CHAPITRE PREMIER
Les amis d'Eugène.
lliNFiN la direction des créanciers de Mathelin termina ses opérations. De tous les fonds que j'avais placés chez lui , il me revint à-peu-près soixante mille francs. C'était là tout ce qui me restait de mon immense fortune ; car mes créanciers réunis allaient faire vendre mon château, ma ferme et ses dépendances, par autorité de justice, et l'on doutait qu'il y eût de quoi suffire à toutes les hypothèques. Encore ces soixante mille francs n'étaient-ils payables qu'à terme. Il me fallut négocier, pour vivre, les nouveaux titres qu'on me donna. N'importe , cette somme me rendit un peu de courage.
Un matin, me réveillant sans laquais et sans feu, dans mon riche appartement , naguère rempli de flatteurs et de parasites , je m'indigne de ma situation et de l'abattement oïl elle me plonge. « Pourquoi gémir , me dis- «je? pourquoi porter envie aux riches? De l'énergie. « J'ai perdu ma fortune; je puis m'en faire une nou-
« velle. Je n'ai'pas trente ans. Il est des états que je « peux embrasser , des places honorables et lucra- « tives que je peux occuper. Avec du travail et de la « persévérance , je peux jouer dans le monde le rôle « où je me sens appelé par ma naissance et par mon « mérite » ; car j'avais encore la vanité de me croire du mérite. Yanité! misérable défaut, dont personne ne peut se rendre le témoignage d'avoir toujours été exempt ! Les bons esprits s'en guérissent avec l'âge ; mais que les bons esprits sont rares ! Et qu'ils sont nombreux ceux qui grandissent , vieillissent et meurent avec la sottise de s'apprécier bien plus qu'ils ne valent !
« Et pourquoi, continuai-je , serais-je arrêté par ma « naissance ? Pourquoi rougirais-je de prendre un état « qui déroge , pourvu qu'il m'enrichisse ? Je n'ai point ce les préjugés de mon père sur la noblesse. La vraie « noblesse est dans les sentiments. Il sera temps de (f vivre en gentilhomme quand j'aurai refait ma fortune, a J'ai des amis : la plupart sont légers, étourdis, pro- « digues et dissipateurs, comme je le fus; mais ils m'ont « trouvé dans leurs moments de gêne : je dois les « trouver aujourd'hui. J'en ai d'autres , d'ailleurs , honcc nêtes , sensés , vertueux , qui peuvent et qui doivent « m'aider de leur crédit et de leurs services : je ne ce parle pas de Guillaume ; je repousse d'avance les
ce offres qu'il pourrait me faire. Mais Duverdier s'il
« ne peut m'être utile par lui-même , il a des amis puiscc sants qui peuvent me servir. Et le comte de *"* , qui ce m'a fait un si gracieux accueil à mon arrivée à Paris î « Je l'ai négligé ; mais s'en croira-t-il moins obligé
« de me secourir , de me protéger ? Puisque mon père « fut son ami , n'est-ce pas un devoir pour lui de me « placer , de solliciter pour moi , de me cautionner « même , s'il en est besoin ? » Ainsi , au premier rayon d'espoir qui brillait à mes yeux , je reprenais la bonne opinion que j'avais eue si long-temps de tous les hommes; et, confondant avec l'honnête Duverdier et le vertueux comte de *** les fripons et les étourdis à qui j'avais eu affaire, je croyais à l'amitié de Beauclair, à la probité de Gaspard ; je croyais même aux malheurs de Mathelin. Je le plaignais, quoiqu'il m'eût ruiné. J'allai même jusqu'à trouver des excuses à Caroline, et je croyais voir au moins de la bonne foi dans la manière dont elle m'avait fait ses adieux.
Plein de ces belles idées, j'allais sortir pour visiter mes amis, lorsqu'un huissier, parlant à moi-même, vint me signifier congé de mon appartement. Ce petit accident me rendit un moment à mon humeur chagrine , mais je surmontai ce premier mouvement ; je sentis qu'il était juste que les propriétaires fussent payés de leurs loyers. Je laissai , pour les termes que je devais, le peu de meubles échappés au naufrage général ; j'allai m'installer dans un hôtel garni , et je courus chez Duverdier.
Outre les soins qu'il avait donnés à mes intérêts dans la failhte de Mathelin , je lui avais déjà d'autres obligations. Depuis ma détresse , mes visites n'avaient jamais eu pour objet que de lui demander des conseils , ou des avances sur ce qui me reviendrait dans cette malheureuse affaire , et Duverdier était aussi devenu mon créancier. Il aurait voulu me secourir d'une manière
plus efficace ; mais il avait une femme , des enfants , une fortune bornée ; et d'ailleurs quel usage avais-je fait de l'argent qu'il m'avait avancé ? Pour m'étourdir , je l'avais dépensé. Malgré l'amitié que sa femme avait pour moi à cause de Guillaume , la veille même elle avait cru devoir représenter à son mari que sa facilité pouvait nuire à sa famille. J'arrivais chez Duverdier plein de confiance ; il me reçut , non pas avec froideur , mais avec embarras. On est susceptible quand on est malheureux , et je me sentis disposé tout d'un coup à me fâcher du premier mot qu'il me dirait, pour peu qu'il eût l'air d'un reproche ou d'une remontrance. Et, comme , en me parlant de ses obligations envers sa femme et ses enfants , qui absorbaient ses revenus et les bénéfices de son état , il crut pouvoir se permettre , avec beaucoup d'affection et de ménagements , de me conseiller de mettre désormais un peu plus de sagesse dans ma conduite , je le quittai en le priant de s'épargner le soin de me donner des leçons. Il voulut courir après moi ; sa femme le retint. Que le lecteur ne se presse pas de l'accuser, ce fut pour mieux me servir, comme on ne tardera pas à le voir.
ce Oh! ces petits bourgeois ,» me dis-je en sortant de chez Duverdier ; « leur famille , leurs enfants , leurs « devoirs : ils n'ont que ces mots à la bouche , et leur « ame rétrécie ne sait pas venir au secours d'un ami «malheureux. » Je me présentai chez le comte de ***, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années. Mon habit, dont l'étoffe et la broderie usées annonçaient à-la-fois mon opulence passée et ma misère actuelle, me valurent les impertinences du suisse et des gens de
la maison. Je crois qu'il n'est pas au pouvoir du maître le plus sensé d'empêcher ses laquais d'être impertinents. Déjà cette insolence d'antichambre avait commencé à me remuer la bile. Le maître ne fut point impertinent; mais il fut froid et sévère , d'autant plus que je n'étais pas guéri de mes manières présomptueuses , et que l'humeur se mêlant à l'orgueil , j'avais plutôt l'air d'exiger que d'implorer. Parce que j'avais été un fou et un prodigue, il me semblait qu'on devait à l'instant me fournir tous les moyens de réparer le mal que je m'étais fait à moi - même. « Il est bien tard pour commencer « un état , me dit le comte. Que d'années déjà perdues ! » Je lui répondis que j'écouterais avec calme ses conseils , quand il m'aurait rendu service. « Et à quel titre « vous dois-je mes services , reprit le comte un peu ir- « rite? Quelle garantie me donne pour l'avenir la con- « duite que vous avez tenue? w II est vrai que , sentant la malheureuse position où je me trouvais , le comte s'apaisa sur-le-champ, et parut même s'attendrir sur mon sort ; mais sa compassion me choqua presque autant que sa colère. Je sortis , en l'accusant d'orgueil et d'insolence.
J'allai chez tous mes autres amis. Il m'arriva ce qui, depuis Job et Timon le misanthrope , est arrivé à tous les riches ruinés. Celui-ci se délivra de mes importunités avec les plus belles promesses qu'il se garda de tenir ; celui-là se désespérait de ne pouvoir m'obliger : l'un allait se marier, avait besoin de tous ses fonds et ne pouvait cautionner un ami; l'autre sollicitait un emploi pour lui-même; comment aurait -il pu solliciter pour un autre? Il en était un que je ne
pouvais parvenir à voir, c'était le marquis de Beauclair : hier , il était à la campagne ; aujourd'hui , M. le marquis est sorti dès six heures du matin pour une affaire d'honneur; on ne sait à quelle heure il rentrera. Enfin je le joignis dans une académie de jeu qu'il fréquentait. Il vint à moi , m'accabla de ses protestations ordinaires de dévouement, de regrets de ne pouvoir m'être utile, de consolations, de paroles d'honneur ; il allait voir , chercher , se consulter ; il me donna un rendez - vous auquel il ne se trouva pas , et je passai plusieurs jours à courir inutilement après lui.
Comme on le pense bien , ces épreuves successives de tous mes amis altérèrent la confiance que j'avais dans mes semblables; mais par un aveuglement que la faiblesse humaine ne justifie que trop , c'était Guillaume , c'était Duverdier et le comte de **^ contre qui j'étais le plus irrité; car ils avaient été francs dans leur conduite et véridiques dans leurs discours , autant que les autres avaient été doucereux dans leurs refus et menteurs dans leurs politesses. ^^
Tout-à-coup j'appris que Mathelin était de retour à Paris. Il avait changé de quartier; mais son nouvel hôtel était plus considérable que celui qu'il occupait avant son malheur. Il dépensait, il brillait, et les filles de l'opéra briguaient de nouveau l'honneur de fixer ses regards. Quelle est ma fureur à cette nouvelle? Je cours chez lui, je force sa porte. Il m'aperçoit; il vient à moi les bras ouverts ; il n'a pas perdu l'habitude de son gros rire. Je le repousse , je l'accable d'injures et de reproches. «Eh! mon cher, me dit-iK
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ce plaignez- vous , c'est juste ; mais vos plaintes doivent- « elles se diriger contre moi? Des malheurs imprévus « allaient compromettre ma fortune; donc j'ai été forcé « de compromettre celle des autres. Qu'ai-je fait? mon « métier. C'est ce que mes créanciers ont fort bien « entendu ; c'est ce qui les a rendus traitables , malgré a les criailleries de votre avocat et de quelques autres, a En plaçant votre argent chez un banquier, n'avez- « vous pas dû vous attendre aux accidents ? » — « Aince si , lui dis -je , vous n'avez pas même la pudeur de ce chercher à déguiser la bassesse de votre action ?» — ce Pardonnez-moi, reprend-il. Croyez-vous donc que je ce n'aie pas gémi de ce qui m'est arrivé ? Il y a des mocc ments où je serais très-malheureux , si je ne m'étource dissais en pensant à toute autre chose. J'ai sauvé la ce fortune de ma mère. Pour faire de nouvelles affaires , ce je suis obligé de tenir un grand état de maison; mais te ne croyez donc pas avec les méchants que j'aie mance que les mains pleines : c'est faux. J'espère ravitailler ce ma barque, et alors comptez sur moi. Voulez -vous ce que je vous dise quelles sont les personnes que vous ce devez accuser ? Votre ami Beauclair, qui vous a perdu ce par ses mauvais conseils (je m'en suis aperçu dès le ce collège) , cette petite Caroline , que vous m'avez soufee fiée (je vous avais prédit ce qui vous arriverait avec ce elle ) , et par - dessus tout , M. votre intendant , qui ce vous a fait vendre vos biens pour se les approprier. » — ce Qui , Gaspard? » — ce Eh ! oui , Gaspard ; il a tout ce acheté sous de faux noms. » — ce Gaspard? » — ce Oui, ce vous dis-je , lui-même m'en a fait l'aveu. » — ce Vous cf l'avez vu? w — ce Sans doute , il est à Paris d'hier soir.
ET GUILLAUME. 35i
« Il sort d'ici. Peu content de la fortune qu'il s'est acte quise dans l'intendance de vos biens, il veut encore « l'augmenter. Il quitte la pratique pour la finance. Il ce sollicite un bon de sous-fermier. Il venait me pro- « poser quelques opérations de banque ; mais j'ai de ce la répugnance à travailler avec lui. Il s'est si mal ce conduit avec vous! Il m'a raconté que c'était un ce homme à lui qui allait se rendre adjudicataire de ce votre château , que vos créanciers font vendre. Enfin ce il est tout fier de vous avoir ruiné. » A ces mots , toute ma fureur se tourne contre Gaspard. Je me fais indiquer sa demeure , j'y cours , et je le rencontre dans l'escalier de l'hôtel où il s'est logé.
ce J'allais chez vous, me dit -il. Vous n'avez plus de ce biens ; vous n'avez plus besoin d'intendant ; mais il ce faut que je vous rende mes comptes. » — ce Tes ce comptes, misérable », lui dis-je, en le prenant à la gorge! et j'allais l'étrangler, je crois, si tous les gens de la maison n'étaient accourus à nos cris, ce Eh ! ce monsieur le baron , me dit- il tout tremblant , devaiscc je m'attendre que, pour prix de mes soins, de mes ce peines et de mes généreux secours, je ne recueillece rais que votre haine et votre courroux? Voici mes (c comptes et les pièces à l'appui. Daignez les examiner; ce vous y verrez l'emploi que j'ai fait de tous les fonds ce que j'ai touchés pour vous; vous y verrez de plus ce que je suis venu à votre aide de mes propres dece niers. Quel crime ai -je commis? Je n'ai fait qu'exéce cuter les ordres de votre respectable mère , tant qu'elle ce a vécu, et les vôtres, dès que vous avez été majeur. ce Pourquoi me faire un reproche de vos propres torts?
« Mais , que dis-je ? ni vous , ni moi , ne sommes couce pables. Les coupables, c'est ce M. Mathelin,qui vous « a volé ; ce sont ces dangereuses maîtresses , ces amis « encore plus dangereux que vous avez comblés de « biens, et qui vous rejettent comme un fruit dont ils « ont exprimé le suc. Il m'est bien dur de compter « parmi eux mon protecteur, M. le marquis de Beautc clair, à qui je dois le bonheur d'avoir été votre in- « tendant; mais la reconnaissance cède à la justice, et « je ne le regarde pas moins comme un des artisans « de votre malheur. Quant à moi, qui n'ai pas à ronce gir de ma fortune, puisque je ne la dois qu'à mon (( travail, à mon intelligence, je vous prie d'être perce suadé que ma qualité de créancier ne changera rien ce à l'attachement que je vous avais voué comme incc tendant. Je voudrais que tous mes confrères les autres ce créanciers fussent aussi patients, aussi disposés à ce vous épargner les désagréments des poursuites judicc ciaires. » En parlant ainsi , le traître me présentait une énorme liasse de papiers. Tout en paraissant effrayé de ma violence , attendri de mon sort , il ne pouvait me dissimuler la joie que lui causait son heureuse et brillante situation. Je lui jette un regard de mépris, je repousse ses comptes, je ne veux plus avoir rien de commun avec lui. Plût au ciel que je pusse oubher qu'il a été huit ans mon homme d'affaires ! et je sens se grossir dans mon ame mon humeur contre le genre humain.
En sortant de chez Gaspard, je suis éclaboussé par un fiacre d'où j'entends sortir une voix de femme qui crie au cocher d'arrêter. C'est Caroline ; elle m'a re-
connu, elle m'invite à prendre place auprès d'elle, j'obéis machinalement. Et, suivant l'usage presque général de parler d'abord aux autres de soi-même et de ses intérêts : « Vous êtes étonné , me dit-elle , de me « voir dans un carrosse de place et vêtue aussi modes- « tement. » ( En effet , il y avait de la recherche , mais pas le moindre luxe dans sa parure. ) « J'ai éprouvé « des malheurs : j'ai perdu mon évêque ; mais je crois « avoir de quoi me consoler : je vais de ce pas conclure « avec un administrateur général des vivres chez une « dame de mes amies qui veut bien me prêter son ap- « parlement. Mais vous , mon cher baron , que deve- « nez-vous ? Est-il vrai que vous soyez tout-à-fait « ruiné? » — « Ne le savez-vous pas, lui répliquai-je? « N'est-ce pas vous et votre mère qui avez consommé « ma ruine?» — « C'est vrai, reprend-elle. Oh ! je ne « me fais pas meilleure que je ne suis. Que veux-tu, « mon cher baron, c'est mon état, et (c'est plus fort « que moi) quand le sort m'adresse un homme riche, « il cesse bientôt de l'être. Malheureusement cela ne <c me profite pas ; je dépense encore plus qu'on ne me « donne. Mais soyez franc , monsieur le baron ; lorsque « j'ai eu le bonheur de vous connaître, votre fortune « était déjà bien avancée; le jeu, d'autres femmes et a vos amis vous avaient entraîné fort loin. Il y avait « sur-tout ce grand escogriffe de marquis de Beauclair a qui ne vous quittait guère plus que moi. Il fait (f l'étourdi ; mais c'est un sournois. Et voyons , pour- « quoi se désoler? Si je suis impitoyable pour les gens ce qui se font mes adorateurs , tant qu'il leur reste quelce que chose, je suis vraiment bonne personne pour Tome IX. 23
ce ceux qui n'ont rien. En vous ruinant, je vous plai- « gnais ; je vous ai vraiment aimé : en voilà bien la « preuve ; je crois que j'aurais fait la folie de vous « épouser. Or, quoique je n'aie plus ni chevaux ni « carrosse, je ne suis pas tout-à-fait dans la peine. J'ai « eu tant d'argent de vous et de mon prélat ! Et d'ail- « leurs , Dieu sait ce qvie je vais tirer de mon admi- « nistrateur des vivres. Mon cher Eugène, tout est à « vous. » Je remerciai Caroline ; elle me pressa. Quand elle vit que ses instances étaient inutiles , elle me souhaita un meilleur sort et courut chez la complaisante amie qui lui prêtait son appartement.
« Ainsi , me disais-je en regagnant mon hôtel garni , « tous ces honnêtes gens se rejettent de l'un à l'autre « leurs torts envers moi. Mathelin accuse Gaspard; « Gaspard accuse Mathelin; tous accusent Beauclair; « Caroline seule a la franchise de s'accuser ellecc même. »
Repoussé par le comte de **^, éconduit par Duverdier, songeant que les soixante mille francs qui me reviennent, et qui déjà sont entamés, ne suffiront pas à payer ce que je dois encore, je m'épouvante de ce que je vais devenir.
Au moment où je m'abandonnais à ces tristes réflexions, on frappe à ma porte. Que vois-je? l'abbé Doriolis, mon précepteur, que je n'ai pas vu depuis ma sortie du collège. Jusqu'au moment où j'ai pris l'administration de mes biens, on a été fort exact à lui payer la pension viagère de mille francs que mon père lui avait assurée après mon éducation; mais, depuis, il n'a presque rien touché. Craignant de m'im-
portuner, il a été en correspondance avec Gaspard. Il a pris patience; mais voilà bientôt trois ans qui lui sont dus. Il est entré depuis peu au collège des Grassins ; il continue de faire des éducations. Il n'est pas inquiet; mais il n'a pu résister plus long-temps au désir de revoir son cher élève. «C'est juste; il faut « vous payer, précieux et sage instituteur, lui dis-je en riant amèrement ; puis-je jamais assez reconnaître « les bons soins que vous avez pris pour me former le « cœur, l'esprit et le jugement? « Et croyant voir en lui le premier auteur de toutes mes extra vacances , je lui révèle l'affreuse position où je me trouve ; je lui reproche , avec indignation , sa négligence , sa complaisance , et les mauvaises leçons d'orgueil et d'impertinence qu'il m'a données. L'âge n'avait fait que rendre plus ridicule le ton doucereux, mignard et patelin de l'abbé Doriolis. Il me plaignit ; il se justifia. « Eh ! mon cher élève , me dit-il , pouvais-je changer « pour vous mon caractère porté naturellement à l'in- « dulgence , à la douceur ? S'il vous fallait un précep- « teur sévère, pourquoi m'a~t-on choisi? » Je l'arrêtai. L'accusation retombait sur mon père , sur ma mère ; je tremblai d'être forcé moi-même de trouver des torts à mes parents. La dette envers l'abbé Doriolis avait été contractée par mon père : je la regardai comme plus sacrée que les miennes. Il me fallut entamer de nouveau ce qui me revenait dans la banqueroute de Mathelin. Je transigeai avec l'abbé; je lui remis en bon papier ce qu'il crut devoir accepter pour le capital de sa pension, et je le priai de ne plus se déranger pour venir me voir.
Ainsi, après le départ de l'abbé, je me trouvai encore plus pauvre qu'auparavant. En ôtant de mes soixante mille francs les escomptes qu'il m'avait fallu payer, ce que je venais de donner à l'abbé, les dépenses que, pour vivre, il m'avait fallu faire au comptant , à peine m'en restait-il la moitié.
Comme l'abbé sortait de chez moi, je reçus un billet de Beauclair. Il se confondait en excuses d'avoir été si long-temps sans me voir; il avait eu mille embarras, mille affaires. Il savait tous mes malheurs ; mais il savait aussi que je n'avais pas tout perdu avec Mathelin. Quant à lui , il se cachait ; il y avait une contrainte par corps contre lui. Il m'indiquait l'asyle où je pouvais le voir; il finissait en me protestant qu'il était toujours mon ami, qu'il saurait me le prouver, en m'indiquant les ressources qui nous restaient, « Jamais , disait-il, un homme d'esprit ne doit perdre la tête. « — • a Ah! traître, m'écriai-je! te flatterais-tu donc encore « de profiter du peu qui me reste ? Gaspard et Mathelin « sont de misérables fripons indignes de ma ven- « geance; Caroline est une femme, Doriolis un abbé; « mais le marquis de Beauclair ! c'est lui qui paiera « pour les autres. Je suis las de vivre ; il faut qu'il me « tue, où que je le tue. »
Je sors pour l'appeler en duel. A peine ai-je fait quelques pas dans la rue , que je suis entouré par une troupe de recors ; on me prie poliment de monter dans un fiacre , et l'on me conduit au Fort-l'Evêque , où je dois être détenu à la requête d'Isaac-Benjamin Salomon , négociant à Paris , rue Brise-Miche , jusqu'à
parfait paiement d'une lettre de change que j'ai eu la sottise de lui souscrire.