CHAPITRE IL
Eugène voit au Fort-UEvêque plusieurs personnes de sa connaissance.
Il était encore de bonne heure quand j'arrivai au Fort-l'Evêque. Le concierge m'entendant appeler monsieur le baron , me combla de politesses, me donna la plus belle chambre de la prison , et me demanda mes ordres pour mon souper. Il m'assura que je serais servi comme chez moi , qu'il avait l'habitude de vivre avec les gens comme il faut , qu'il en recevait beaucoup dans sa maison , qu'on lui avait proposé le poste de Bicêtre , qui était bien plus lucratif, mais qu'il l'avait refusé, parce qu'il avait la canaille en horreur , et qu'il n'aimait que la bonne compagnie. Je le remerciai. Je le priai de me laisser seul. Je me couchai avant la nuit. C'est ce qu'on a de mieux à faire quand on craint l'ennui. Mais quelles suites de tristes pensées ! le jour commençait à poindre avant que j'eusse fermé l'oeil : par conséquent il était déjà tard quand je me réveillai.
J'achevais de m'habiller , lorsque je vis entrer M. Dupré , mon ancien valet de chambre. « Eh quoi , s'écria-t-il , vous ici , M. le baron ! » — « C'est toi , drôle , lui répliquai -je ; quel est ton dessein? viens -tu, « comme les autres , insulter à ma misère ?» — « Ah ,
« monsieur , comment pouvez-vous me croire ca- « pable ?.... Ce n'est pas vous que je cherchais. Je n'en « suis pas moins affligé , je vous assure , mon cher « maître , de vous voir dans une maison qui n'est pas « faite pourvous.... » — « Finissons. Qui cherchais-tu?» « — « Votre ami , M. le marquis de Beauclair. Comme « c'est ici son appartement ordinaire, quand il vient au « Fort-FEvêque.... » — «Beauclair! Beauclair ici, m'écriai-je, » — « Eh , oui vraiment , d'hier soir , dit un gros porte -clef, qui avait accompagné Dupré , c'est « un de nos pensionnaires les plus assidus. Il est arrivé « un quart dheure après monsieur , et comme sa « chambre s'est trouvée occupée , il a bien fallu le loger '(. ailleurs. » — « Ah ! qu'il sera charmé de vous voir , dit Dupré ! Je cours le chercher. Vous l'aimez tant! « il a tant d'amitié pour vous! C'est de la chambre où « vous êtes qu'il y a huit à neuf ans , à votre arrivée « à Paris , je suis venu le tirer par vos ordres et avec « votre argent. »
En parlant ainsi , Dupré me quitta brusquement. Je n'étais pas encore revenu de ma surprise, quand, du fond du corridor, j'entendis Beauclair, a Se peut -il ? ic Eugène , mon cher Eugène ici ! Quelle heureuse ren- « contre! Où est-il? conduis-moi, Dupré. » L'impudent personnage m'accablait déjà d'embrassades. Ce maudit homme avait pris un tel empire sur moi , depuis le collège ; il était si expansif , il paraissait si sincère dans ses témoignages d'amitié, que j'oubliai toute ma fureur contre lui. J'étais en prison d'ailleurs ; comment garder rancune à un camarade de malheur ? Je répondis d'assez bonne grâce à ses tendres exclamations, a Eh bien ! mon
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« ami, me dit-il, je me croyais bien caclié, comm* je <(■ te le marquais hier. Ils m'ont relancé jusque dans « ma retraite. Je ne m'en plains pas , puisque je te ce trouve. Mais qu'est-ce? pourquoi ce front soucieux? c< Tu ne ris pas comme moi de nous voir ici tous ûc les deux ? Ah ! tu n'as pas encore l'habitude de « ces petits événements. Patience , tu t'y feras. Eh ! « Dupré, qu'on nous serve à déjeuner; puis va porter « cette lettre à ma chère comtesse. Ne te presse pas « trop. Je n'ai plus une si grande envie de sortir , puisque ïc me voilà dans la compagnie de mon meilleur ami ; '< c'est bien le moins que je passe une matinée avec lui « au Fort-l'Evêque. »
Dupré nous laissa. Beauclair m'apprit qu'il semblait destiné à placer ce bon Dupré chez ses amis ou chez ses maîtresses. « Au sortir de chez toi , je l'ai fait entrer « au service d'une dame de qualité qui me veut du bien ; ce elle serait d'âge à être notre grand'mère ; mais elle « exige l'amour au lieu du respect : je suis obligé d'en « paraître épris , et même jaloux , attendu qu'elle est « fort libérale. Depuis quelques jours je l'avais négligée , « mais la circonstance me commande de me rapprocher « d'elle , et ma lettre est si tendre , qu'elle ne perdra « pas un instant pour me délivrer. » Ce n'était pas la première fois que Beauclair me faisait de ces sortes de confidences; je les avais toujours écoutées avec répugnance. Pour changer de conversation , je lui racontai ce qu'il ne savait pas de mes malheurs. Je lui racontai mes visites à Mathelin , à Gaspard, ma ren= contre avec Caroline , la visite de l'abbé Doriolis , et , m'animant par degrés , au souvenir de tous les torts
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que ces honnêtes gens lui donnaient envers moi , et dont moi-même j'étais trop fondé à l'accuser , je repris toute ma colère. Je lui appris la fureur dont j'avais été saisi la veille en recevant sa lettre , et le dessein que j'avais de me couper la gorge avec lui. Pendant que je parlais, on avait apporté le déjeuner. « Asseyons-nous , me dit-il tranquillement , déjeunons , et causons d'amitié. »
Un peu déconcerté par son sang-froid , j'insistai sur-tout , dans mes reproches , sur ce que , depuis mes malheurs, il avait cessé de me voir. Il ne chercha pas à me nier que , ne pouvant venir à mon secours , il m'avait évité. Il m'avoua que , se trouvant fort gêné d'argent , il m'avait écrit la veille dans l'espoir que je pourrais encore lui en prêter. « Mais , mon cher Eugène , ce te convient-il de te plaindre de moi ? Convient-il aux « autres de m'accuser ? Tu m'as prêté de l'argent ; je « ne peux pas te le rendre ; c'est un malheur; mais je « te paierai peut-être quelque jour. Et considère ce que « j'ai fait pour toi. Je t'ai fait quitter ton triste château; « je t'ai produit dans le monde ; je t'ai enseigné les « moyens de dissiper joyeusement un grand héritage. « Donc tu me dois tous les plaisirs que , depuis neuf « ans , tu as goûtés à Paris. Ta fortune y a péri ; la « mienne aussi. Malgré quelques petits moments de tri- « bulations, je jouis comme si j'étais riche; et toi, tu « souffres comme les pauvres diables sans ressources « et sans industrie. Est-ce ma faute ? N'est-ce pas plu- « tôt la tienne ? Il fallait m'imiter. Plus âgé que toi , « sorti du collège avant toi, lancé dans le monde et « ruiné avant toi , j'ai plus d'expérience. Depuis quelques « années sur-tout, j'ai fait de grands et de rapides
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« progrès dans la vraie et bonne philosojDhie. Elle con- « siste à ne pas sacrifier son bonheur à d'imbécilles « scrupules. Vingt fois j'ai tâché de te le faire entendre ; « mais tu t'es obstiné à fermer l'oreille à mes avis.Il (c a bien fallu me taire. « Alors mon ami Beauclair , s'échauffant à mesure qu'il buvait et qu'il parlait , n'eut pas honte de me développer avec complaisance les principes de la plus perverse morale. Elle était fondée sur l'égoïsme le plus complet , et sur l'absence de toute pitié. Malgré les grâces dont il cherchait à parer son discours , malgré les mots adoucis qu'il appliquait aux choses odieuses dont il se vantait, j'étais révolté; mais à chaque murmure, à chaque objection qui m'échappait , il me versait à boire ; en sorte qu'avant la fin du repas je me sentis moins de répugnance pour sa morale. J'étais loin de vouloir la pratiquer; je ne partageais pas ses sentiments ; mais j'admirais la profondeur de son génie. Plus le déjeuner se prolongeait, plus Beauclair mettait de vanité à m'expliquer, à me faire goûter son système. « Eugène, me dit-il, en se levant de table , après la franchise de mes paroles , « je serais un sot de te dire encore que tu peux compter « sur moi ; tu serais un sot de le croire , si je te le « disais. Je n'ai vraiment qu'un ami. Cet ami , c'est moi. « Mais après moi , tu es l'homme à qui je désire le plus (c de bien; car je ne veux de mal à personne. A défaut « de services, prends mes conseils. Tu joues en hon- « nête homme , et tu perds ; je joue en habile homme, « et je gagne. Les femmes t'ont ruiné , les femmes me « font vivre. En supposant qu'un long avenir me soit « réservé , quand les femmes me manqueront , le jeu « me restera; compare et choisis. »
Comme il cessait de parler , nous entendîmes une voiture s'arrêter à la porte du Fort-FÉvêque. La fenêtre de la chambre donnait sur la rue. A travers les barreaux , Beauclair crut reconnaître l'équipage de sa chère comtesse , et bientôt nous vîmes entrer Dupré. « Ah ! « monsieur , dit-il , à Beauclair , quelle femme génét( reuse que notre comtesse ! A la réception de votre « lettre, elle a oublié tous les sujets de plainte qu'elle « avait contre vous. Elle n'avait pas d'argent , mais elle « m'a chargé de mettre ses diamants en gage. Vous « êtes libre , vous pouvez sortir. Madame vous attend « là-bas dans sa voiture. » ■-■ — « Adieu , Senneville , me dit Beauclair. Tu vois ce qui m'arrive. Je ne coucherai (■( pas cette nuit en prison , et , dès ce soir , j'aurai repris a le train de vie agréable auquel je n'ai pas renoncé, « tandis que , depuis un an , tu languis dans l'indigence, tf Si tu persistes dans tes sévères principes , Dieu sait « quand tu sortiras d'ici ; Dieu sait ce que tu deviendras, « quand tu en seras sorti. Malheur aux sots, mon cher. «. Si tu veux encore te battre avec moi , quand tu seras « dehors, tu sais que je suis toujours à tes ordres. » Je le vis à travers ma fenêtre monter dans le carrosse de la comtesse, M. Dupré, qui monta derrière, me salua d'un air de respect et de compassion.
La voiture s'éloigne , et je reste à ma fenêtre , les yeux attachés sur le pavé de la rue , l'esprit tourmenté de mille pensées qui se combattent. Les fumées du vin , la sortie triomphante de Beauclair, la comparaison de ma déplorable position avec l'état brillant de tous les honnêtes fripons qui m'ont dépouillé, la faiblesse de mon caractère, l'extrême vanité dont je suis possédé,
mes regrets vers la fortune que j'ai perdue , que de circonstances se réunissent pour m'entraîner à penser comme Beauclair! « Oui, me dis-je avec rage; pour « réussir, il faut donc être sans scrupule et sans pitié: a eh bien ! morbleu , je n'aurai ni pitié ni scrupule. « Mais comment sortir ? A qui m'adresser pour sa- « tisfaire cet exécrable juif qui m'a vendu si cher son « argent ? Je lui dois plus qu'il ne me reste. » Caroline est la première personne qui s'offre à mon esprit. Ainsi c'est au moment même où je me résous à ne penser qu'à moi seul , que je suis obligé de sentir combien j'ai besoin des autres. « Mais quoi ! réclamer les secours « d'une femme perfide et vénale ! quelle honte ! m Je passe en revue tous mes autres amis : des répugnances d'un autre genre se font sentir , et j'en reviens à Caroline. Hélas ! dans mon désastre , elle est la seule qui m'ait fait des offres de service. Je me décide à lui écrire. Mais quel embarras ! Quel style prendre avec elle ? « Il est « donc vrai » , répétais-je , en déchirant trois à quatre lettres commencées dont j'étais mécontent , ce on feint (( d'aimer les autres , mais chaque homme n'aime vrai- « ment que soi. » M'abusant jusqu'à croire que j'avais rempli mes devoirs envers mes semblables , et qu'aucun n'avait rempli les siens envers moi , « Suis-je donc m'écriai-je , le seul homme honnête , sensible et bon ? « Wy aurait-il pas de la duperie à vouloir rester encore « ce que je fus jusqu'ici ? »
Tout à coup j'entends les pas de plusieurs personnes dans mon corridor ; la porte de ma chambre s'ouvre avec fracas. C'est Guillaume qui se précipite dans mes bras. Il est suivi de Duverdier et de mon cousin César.
C'est au moment où je profère des blasphèmes contre l'amitié, contre la probité, que je me vois entouré, pressé , comblé de témoignages d'affection par trois amis , par trois hommes de bien.
Madame Duverdier avait empêché son mari de me continuer ses services d'argent, qui le gênaient sans me sauver; mais elle avait écrit à Guillaume. Guillaume , par son mariage , se trouvait mon allié ; par sa fortune , il était en état de faire un sacrifice pour moi. Il habitait le pays où se trouvaient les propriétés qui m'avaient appartenu. C'était lui qui pouvait mieux que tout autre m'en conserver quelques débris. A peine la lettre de madame Duverdier était-elle parvenue àCoutances,que ma cousine Laure , reprenant pour moi son amitié première , avait pressé son mari de voler à mon secours. Il n'en était pas besoin ; Guillaume y était déjà décidé. Mon cousin César, malgré l'obstination avec laquelle il voulait se faire égoïste, malgré son humeur contre Paris , contre moi , craignant l'explication entre les deux amis , avait voulu l'accompagner. Tous deux étaient descendus chez Duverdier. A peine arrivés, ils s'étaient occupés de me délivrer. Ils m'apportaient leurs consolations et ma liberté. « Heureux et géné- « reux Guillaume » , m'écriai-je. « Oui , heureux » , dit mon cousin César, toujours plein de son Horace,
Solutus omni fenore. * ce encore plus généreux.
* HoRAT. Epod. od. 2.
Il ne connaît Thémis ni l'avide usurier.
Traduction de M. Daru.
Memor Actae non alio rege pueritiae Mutataeque simul togee. *
« Mais qu'il fait sombre dans cette maison royale ! « Le juif est payé , le concierge a sa main-levée , parce tons. » Ils m'emmenèrent tous les trois chez Duverdier. Tandis qu'ils s'étaient empressés de payer mou usurier et de venir me tirer du Fort-l'Evêque , madame Duverdier avait disposé son appartement de manière à pouvoir y loger pour quelques jours mon cousin César, moi, et Guillaume qu'elle continuait d'appeler son cher tuteur.