‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 46 sur 64 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Eugène continue de dissiper son bien. — // atteint sa majorité.

Je faisais une dépense effroyable pour Caroline. N'osant toujours pas proposer à ma mère de vendre une partie de mon patrimoine, je me contentai d'anticiper sur mon revenu. Les secours de mon petit juif et de quelques autres m'aidaient à prendre patience jusqu'à ce que j'eusse atteint mes vingt-cinq ans.

Mon amour pour Caroline diminua; mais, en l'ai-^ mant moins, je n'en restai pas moins son esclave, d'abord par habitude , et bientôt par la crainte des excès auxquels elle aurait pu se porter, si je l'avais quittée. Quand les femmes de son espèce s'avisent de se passionner , ou croient de leur intérêt de feindre la passion, elles deviennent violentes et capables de tout. C'est une cruelle situation que de se trouver lié à une femme malgré soi, d'être obligé de se livrer à tous les transports de l'amour, quand on n'a plus d'amour. Il est vrai que la petite était si aimable dans ses caprices , si passionnée dans ses emportements, si tendre dans ses réconciliations, qu'auprès d'elle je rougissais moins de mon esclavage. Je croyais encore l'aimer, et je m'étonnais d'avoir pu songer à m'en séparer.

Je me permis quelques infidélités, mais bien secrètement. Un mari qui désire qu'on le croie fidèle ne

prend pas, pour se cacher de sa femme, plus de soin que je n'en pris pour me cacher de Carohne. Je ne sais si , de son côté, elle me fut bien fidèle; mais, pour achever de me tourmenter, elle devint jalouse. Il m'était défendu de jeter les yeux sur d'autres femmes. Il fallait que je rendisse un compte exact et détaillé de tout mon temps. Elle me faisait épier, et m'épiait elle-même. Dès le matin elle était chez moi. !Nous passions des journées en tête-à-tête. Si je voulais sortir, elle voulait rester. Voulait-elle sortir, malgré ma répugnance , il fallait que je l'accompagnasse et que j'eusse l'air de m'amuser par -tout où il lui plaisait de m'entraîner. M'arrivait-il de la contredire , de manquer à quelques égards , d'oublier un de ses ordres ; c'étaient des querelles, des violences, des scènes scandaleuses. Sa mère quelquefois prenait mon parti, quelquefois prenait celui de sa fille , et finissait toujours par s'émerveiller de la force de notre amour.

De tous mes brillants amis je ne voyais plus que Beauclair et seulement quand il avait besoin de moii Je voyais aussi Duverdier, ce jeune avocat mari de Louise. Je m'étais introduit chez lui sous prétexte de le consulter, et je ne pensais plus à l'objet de la consultation; mais il y pensait; il s'occupait sérieusement du procès entre ma mère et ma tante. C'était mon sot amour pour madame de Frémont qui m'avait fait rechercher Duverdier; c'était mon sot amour pour sa femme qui bientôt était devenu la cause de mes fréquentes visites : depuis ma liaison avec Caroline , je ne pensais plus à me faire aimer ni de madame de Frémont ni de Louise, et cependant, dès que je pouvais

ET GUILLAUME. agS

échapper à Caroline, je m'empressais d'aller chez Duverdier. Ce n'était qu'un bourgeois, mais j'aimais son esprit et sa gaieté; et, depuis que j'avais abjuré mes folles prétentions sur Louise , celle-ci aimait à me voir revenir chez son mari. Je respirais quand je me trouvais auprès de ces bons jeunes gens. Souvent l'honnête Duverdier se permettait de mêler à ses conseils sur mon procès d'assez bons avis sur ma conduite. Sa femme se joignait à lui. Quoique je sentisse qu'ils avaient raison , je me montrais rétif; je reprenais avec eux mon ton d'homme de qualité; je les priais de ne pas s'ériger en censeurs de mes actions. Ils étaient trop mes amis pour que la manière dont je recevais leurs remontrances les irritât contre moi. Ils se contentaient de me plaindre.

Un jour, me croyant libre , j'étais au spectacle avec Louise et Duverdier. Tout- à -coup Caroline, que je croyais retenue chez elle par une indisposition , se fait ouvrir notre loge. « Eh quoi ! monsieur , dit-elle à Duverdier, êtes-vous donc assez confiant ou assez comte plaisant pour ne pas vous apercevoir que M. de Sen- « neville fait la cour à votre femme ? » Duverdier s'étonne , se fâche et crie. Sa femme le retient. Je veux imposer silence à Caroline. « Suivez-moi, me dit-elle, « si vous ne voulez que je vous regarde comme le plus « faux et le plus traître des hommes. » Que faire? Voilà déjà les loges voisines qui nous observent malicieusement; voilà le parterre qui murmure. Si je résiste, c'est un éclat , un scandale qui va compromettre Louise et son mari. Je courbe la tête, et je suis mon tyran. Quand nous fûmes seuls, elle pleura, s'emporta,

menaça de se tuer. Sa mère prit sa défense, et ce fut moi qui fus obligé d'implorer mon pardon. Ah! si les jeunes gens pouvaient prévoir à quelle suite d'humiliations ils se condamnent en formant les périlleuses liaisons qu'ils recherchent avec tant d'ardeur , et auxquelles ils se livrent avec tant de légèreté ! Ah ! si le mal de tête pouvait venir avant le boh^e ! a dit Montaigne.

Ce fut à cette époque que les nouvelles à la main commencèrent à circuler dans Paris. C'étaient de petits pamphlets bien scandaleux , où l'on drapait la cour et la ville. L'auteur d'un de ces pamphlets s'avisa de plaisanter amèrement sur les diamants et les carrosses des filles entretenues. Caroline , qui cherchait ce jourlà quel caprice elle pourrait avoir , crut ou feignit de croire qu'elle était personnellement attaquée. Elle veut que je découvre l'insolent auteur du libelle ; elle veut que j'en tire une vengeance éclatante , et me voilà exposé à me couper la gorge avec un homme que je ne connais pas, qui ne m'a pas insulté, pour une maîtresse que je n'aime plus. Je n'eus pas de peine à trouver l'auteur; je n'eus pas de pleine à le faire convenir que c'était à lui qu'on devait cet ingénieux article; il me suffisait de piquer son amour-propre. Ce qu'il y eut d'assez bizarre , c'est qu'en allant chez lui , je m'étais figuré, je ne sais pourquoi, que j'allais trouver un vieillard dont j'aurais bon marché. Point du tout: je vois un jeune homme de trente ans, brun, fort et de haute taille. Au premier mot d'explication sérieuse que je lui demande , il se hâte de m'apprendra qu'il a servi , il me montre sa cartouche et son brevet de maître en fait d'armes. On l'avait prié de quitter son

régiment , me dit-il , parce qu'il avait la main malheureuse , et qu'il tuait tous ceux qui avaient affaire à lui. Puis, se radoucissant, il m'avoue qu'il avait lancé son pamphlet avec sécurité, persuadé qu'il n'y avait que des évêques ou de vieux libertins qui donnassent des carrosses et des diamants aux jolies filles. Dans les dispositions mutuelles oii nous nous trouvions, notre explication ne pouvait pas finir d'une manière tragique. Je me contentai d'une attestation par écrit , dans laquelle il assurait n'avoir pas voulu parler de mademoiselle Caroline. Ce dénoûment pacifique ne la satisfit que médiocrement. Elle n'aurait pas été fâchée, je crois, que je fusse blessé légèrement dans un duel dont elle aurait été la cause.

On conçoit bien que, maîtrisé de la sorte, je ne me livrais à nulle étude , je ne songeais à nul emploi généreux de mon temps et de ma fortune. J'avais même perdu l'énergie que je portais d'abord dans mes plaisirs. L'ennui commençait à se faire sentir; mon ame était énervée, abattue. Quatre ans se sont passés, et quand j'ai quitté ma mère , deux ou trois ans tout au plus devaient suffire aux plaisirs que je me proposais de goûter à Paris , au perfectionnement de mes études , à mes voyages dans les principales cours de l'Europe. Ma mère m'avait souvent pressé, dans ses lettres, de tenir ma parole et de revenir épouser Laure. Je regardais toujours Laure comme la femme qui pouvait me rendre heureux ; mais comment me détacher de Caroline ?

Le procès se poursuivait entre ma mère et ma tante. Duverdier était en correspondance avec ma mère, et

cherchait à lui démontrer que , des deux parts , ce procès n'avait pas le sens commun. Mais M. Gaspard dominait ma mère; et, par l'empire fatal qu'il exerçait sur elle, et par sa fatale correspondance avec moi, du fond de la Basse-Normandie il favorisait et encourageait mes désordres à Paris. C'était lui qui signait les quittances, ordonnait les réparations, touchait les fonds, en disposait. Il multipliait les frais judiciaires ; il recevait des pots-de-vin, sa femme recevait des épingles que nos fermiers nous faisaient payer. Il n'y avait que Delorme qui lui résistât, et qu'il ménageât, à cause des liens qui l'attachaient à ma famille. J'avais fait des dettes à Paris, ma mère en avait fait à Coutances. Ma fortune était déjà diminuée : déjà celle de Gaspard était augmentée. Mon cousin le bossu , fortifié dans son dessein de ne plus vivre que pour lui seul par tout ce qui se passait dans notre famille , ne m'écrivait plus et ne voyait plus ma mère. Il n'avait pas , auprès de l'étourdi qui se ruinait, l'autorité d'un père; il n'avait pas, auprès de la mère qui laissait son fils se ruiner, l'autorité d'un mari. D'ailleurs il ne se sentait pas de force à jouter contre M. Gaspard. César avait de l'esprit , mais de la probité : Gaspard avait de la ruse, et de plus une abnégation complète de toute espèce de scrupules.

Laure allait avoir dix-neuf ans. Elle était belle , elle était riche; vingt partis s'étaient présentés pour elle. Sa mère en avait rejeté plusieurs; mais elle en avait proposé quelques-uns à sa fille , et Laure les avait tous refusés. « Eh quoi ! ma fille , lui disait sa mère , auriez- « vous si peu d'amour-propre que de penser encore à

«mon mauvais sujet de neveu? » — « Non, maman, c< répondait Laure. Eh ! comment pourrais-je conserver « quelque amour pour mon cousin, lorsque, par ses « extravagances , il est le premier auteur de vos quece relies et de mes cliagrins ? Son abandon ne m'aurait in- « spire que de l'indifférence; mais quand je pense aux « débats que son départ a fait naître entre vous et ma « tante, je crois que je le haïrais, si je pouvais haïr. »

Laure cependant ne discontinuait pas ses visites à ma mère et à Magdeleine , notre bonne nourrice.

Les nouvelles que Delorme recevait de Guillaume étaient de plus en plus satisfaisantes. Ses espérances de fortune s'étaient réalisées. Déjà il parlait de son retour. Le père Delorme était aidé dans ses travaux par son fils Pierre. Thérèse sa fille , la sœur de lait de ma cousine , était recherchée par un jeune fermier de Saint- Lô. Magdeleine était heureuse de voir ses deux enfants , Pierre et Thérèse , se porter au bien ; mais elle sentait qu'elle ne serait parfaitement contente que quand elle reverrait son Guillaume; elle en parlait sans cesse, et ma cousine Laure jouissait de la joie que l'espoir de ce retour causait à la bonne Magdeleine.

Telle était la situation de ma famille et de la famille de Guillaume au moment où j'atteignis ma majorité.

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