ACTE III, SCÈNE VI
FABRICE
Va, je ne pense pas, ami, comme ma sœur,
Qu'un autre amour déjà soit maître de ton cœur;
Mais comme elle je vois le but de ma cousine :
Elle veut être aimée, elle est adroite et fme.
Malgré toi de ton cœur on s'aura s'emparer.
Sur ta constance enfin qui peut nous rassurer?
Hier tu projetais des études immenses ;
Aujourd'hui ce n'est plus qu'au plaisir que tu penses.
A vingt ans on n'a pas de ferme volonté.
Ainsi notre âge, ami, notre facilité,
Comme si ce n'était encor assez des nôtres,
Nous met à la merci des passions des autres.
Riche , avide à-la-fois de gloire et de plaisirs ,
Entouré de flatteurs , tourmenté de désirs ,
Pour ne pas t'égarer songe à1 prendre un bon guide;
Or, il s'en présente un, sûr, éprouvé, solide;
C'est Glersnont : ah! combien, quand tu le connaîtras,
De ton premier accueil tu te repentiras!
Nous avons déjà vu son honnête famille;
Son jeune fils , sa femme et sa charmante fille ;
C'est chez lui que ma sœur et moi devons dîner ;
Vois, ne pourrions-nous pas avec nous t'emmener ?
SOPHIE
Ah! oui; cela ferait une aimable partie: A ce prix avec vous je me réconcilie.
TÉRIGNI.
Avec vous , avec lui , je voudrais , mes amis , Passer ce jour entier ; mais c'est que.... j'ai promis....
SOPHIE
A qui donc ?
FABRICE
C'est encor Dablanville , je gage.
a3o L'ENTRÉE DANS LE MONDE.
TERIGNI.
Je n'ai pu me défendre....
SOPHIE
Ah ! mon Dieu, quel dommage!
FABRICE
Cet homme me déplaît ; j'ai plus d'une raison De croire qu'il n'a pas de bonne intention.
Ah ! par de tels soupçons ne lui fais pas injure ; Il n'a qu'un seul motif, l'amitié la plus pure.
FABRICE
Tu le crois; et vraiment tu n'en manqueras pas D'amis de cette sorte; ils naîtront sous tes pas. Vois son but, à travers sa louange trompeuse; Dans cette compagnie élégante et nombreuse , C'est ainsi que tous deux hier fûmes traités; A toi les compliments , à moi les vérités. Riche , on te fait la cour , et pauvre , on me méprise ; Je rends grâce à mon sort, ainsi qu'à leur franchise; Sur les pièges nombreux dont ils vont t'entourer, Je leur dois le bonheur de pouvoir t'éclairer. Si tu ne risquais rien encor que ta richesse ! Songe qu'outre tes biens tu perdras ta jeunesse : Moins sensible au remords qu'au moindre trait railleur, Tu craindras d'avouer un sentiment d'honneur: Ainsi , pour te payer ton or et tes services , Ils finiront , mon cher , par te donner leurs vices.
SOPHIE
Ah ! tu pousses aussi les choses à l'excès ; A ce point Térigni ne s'oublira jamais.
TÉRIGNI.
Sophie, eh quoi! c'est vous qui prenez ma défense!
SOPHIE
A vous encor , ingrat , méritez-vous qu'on pense ?