans cet amour conjugal ? Il aime son métier , s'en occupe , et même s'y distingue ; mais il aime aussi ses plaisirs. Il fréquente les spectacles , il fait des vers , il n'arrive pas une fête dans la famille de M. de Frémont qu'il ne fasse de petits couplets; près d'une dévote, un pareil rival peut être fort dangereux.

Le procès entre ma mère et ma tante continuait toujours. Je venais de recevoir une lettre de Gaspard qui me priait de consulter, sur je ne sais quel incident, quelque habile jurisconsulte. «Parbleu! me dis -je, « c'est une occasion excellente de savoir à quel point « en est madame de Frémont avec ce petit Duverdier. »

Je vais chez lui. J'explique tant bien que mal mon affaire. Je lui demande son avis , il me le donne , et je n'ai pas de peine à faire tomber l'entretien snr madame de Frémont. «Ah ! monsieur,» s'écrie-t-il avec la volubilité d'un homme accoutumé à ne pas chercher ses paroles , « quel ange que madame de Frémont ! de la « piété sans pruderie, de la vertu sans faste, de la « gaîté sans malice. M. de Frémont daigne m'aider de « son crédit et de sa puissante amitié. Grâce à lui , je suis « bailli de Suresne et conseil de trois ou quatre com- « munautés religieuses. Des envieux disent qu'il me « fait gagner mes causes ; mais je me moque des sots « discours. Ce que je sais, c'est qu'il m'en a fait perdre « quelques-unes que je crois encore très-bonnes. C'est

« tout simple : il juge comme je plaide, en conscience. « Eh bien! monsieur, sa digne femme a presque autant « d'amitié pour moi que lui-même. Elle reçoit mes « visites , et paraît prendre plaisir à mon entretien. En « confidence , elle daigne se servir de moi pour ac- « complir une foule d'actions généreuses que lui inspire « son noble cœur. Mais je leur ai bien d'autres obliga- « lions. Je leur dois mon bonheur. C'est madame de « Frémont qui fut la protectrice de Louise , ma chère « femme, avant notre mariage; oui, monsieur, contre « les projets perfides d'une belle -mère. » Ce nom de Louise m'avait frappé ; le mien n'avait pas paru tout-àfait inconnu à Duverdier. « Eh quoi ! » me dit-il après quelques mots d'éclaircissement , « vous seriez M. le « baron de Senneville , l'ami , le frère de lait de Guil- (c laume Delorme, qui nous a si souvent parlé de vous! « Ah ! que Louise sera heureuse de vous voir! » En disant ces mots , il me conduit ou plutôt il m'entraîne à l'appartement de sa femme. C'était cette orpheline, légataire de M. de Montfort , dont il est question dans la première partie de cette histoire. Duverdier était ce jeune avocat que Guillaume avait chargé de la défense de Louise. C'est à Duverdier que Guillaume avait marié sa pupille. Madame de Frémont était la jeune femme du magistrat qui avait fait rentrer Louise dans la pension oîi elle avait été élevée.

Quelle surprise pour moi , qui venais dans cette maison poussé par un coupable amour, par une ridicule jalousie, et qui me trouvai tout-à-coup entouré d'exemples de vertu , de bonne conduite et de générosité ! Je fus comblé d'amitiés par Duverdier et par sa femme.

J'oubliai madame de Frémont ; mais , je rougis de

l'avouer, ce fut pour convoiter la femme de Duverdier.

Louise était mère. Sa tendresse pour son fils avait augmenté son amour pour son mari. Avant de se marier, Louise avait reconnu quelques défauts à Duverdier, de l'etourderie , de la légèreté, de l'inconséquence. Depuis son mariage, les défauts de Duverdier avaient disparu tout- à -fait aux yeux de Louise. Elle s'était habituée à regarder son mari comme un homme supérieur. L'esprit, les talents, mais sur -tout le bon cœur de Duverdier lui avaient valu l'estime et l'admiration de sa femme. Si de bonnes âmes voulaient effrayer Louise (car on est médisant au Marais presque autant qu'en province), Louise trouvait toujours à son mari des excuses et même des sujets de louanges. Craignait-on que Duverdier ne se livrât trop à la vie dissipée que mènent à Paris beaucoup d'avocats : « Il ce travaille tant! répondait Louise; il faut bien qu'il « s'amuse. » Cherchait -on à lui faire entendre que la fortune venait d'elle : « Non , elle vient de lui , disait- « elle; n'est-ce pas lui qui m'a conservé le legs du gé- (c néreux M. de Montfort. » Duverdier payait l'amour de sa femme du plus tendre retour. Il n'y avait qu'un homme bien pervers ou bien frivole qui pût être tenté de troubler la paix de ce bon ménage.

Sous le prétexte de notre procès, j'allais souvent chez Duverdier. Je ne sortais jamais de son cabinet sans rendre une visite à la pupille de mon ami Guillaume. Duverdier s'occupait avec soin de mon affaire. Sa femme me recevait avec une franche amitié. Elle dérovitait tous mes projets en ne me parlant que de sa

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tendresse pour son fils et des vertus de son cher époux. Enfin je saisis un moment favorable pour lui glisser un petit mot qui ressemblait à une déclaration. Surprise, elle me regarda. Je m'expliquai plus franchement. Alors , sans dépit , sans colère , mais avec le ton d'une sincère affliction : « Monsieur de Senneville , me « dit-elle , les bons principes que j'ai puisés auprès de « ma vertueuse maîtresse de pension m'ont défendue « contre les desseins de ma belle -mère; j'ai de plus, « pour me défendre aujourd'hui contre les vôtres, le « bonheur dont je jouis , l'amour que j'ai pour mon «mari, pour le père de mon fils. Croyez -moi, ne « m'affligez plus par des discours que je ne dois pas « entendre. Ah ! monsieur , quelle différence entre « vous et votre ami Guillaume! » Depuis ce moment il me fut impossible de me trouver seul avec Louise. Son mari me continua son bon accueil. J'en conclus qu'elle ne lui avait rien dit. Mais elle avait un art admirable pour retenir la compagnie qui se trouvait chez elle quand je venais la voir , et pour m'éconduire et me fermer la porte , sans m'offenser , quand elle craignait de se trouver en tête-à-tête avec moi.

Ces deux tentatives inutiles me firent prendre en haine les attachements sérieux. Je projetai de ne plus avoir que des caprices passagers pour ces femmes dont la perfidie ne peut jamais affliger , parce qu'en les prenant , on s'attend d'avance à en être trompé , et qui ne font jamais languir leurs adorateurs, pourvu qu'ils soient riches et généreux.

Un jour , très-piqué de n'avoir point été reçu chez madame Duverdier , j'entrai pour me distraire à l'opéra

comique. On donnait une petite pièce turque détestable, mais que faisait beaucoup valoir l'actrice qui jouait la sultane favorite , Caroline M*** , pour qui plus d'un grand seigneur , plus d'un financier avaient déjà fait bien des extravagances. Une petite figure chiffonnée , un rire plein d'esprit , deux grands yeux noirs bien fripons , en faisaient une femme très-désirable et très-désirée. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, je m'étonnai de n'avoir pas fait jusque-là plus d'attention à Caroline. Après la pièce , il ne me fut pas difficile de me faire conduire auprès d'elle. La loge d'une actrice est toujours ouverte aux amateurs riches et titrés qui veulent s'extasier devant son talent.

Comme mademoiselle Caroline doit jouer un rôle important dans la suite de cette histoire , je crois devoir remettre au chapitre suivant ma première entrevue avec elle.

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