‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 45 sur 64 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Les héritages du marquis de Beauclair,

« Mon cher Eugène, me dit Beauclair, tu sais que je m'étais bientôt consolé de la ruine de mon père , en pensant que j'étais seul héritier d'un oncle , d'une tante et d'un vieux cousin.

M. de Verneuil , ce vieux cousin , habitait un vieux château aux environs de Versailles. C'était un véritable Harpagon. Il y a trois mois à -peu -près, j'avais déjeuné à Sèvres avec cinq à six de nos amis (je ne sais pourquoi tu n'étais pas avec nous). Le vin de Champagne , abondamment versé, nous avait mis en gaieté. Je propose à mes amis d'aller faire une petite visite de politesse à mon cousin. On accepte ; nous montons à cheval, et nous arrivons au château de M. de Verneuil. On tarde à nous ouvrir ; nous cassons la sonnette. Nous frappons à coups redoublés. « Eh ! bon Dieu ! » s'écrie François , le concierge , presque aussi vieux que son maître , qui accourt à nos cris , « voulez-vous briser notre porte ?» — « Dépêche - toi « donc, vieux coquin ! » lui répondis-je, jaloux de montrer à mes amis que je me regardais comme le maître de la maison. « Il te sied bien de faire attendre « le cousin et l'héritier de celui que tu sers. » Ce François était un de ces valets brutaux qui , se sentant recommandés par un long service , croient qu'il leur est permis d'être insolents , non-seulement avec leur maître , mais

avec tout, le monde. « Eh ! là , là , monsieur n'est pas fc encore mort, et je ne suis pas à vous. Monsieur n'y « est pas. » Et le drôle fait mine de nous fermer la porte. « Tu te moques de moi , » lui dis-je en le poussant de manière à le renverser, et faisant entrer mes amis après moi. «Vous voilà bien, misérables valets, « qui , dans l'espérance de faire tort aux vrais héritiers , « vous emparez des vieux garçons , et ne voulez les lais- « ser voir ni à leurs parents ni à leurs amis ! Il n'en sera « pas de même ici ; je veux voir mon cousin ; je revien- « drai le voir tous les jours , et je te réponds que je veil- « lerai à ce que tu n'aies pas le plus petit legs. » — « Eh! (c mais , M. le marquis , » me répond François , plus effrayé que radouci, «je vous assure que monsieur n'y « est pas. Il est allé dîner à Versailles chez M. le curé « de Saint-Louis. » — «N'importe , marche devant nous, « lui dis-je ; fais mettre nos chevaux à l'écurie ; ouvre- « nous les appartements ; qu'on nous prépare de quoi « nous rafraîchir : je veux montrer à ces messieurs le « parc et le château. » Me voilà parcourant la maison du haut en bas, faisant admirer à mes amis la beauté du parc , des bois , des étangs , projetant des embellissements et de nouvelles distributions. François nous servit et nous fît servir en murmurant. Tous les gens de mon cousin nous regardaient d'un air ébahi et mécontent. Il y avait une femme de charge qui avait vieilli avec M. de Verneuil ; elle était confuse et déconcertée de nos mauvaises plaisanteries. Il y avait un vieux maître -d'hôtel père d'une fort jolie fille que nous cajolions, et à qui je promis la survivance de la femme de charge. Enfin , poussé par ce maudit vin de Cham-

pagne, je me fis un point d'honneur d'embarrasser et de tourmenter les valets de mon cousin. Mes amis m'excitaient; je les encourageais. Nous comparions le château de mon cousin à une ville mise au pillage. J'étais fâché que le gouverneur fût absent : j'aurais levé sur lui une petite contribution en avancement d'hoirie. « Nous restâmes au château de mon cousin jusqu'à la nuit. En partant je recommandai à toute cette valetaille d'être un peu plus polie à l'avenir avec son futur maître , de présenter mes très-humbles respects à mon cousin, et de le prier de mourir bien vîle pour que je pusse dissiper son héritage et les mettre tous à la porte. C'était un dernier trait de bravade dont je m'applaudissais comme d'une excellente plaisanterie.

a Le lendemain je reçus une belle lettre de M. de

Verneuil , conçue à-peu-près en ces termes : « Mon cher

« cousin, vous êtes un fat et un impertinent. Ma vie

« et ma mort doivent vous importer fort peu. J'ai été

ce si édifié de la manière dont vous vous êtes conduit

ce hier chez moi, que je n'ai pas voulu perdre un instant

« pour faire un testament où vous êtes traité selon vos

« mérites. Sur ce , mon cher cousin , je prie Dieu qu'il

« vous accorde plus de bon sens, et je vous souhaite

« toutes les propérités que vous pouvez désirer. » Je me

moquai de la lettre de M. de Verneuil ; je me flattai de

faire la paix avec lui au premier accès de fièvre qui lui

surviendrait : quinze jours après, le vieux reître est

enlevé par une attaque d'apoplexie ; il ne me laisse pas

un mouchoir pour le pleurer; aussi je le maudis de tout

mon cœur : tout est légué à une petite parente d'un

degré bien plus éloigné que moi, qu'il n'a jamais vue,

qui vit dans je ne sais quelle province, avec un mari et quatre ou cinq enfants. Il faut que les honnêtes valets que j'ai un peu houspillés dans ma dernière visite à mon cousin m'aient indignement calomnié , car le testament n'est pas honorable pour moi, et voilà déjà un héritage perdu.

« Cela me fît faire de sérieuses réflexions. Mon oncle de Rennes , le frère de ma mère , languissait depuis deux ans, et ne pouvait aller loin. « Il serait affreux à « moi , me dis-je , de laisser mourir ce brave homme « d'oncle sans lui donner la consolation d'embrasser son « cher neveu. » Je pars. Je vois régner dans sa maison cet air d'opulence si agréable aux yeux d'un prochain héritier. Eclairé par ce qui vient de m'arriver avec mon cousin , je ne veux pas que mon oncle m'échappe , et je suis aux petits soins pour lui. Je le veille la nuit; je lui sers moi-même les tisanes , les potions ; je ne quitte point son chevet. Je suis bon et affable pour son vale\ de chambre , patient et complaisant pour sa garde. Je vais même jusqu'à caresser un chien, vieux, hargneux et hideux , qui depuis long-temps est le favori de mon oncle. Le bonhomme est touché de l'affection que je lui témoigne ; je suis touché de la reconnaissance qu'il ne cesse de m'exprimer; enfin j'ai la douleur de le perdre. Toute la maison vient me rendre ses devoirs , et j'y commande en maître. J'ordonne des obsèques magnifiques. On admire l'excellence de mon cœur et mon désintéressement; car je parle de l'héritage en homme fort détaché des biens de ce monde, et je promets des récompenses à tous les valets. On admire ma générosité, ma bienfaisance et ma sensibilité; car je donne

aux pauvres , je donne à l'offrande et à la sacristie ; je fonds en larmes devant le cercueil, et je suis sur le point de me trouver mal au cimetière.

« En rentrant chez mon oncle après la lugubre cérémonie je trouve les scellés mis par-tout; il n'y a point de testament : je suis seul héritier; mais il y a des créanciers. Parmi ces créanciers figurent en première ligne des médecins , des chirurgiens , des gardes-malades et des apothicaires. Mon oncle avait été si long-temps malade ! Tout l'argent comptant est consommé par les frais funéraires, tout le mobilier est absorbé par les dettes. Quant aux immeubles , mon oncle a toujours été un très - bon parent ; mais , dans la crainte de manquer, il a tout placé pour son meilleur avantage. Les rentes étaient viagères, il n'avait plus que l'usufruit de ses terres et de ses maisons. Je crois de la prudence de renoncer à la succession ; j'en suis pour les frais de mon voyage , et voilà mon second héritage perdu comme le premier.

« Restait ma tante. Mais il semble que tous mes parents se soient donné le mot pour me ruiner par leurs extravagances. Mon oncle et mon cousin ont fait la folie de ne me rien laisser : tu vas voir la folie de ma tante. Me trouvant dans son voisinage , je pense qu'il serait malhonnête de retourner à Paris sans avoir passé quelques jours dans sa terre. Je suis reçu à merveille. Elle admire ma bonne grâce et mon élégante tournure ; elle me trouve beaucoup de ressemblance avec mon père ; elle connaissait peu l'oncle que je viens de perdre ; c'est égal : elle le pleure avec moi ; elle a appris les bons soins que je lui ai prodigués jusqu'à sa

mort; elle se félicite d'avoir un neveu dont le cœur est si bien placé. A l'heure du dîner, je vois arriver chez elle un voisin , un grand monsieur d'un extérieur grave, qu'elle nomme M. de Mérinville. Ma tante me présente à lui. Ce monsieur me fait beaucoup de civilités; mais la manière dont il s'exprime avec ma tante, l'espèce d'autorité qu'il exerce sur elle et sur ses gens me donnent beaucoup à penser. Je m'informe, et ce que j'apprends confirme mes soupçons. On me dit que, depuis deux ans , M. de Mérinville vient fréquemment chez ma tante; que, depuis six mois sur -tout, il est plus assidu , et que , depuis cette époque , ma tante ne cesse de se plaindre de son veuvage; elle prétend que la vie d'une veuve sans enfants est presque aussi triste que celle d'une vieille fille. «Ah ! parbleu, me dis~je, « mon petit provincial , vous ne me soufflerez pas mon « héritage ; et puisque ma chère tante a si bonne envie « de se remarier, c'est moi qui vous la soufflerai.» Me voilà donc déterminé à débusquer M. de Mérinville et à épouser ma tante.

« Il fallait jouer mon jeu avec adresse. M. de Mérinville me paraissait fort avancé , presque sûr de son fait. Je crus devoir , pour amener la bonne femme à mon but, flatter son ami Mérinville, en attendant le moment oii je pourrais lui nuire, le perdre et le mettre poliment à la porte de la maison. Ainsi je fais la cour en même temps à ma tante et à Mérinville. Ma tante ne me dissimule pas qu'elle me trouve fort aimable; elle a l'air de raffoler de son cher neveu; mais j'ai beau chercher à plaire ^ son ami , il se contente d'être fort poli avec moi , sans cesser d'être froid et taciturne.

Ce qui m'étonne , c'est que les amitiés que ma tante me prodigue semblent n'inspirer aucune jalousie à Mérinville. Enfin, le soir du septième jour, ma tante est si attendrie de mes protestations de tendresse et de dévouement , qu'elle me fait prier de passer dans son cabinet : elle a des choses de la plus grande importance à me communiquer. « A merveille! me dis -je, « la bonne femme est touchée de mes soins. » Plein de joie et d'espoir, je cours au rendez - vous. Elle était seule. Elle me prie de m'asseoir. « Mon cher neveu , me « dit-elle , les marques d'attachement que vous m'avez « données depuis votre arrivée dans mon château vous « donnent des droits à ma confiance. Conseillez -moi, « mon cher neveu. H y a des gens qui prétendent a que je suis encore assez jeune pour songer à me re- « marier. » — « Ils ont raison , ma tante; je pense ab- « solument comme eux; » et j'allais lui déclarer la passion qu'elle m'avait inspirée. Elle m'interrompit. « Eh « bien! mon neveu, si je vous avouais que mon esti- « mable voisin.... » — « Qui? M. de Mérinville? » — « Lui-même. Si je vous avouais, dis-je, qu'il est par- « venu à me rendre sensible, vous ne seriez donc pas « tenté de me blâmer?» Fort surpris, mais, me remettant aussitôt , j'allais m'élever avec force contre ce choix ridicule, lorsqu'on annonça M. de Mérinville. « Venez, venez , mon ami, s'écria ma tante ; je craifc gnais que mon neveu n'eût pas la générosité d'ap- « prouver notre mariage ; mais que je le jugeais mal ! » — , a Votre mariage , m'ecriai-je à mon tour !» — « Oui , « mon mariage. Mon cher Mérinville, permettez -moi « de lui révéler tous nos secrets. » — « Je le crois digne

a de recevoir votre confidence » , reprit gravement l'estimable voisin. Alors ma tante, en minaudant, m'apprit que ce cher ami avait touché son cœur. Dévote et fort timorée , elle avait craint d'offenser le ciel par cet attachement un peu profane. Un vertueux prêtre , qui lui avait été amené par M. de Mérinville , n'avait pas peu contribué à augmenter ses terreurs. « Que vous dirai-je enfin , mon cher neveu ? il y a six « mois que , par les conseils de ce saint homme , j'ai « cédé aux sollicitations de M. de Mérinville ; j'ai con-

« tracté avec lui un mariage d'inclination et de

« conscience», ajouta-t-elle en baissant la voix et en essayant de rougir, a Croyez , mon cher neveu » , me dit Mérinville en me prenant la main avec un air d'affection et de dignité, «qu'il m'a été bien doux de « m'allier à votre illustre famille, et que vous trouverez « toujours en moi les sentiments d'un bon parent. » — « Si j'en avais cru mon cœur, reprit ma tante, j'aurais « annoncé à tout le monde cette heureuse union ; « mais on est si méchant dans notre province ! Quoice qu'il s'en faille de beaucoup que je sois vieille, car « votre père est mon aîné de dix ans , on n'aurait pas « manqué de s'égayer aux dépens d'une femme de mon « âge qui se remarie. Nous nous sommes donc unis « dans le plus grand secret. Mes gens eux - mêmes ne « sont pas instruits. Hors le prêtre, le notaire et les « témoins , personne ne le sait ; mais vous vous êtes « tellement montré l'ami de M. de Mérinville , quoique (f vous ignorassiez à quel titre il devait vous être cher, « que je n'ai pu résister plus long-temps au désir de

« vous confier mon bonheur. Vous sentez qu'entre « deux personnes qui s'aiment comme nous nous ai- « mons , l'un ne peut rien avoir qui ne soit commun à « l'autre. Aussi nous nous sommes fait , par contrat « de mariage, une donation entière et mutuelle. M. de « Mérinville n'a pas de bien; je suis riche, et c'est une « grande consolation pour moi de penser que , s'il a le « malheur de me perdre , mes biens appartiendront « après ma mort à celui que j'aurai tant chéri pendant (f ma vie. Ne manquez pas, je vous prie, mon cher ce neveu , dans votre première lettre à votre père , de « lui annoncer mon mariage et mon bonheur. » J'étais resté muet et interdit pendant celte fâcheuse confidence. Je ne sais si ma tante avait dessein de me railler ; mais elle continua de me parler de sa tendresse et de son bonheur de manière à me faire perdre patience, et je crus voir dans les discours de mon nouvel oncle une joie maligne et ironique. Aussi n'eut -il pas à se louer de mes réponses. Je balbutiai quelques compliments à ma tante ; je la remerciai de la confiance dont elle m'honorait; je prétextai je ne sais quelle indisposition, et, dans la nuit, j'envoyai chercher des chevaux de poste.

« Ainsi mon cousin m'a déshérité; il m'a fallu renoncer à la succession de mon oncle, et ma tante est mariée. Que le diable emporte tous mes parents! Il ne me reste plus pour le moment que la pension que me fait mon père , et , en perspective , les débris de sa fortune. »

Tout en plaignant Beauclair, je ne puis m'empêcher

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de rire des différentes disgrâces qu'il avait éprouvées auprès de ses parents, mais il me fut impossible de rire d'une autre aventure qu'il me raconta.

Je lui jurais qu'il pouvait compter sur moi : « Cher et bon Eugène, me dit -il, je n'en ai jamais douté; mais attends : tu ne sais pas encore tous mes malheurs pendant ce fatal voyage. En quittant ma tante , je m'aperçus que ma bourse était à sec , et qu'il me restait tout au plus de quoi payer la poste jusqu'au petit castel de mon père , qui est aux environs de Nantes. Cela ne m'empêcha pas, en arrivant à Nantes, d'afficher un grand ton dans mon auberge et de faire beaucoup de dépense à crédit. Je comptais n'y rester que vingt-quatre heures ; mais , le soir même de mon arrivée, M. Keridec, vieil armateur de Saint-Domingue , qui venait de débarquer à Paimbeuf , descendit à mon auberge avec sa femme , jeune et vive créole. M. Keridec rapportait en France une fort jolie fortune. Sa femme sur -tout avait un écrin magnifique. C'était le fruit d'une riche prise faite dans la dernière guerre. Elle me trouva plus aimable que son mari; elle me le fît entendre, et je prolongeai mon séjour à Nantes. Ces femmes des Antilles sont d'une pétulance admirable dans tous leurs désirs. Madame Keridec brûlait d'aller à Paris , et se désolait de ce que son mari voulait la confiner dans la Basse -Bretagne. Je calculai que les mariages faits dans nos colonies ne sont pas toujours fort réguliers; que, dans tous les cas, il ne me serait j^as difficile d'échapper aux recherches et aux poursuites d'un vieux loup de mer , fort peu au courant des usages et des lois de la mère -patrie. Je proposai à la petite Tome IX, 1 9

créole un enlèvement; elle accepta. Un soir, après s'être bien assurée que M. Reridec était profondément endormi, elle descendit par un petit escalier, monta dans ma cliaise-de-poste , sans être vue par les gens de l'auberge , et , au lieu d'aller chez mon père , me voilà avec elle sur la route de Paris. Madame Keridec, malgré son caractère vif et décidé, était tremblante, effrayée ; elle s'accusait , elle m'accusait ; elle plaignait son mari qui avait pour elle un véritable et profond attachement, et à qui elle devait tant de reconnaissance. Je la rassurais, je la consolais, je lui jurais un amour éternel. Nous n'étions pas à cinquante pas de la ville , lorsqu'elle s'écria : « Au moins mon mari « n'aura point à me reprocher d'être une femme vile « et intéressée. Ce n'est que ma personne que je lui rt enlève : je n'ai rien emporté avec moi, et j'ai laissé « tout exprès mon écrin ouvert sur la table de notre « chambre, afin de lui prouver qu'en me séparant de « lui je ne veux rien garder des riches cadeaux dont « il m'a comblée. » — « Que dites -vous donc là ma- (( dame, m'écriai-je à mon tour? Eh quoi, vous n'avez « pas vos diamants? » — « Non, M. de Beauclair, me répondit - elle , je ne les ai pas. Vous voyez avec « quelle confiance je me jette dans vos bras. De grâce (c ne m'en faites pas repentir. Soyez mon protecteur, « mon appui , comme le fut ce brave et malheureux « Reridec , que j'abandonne pour vous , et qui va a bientôt gémir de ma perte. » — « Ah! madame, lui dis-je, je vous aime plus que ma vie; mais vos regrets « me percent le cœur. Votre conduite délicate vous « honore; mais elle m'éclaire. Postillon, arrête; arrête.

« postillon. Ah! madame, qu'allions-nous faire? plonger (( le poignard dans le sein d'un homme généreux comme (c M. Reridec. J'aurai le courage de surmonter mon « amour. Postillon , retourne sur tes pas. Oui , macc dame, dans le délire de ma passion je vous entraînais « à un crime ; éclairé par vous , je dois avoir la force « de vous rappeler à votre devoir et à la raison. Ou- « bliez le malheureux Beauclair ; rendez votre cœur au « trop heureux Keridec : c'est lui seul qui doit l'oc- (c cuper. Mais va donc, va donc plus vite, postillon, « crève tes chevaux. Oui , madame , il y va de mon <c honneur, du votre.... » Je ne sais tout ce que je dis encore à l'intéressante épouse de M. Reridec. Interdite , confuse , ne sachant probablement ce qu'elle doit penser de moi , elle se laisse reconduire comme elle s'est laissé emmener. Son mari ne s'était pas aperçu de sa fuite; il ne s'aperçoit pas de son retour; il dort aussi profondément que lorsque nous sommes partis. « Le lendemain je me rends chez mon père. Il se répand en plaintes sur son sort ; il me donne des conseils en abondance, et de l'argent en petite quantité. Je reste trois jours avec lui, et je reviens à Paris. D'autres se pendraient à ma place; mais moi, j'ai, pour me consoler, une philosophie à toute épreuve, de grandes ressources dans l'esprit , et ton amitié, w

Beauclair attendait mes compliments sur cette dernière aventure. Je ne fus pas tenté de lui en adresser. Je crovais voir quelque chose de vil et de cruel dans sa conduite avec madame Reridec ; mais il avait si bien établi son empire sur moi, qu'à peine osai-je lui faire part de mes scrupules : il les traita d'enfantillages, ce C'est entre

acp EUGENE

« amis, me dit-11, qu'il convient d'avoir de la déiica- (c tesse, et de ne jamais manquer à l'honneur; mais « avec les marchands, les usuriers, les créanciers et les (f femmes! Fi donc! Voilà mes principes à moi. Je sa- « crifîerais vingt maîtresses pour un ami ; et tu sais « que , parmi mes amis , c'est toi qui tiens la première « place. Mets-moi à l'épreuve , mon cher Eugène : mon « sang, ma vie, ma fortune (dès que je serai parvenu « à m'en faire une), sont à ton service. » Comment n'aurais-je pas cru à l'amitié de Beauclair ? Toutes les fois qu'il avait une affaire , c'était moi qu'il prenait pour témoin ; toutes les fois qu'il avait besoin d'argent , c'était à moi qu'il s'adressait. Je fis presque autant de visites pour son compte que pour le mien chez le petit juif de la rue Brise-Miche. 11 ne diminua pas sa dépense; il reprit la passion du jeu avec la même fureur qu'aux eaux de Spa. Il jouait avec autant de bonheur que le fameux chevalier de Grammont. Il changeait souvent de maîtresses ; elles étaient toutes riches et généreuses.

Quant à moi , je me félicitais d'avoir un ami comme Beauclair et une maîtresse comme Caroline. On sait ce qu'était ma maîtresse, et mon ami était déjà devenu, suivant la prédiction de mon cousin César , un vrai chevalier d'industrie.

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