‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 58 sur 64 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eugène quitte Paris.

Malgré tous les efforts de Guillaume pour ne pas m'affliger par le tableau de son bonheur et de sa supériorité, son récit, au lieu de me distraire, éleva dans mon ame une fâcheuse comparaison entre son sort et le mien. Mon cousin César crut ne pas devoir laisser échapper une si belle occasion de me faire rougir de mes fautes. « Tu le vois, me dit-il, Guillaume n'a pas (c été plus exempt que toi des passions de la jeunesse ; « mais à peine a-t-il été effleuré des coups sous les- « quels tu as succombé , et , dans les combats même ce qu'il a livrés à ses passions, il a pris de nouvelles « forces pour résister aux attaques des passions de « l'âge mûr dont vous approchez. »

a Laissons le passé , voyons l'avenir , « me dit Guillaume , croyant s'apercevoir que la morale de mon cousin César redoublait mon abattement au lieu de relever mon courage. « Tu n'es pas encore tout-à-fait « ruiné. Sais-tu à qui ton château vient d'être adjugé « malgré tous les efforts de Gaspard et de ses affidés ? « A moi. M — a A toi ! » m'écriai- je avec un étonnement qui tenait du dépit. — « Je ne l'ai acheté que pour te « le conserver, w reprit-il, en me prenant affectueusement la main. A ces mots , mon dépit augmenta. Déjà

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je me sentais humilié d'avoir des obligations à Guillaume. Il me répugnait de lui en avoir de nouvelles. Ce mouvement ne put lui échapper. « Ne t'offense pas, (c ajouta-t-il ; je n'ai ni la prétention , ni les moyens « d'être ton bienfaiteur; mais je suis et je veux être « ton ami. Les fermages qui ont été saisis et qui sont « restés entre les mains de Pierre, mon jeune frère, « peuvent payer une bonne partie de tes dettes ; je a paierai le reste, et tu n'auras plus que moi pour (( créancier. Je sais que tu n'as pas le sot préjugé de « rejeter, en ta qualité de gentilhomme, des profes- (c sions honnêtes et qui peuvent réparer ta fortune. « Je suis à la tête d'une manufacture florissante , je fais « un commerce sûr : sois mon associé. Dans quelques ce années tu seras quitte avec moi. w Je remerciai Guillaume. J'étais ému ; je le fus bien davantage, lorsque, me serrant dans ses bras : ce Je t'en conjure, mon cher a Eugène, me dit-il, ne refuse pas les offres de ton ce ami, de ton frère. Tu me permets ce doux nom de (c frère. N'avons-nous pas sucé le même lait ? N'avonscc nous pas reçu les mêmes soins de ma mère?» Pouvais-je conserver encore quelque dépit contre le généreux Guillaume ? Je ne parus pas éloigné d'accepter ses offres. Notre entretien s'était déjà prolongé fort avant dans la nuit. Je demandai à mes amis la permission de me retirer.

Quand je fus seul , mon premier sentiment fut une vive reconnaissance. J'étais touché des services que Guillaume venait de me rendre et de ceux qu'il m'offrait; mais bientôt l'orgueil commença de nouveau à murmurer sourdement dans mon cœur. « Ainsi donc

ET GUILLAUME. 3Bî

« me voilà déjà l'obligé de celui que, dans mon ente fancei, je me proposais de protéger. Comme tout est a changé pour Guillaume et pour moi ! Il ne lui man- « quait plus que de devenir l'acquéreur du château « de mon père. Est-ce le bien le plus cher qu'il m'ait (c ravi? N'est -il pas déjà possesseur de la femme que ce je dus épouser? Et comment accepterais-je ses offres? « Quelle honte de reparaître pauvre aux lieux où je « suis né riche! Et Laure, ma cousine, la voir entre « les bras d'un autre!.... Moi l'associé de Guillaume, ce mon ami sans doute, mais un paysan, le fils d'un ce de mes fermiers! Que dis-je? son associé! Je ne sece rais que son commis , son subalterne. » Qu'il est difficile à l'orgueil de supporter les bienfaits et la supériorité d'un homme qui fut notre inférieur ! Les débats d'enfance et de collège s'effacent et s'oublient; mais, vain et faible comme je l'étais, pouvais -je oublier de même des débats survenus dans un autre âge , et dans lesquels mon amour - propre avait été froissé ? Il était au-dessus de mes forces de reprendre mes anciens sentiments pour l'homme qui était heureux à ma place, ee Ah! s'il faut souffrir et travailler pour vivre, me dice sais-je, souffrons, mais ailleurs, loin de Guillaume, a de Laure et des nombreux témoins de l'opulence que a je n'ai plus. A quoi me conduirait d'ailleurs cette ce association qu'il me propose? A végéter dans une « province, comme un obscur commerçant. Il est ce d'autres carrières où je peux jouer un plus beau a rôle. Il en est même où les commencements sont ce plus arides , plus rebutants , plus humiliants , mais qui ce présentent plus de chances de fortune et d'éclat. Avec

« les nouvelles idées que j'ai prises sur les hommes et a les choses, je peux m'y distinguer, en sortir, et re- « prendre mon rang dans la société. Loin de moi la « pensée de m'enrichir par ces lâches et mauvaises ac- « tions qui ont réussi et réussissent encore à Gaspard, a à Mathelin, à Beauclair. Mais pourquoi serais-je ence core si sot que de ne pas me permettre telle ou « telle action que se permettent tels honnêtes gens «c qui font leur chemin par intrigue bien plus que par « talent ? 3>

J'étais couché dans la bibliothèque de Duverdier. Ne pouvant dormir , j'avais pris un livre. Ce livre était ces fables de La Fontaine dans lesquelles Guillaume avait puisé de si bonnes leçons. Le hasard, ou plutôt mon mauvais génie, me fît tomber sur quelques-unes oii le bonhomme signale et dénonce , sous le voile d'une énergique et claire allégorie , les nombreuses atteintes que la plupart des hommes portent à la probité, les excuses spécieuses dont ils s'environnent. C'était le chien qui se décide à partager le dîner de son maître avec les voleurs affamés qui veulent le lui arracher. C'était le loup qui renonce à ses projets d'humanité, quand il voit les bergers manger un mouton. L'esprit troublé par ma mauvaise position , au lieu de m'indigner contre la faiblesse , contre la bassesse de ceux qui cherchent des prétextes à leurs friponneries , je me laissais séduire et dépraver par leur exemple. Ainsi les hommes envisagent les mêmes objets de différentes manières , tirent des conséquences diverses des mêmes principes , suivant leur caractère , leur éducation , et les événements qui les pressent. Ces fables, qui avaient

servi à maintenir Guillaume dans ses bons et nobles sentiments , contribuaient à me pousser vers une conduite encore plus blâmable que ma conduite précédente. Jusque-là je n'avais fait du mal qu'à moi-même. Regardant les exemples multipliés d'égoïsme et d'intrigue comme une excuse et même comme un encouragement, je me sentais disposé à me faire du bien, sans m'inquiéter de ceux qui se trouveraient sur ma route et qu'il me faudrait renverser pour arriver à mon but.

Plein de ces belles pensées, je me lève au point du jour. 11 était arrêté déjà dans mon esprit que je n'accepterais pas les offres de Guillaume. « Mais alors, « pourquoi reparaître devant mes amis ? Ne vaut-il pas « mieux me soustraire à leurs instances , à leurs conte seils? Mais quoi! quitter Guillaume sans le voir, « après son procédé généreux!... Je lui écrirai , je m'ex- « cuserai; mais je ne le reverrai pas. «Je rassemble le peu d'effets que j'avais apportés du Fort-l'Evêque; je sors avant que personne soit éveillé dans la maison de Duverdier, et, pour échapper aux recherches de mes amis, au lieu de retourner à l'hôtel garni oii je logeais avant d'entrer au Fort-l'Evêque, je vais m'établir dans un autre fort éloigné du quartier de Duverdier.

C'est de là que j'écris à Guillaume. Ma lettre est vm bizarre mélange d'amitié, d'orgueil et d'humeur. Je le remercie de ses services; je lui sais gré de ses offres, mais je les refuse; je ne veux devoir qu'à moi seul le retour de la fortune. Je le prie de ne faire aucune démarche pour savoir ce que je suis devenu. Un temps viendra, je l'espère au moins, où je pourrai

m'acquitter envers lui , comme envers mes autres

créanciers.

Après avoir mis cette lettre à la petite poste , qui est une excellente invention pour faire parvenir des lettres auxquelles on ne désire pas de réponse : « Maintenant», me dis-je en me promenant à grands pas dans ma chambre, « que vais -je faire pour regagner c( promptement la fortune que j'ai perdue? Les fonds « qui me restent seront bientôt épuisés. Les faire va- « loir?... Je peux être victime d'une nouvelle banquece route. Allons, il faut en revenir au projet qui me ic roulait dans la tête lorsque, hier, au Fort-l'Evêque, « j'étais résolu d'écrire à Caroline. Oui , c'est un em- « ploi de finance qu'il me faut obtenir. Point de doute ce que je ne sois parfaitement accueilli de MM. les adcc ministrateurs des vivres, sur -tout lorsqu'ils sauront (c que j'ai la modestie de ne prétendre qu'à l'un de ce leurs premiers emplois en province ; car je veux « quitter Paris. Tant que je ne serai pas riche, le sé- « jour de Paris me serait aussi insupportable que celui ce de Coutances. J'y reviendrai, j'y reviendrai brdler, ce étonner de ma nouvelle fortune ceux qui m'accablent « aujourd'hui de leur maligne compassion. Mais en (c attendant, Caroline m'a fait des offres, elle peut (c m'être utile, je vais chez elle. Les services de Cacc roline blesseront moins mon orgueil que ceux de ce Guillaume. »

Lorsque je l'avais rencontrée, Caroline m'avait indiqué sa nouvelle demeure. J'y courus; mais je m'arrêtai devant sa porte, incertain, hésitant, rougissant de lui demander sa protection. Enfin je m'y décide.

Caroline me reçoit comme un vieil ami. Elle m'apprend qu'elle est très-heureuse. L'administrateur des vivres la comble de cadeaux ; il fait tout ce qu'elle veut. Ce matin même il doit venir déjeuner avec elle. « Eh bien ! » lui dis-je fort embarrassé du ton que je dois prendre avec elle , « ne vous serait-il pas possible d'obtenir pour moi « une des nombreuses places qui sont à sa disposition ?.. . a Je laisse à votre prudence le soin de taire ou de ré-

« vêler ma naissance Vous pouvez prendre sur vous

« d'assurer que je me contenterai d'une petite direction « dans telle ville qu'on voudra; mais sur -tout que la « chose soit décidée promptement. » Caroline me promet ses bons offices, ne doute pas du succès; je la quitte. Trois heures après , je retourne chez elle. « Eh , « eh! me dit cette bonne fille, je ne sais pas si vous se- « rez content de ce que j'ai obtenu ; mais à la demande « que j'ai faite d'une direction (c'est bien le mot que « vous m'aviez dit, n'est-ce pas?), on s'est récrié. Sa- « vez-vous, ai-je répondu, que je vous parle pour un « homme de qualité , pour un baron ? « — « Ce serait « un duc , a-t-on repris , on n'entre pas ainsi dans nos « premiers emplois. Tout ce que je peux faire, c'est « de nommer M. le baron à un emploi de garde-ma- « gasin qui se trouve vacant. » J'interrompis Caroline , je la remerciai ironiquement, et je sortis, en l'assurant que je n'étais pas encore tombé si bas que de pouvoir me résoudre à devenir un garde-magasin.

Pendant quinze jours , je fis des démarches auprès

de quelques autres personnes ; elles furent inutiles. Je

tentai de nouveau la fortune au trente et quarante;

elle continua de m'être contraire. Quelquefois je me

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