‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 59 sur 64 · Tome IX · texte numérisé non relu

Tome IX

repentais d'avoir refusé les offres de Guillaume ; je voulais aller voir Duverdier ; la honte et l'orgueil me retenaient ; quelquefois il me prenait des accès de désespoir. Enfin, voyant mes ressources diminuer de jour en jour, j'écrivis à Caroline ; je lui annonçai que j'acceptais la place qu'elle m'avait offerte ; je la priais surtout de ne me faire connaître que sous mon nom de baptême.

Au lieu de me répondre , Caroline m'invite à passer chez elle. « Hélas ! mon cher baron , me dit-elle , il est « trop tard. L'on ne peut plus vous offrir qu'une simple « place de commis : la voulez-vous ?» — « Non , certes » -, lui répondis-je , et je descendis précipitamment les escaliers ; mais je n'étais pas arrivé aux dernières marches , que je m'étais déjà repenti de mon refus. Qui sait si demain cette dernière et misérable ressource ne me sera pas enlevée ? Je remonte chez Caroline. « Je le «vois trop, lui dis -je , en me résignant avec rage; « il faut fouler aux pieds toute espèce d'orgueil. J'ac- « cepte ; faites de moi tout ce que vous voudrez. » Dans la journée, je reçois une lettre, un papier ; et, sous la simple désignation du sieur Eugène , voilà le fils de M. le baron de Senneville commis aux vivres à Châlonssur-Marne.

Avant de partir , il fallait faire viser ma commission par un second administrateur. Quel est cet autre administrateur ? Il semble que je sois condamné à subir, à l'entrée de la carrière que je vais parcourir, les plus cruelles humiliations. C'est Gaspard, mon intendant; il n'avait pu parvenir à entrer dans la ferme générale; il s'était jeté dans les vivres , et le traître venait de

prendre le bel appartement dont j'avais été chassé par mes créanciers. Eh bien ! j'éprouve une espèce de satisfaction à me présenter devant lui. Lié par la reconnaissance envers Caroline, je n'ai pu soulager mon cœur; mais Gaspard ! Je ne lui dois rien , et il m'a tout pris. Surpris, effrayé de ma visite, il essaie de s'apitoyer sur mon sort. Je lui impose silence, comme si c'était lui qui fût encore mon subordonné , et , tandis qu'il se hâte de remplir la formalité qui m'est nécessaire, j'exhale contre lui toute ma fureur.

Je n'avais plus de chaise de poste, je montai dans le courrier de la malle , qui bientôt me conduisit à Châlons.

Guillaume avait été consterné de la lettre que je lui avais écrite en m'échappant de la maison de Duverdier. Après huit jours de recherches inutiles dans tout Paris, désolé de ce que je me fusse soustrait à son amitié , il avait repris, avec César, la route de Coutances. Il trouva des consolations dans ses utiles travaux, dans la tendresse de ses parents , sur-tout dans l'amour d'une femme chérie qui déjà l'avait rendu père. Mais ma présence manquait à son bonheur. « Pauvre Eugène», avait dit César à la lecture de ma lettre ! « il s'est « ruiné ; il fuit ses amis , et le voilà qui médite de faire « une nouvelle fortune ! Peut-être y parviendra-t-il ; « mais par quels moyens ?

Conversis studiis , setas animusque virilis Quaerit opes et amicitias, inservit lionori, Commisisse cavet quod mox mutare laboret.

Dût-on m'accuser de finir chaque partie de cette histoire comme un capucin finit un des points de son

sermon , c'est le développement de ces vers qui va faire la matière de la troisième. J'en donne d'avance l'épigraphe , et , pour la commodité de ceux qui n'entendent pas Horace aussi bien que mon cousin César, je cite encore Boileau, son heureux imitateur.

L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage Contre les coups du sort, songe à se maintenir, Et loin dans le présent regarde l'avenir.

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