SCÈNE X. 3n
DURMON T.
C'est fort bien raisonné. Après?
MALINVAL.
Il n'est pas riche , ce jeune Armand.
DURMOWT.
Non , vraiment.
MALIIVAL.
Mais il a tout ce qu'il faut pour le devenir.
DURIOIT.
Mais je le crois comme vous. Des mœurs, du sens, de l'esprit.
MALINVAL.
Bah ! des mœurs , de l'esprit ! c'est fort beau ! mais pour faire son chemin , cela ne suffit pas.
DURMONT.
Comment ?
MALINVAL.
Ah ! mon ami , si tout le monde avait nos principes , cela serait charmant! mais les vices!... la corruption !... l'immoralité !... Que vous dirai-je? il faut bien suivre l'exemple général, et c'est ce qui fait que vous et moi, et tous les honnêtes gens qui nous ressemblent, nous avons pris notre parti , et que nous sentons qu'un excès de scrupule serait fort déplacé dans un moment où si peu de gens s'en piquent.
DURMONT.
Que dites-vous?
MALINVAL.
Vous comprenez bien que tout cela est sujet à quelques modifications ; mais enfin qu'est-ce qu'il faut pour faire fortune aujourd'hui ? Acheter à bas prix pour vendre fort cher , placer au plus haut intérêt ; en un mot, faire des affaires, n'est-il pas vrai?
3ia LES VOISINS.
DURMONT.
Mais , en effet , c'est la route la plus commune.
MALINVAL.
Or , pour faire des affaires , qu'est-ce qu'il faut ? De l'activité, de l'intelligence et de la délicatesse... suivant le cours du jour.
DURMONT.
Mais où voulez-vous en venir?
MA.LINVAL.
A vous persuader que ce jeune Armand est abondamment pourvu de toutes ces qualités.
DURMONT.
Du reste, jeune homme parfaitement honnête. Bon ton , de l'esprit , bienfaisant , exact dans les affaires , faisant payer ses débiteurs.
DURMONT.
Allons donc ! je ne croirai jamais Un jeune
homme employé dans une maison de commerce se
mêlerait! Cependant que signifie ce changement
de nom ?
MALINVAL.
Un changement de nom ! Ah ! il a deux noms ? Précisément, je suis au fait.
DURMONT.
Plaît-il ?
MALINVAL.
Ne me trahissez pas! Sous cet autre nom, que je ne
connais pas , mais qu'il vous dira , il a un intérêt
dans une maison de jeu.
DURMONT.
Une maison de jeu ?
SCÈISE X. 3i3
MALINVAL.
Très-bien composée. Cela rapporte beaucoup,
Mais vous moquez-vous de moi?
MALINVAL.
Permettez donc , mon cher voisin , il me semble que , lorsque je dis une chose.... Je suis l'ami d'Armand, il est vrai; mais quelque intérêt que je lui porte, je ne
voudrais pas Et tenez, ne m'en croyez pas; ce
Montbrun qui va venir vous demande^ à dîner , et que nous attendons, le connaît très-particulièrement; ils ont fait je ne sais combien d'affaires ensemble : interrogez-le.
DURMONT.
Oui certainement je l'interrogerai ; mon dessein était déjà de prendre des renseignements sur ce jeune homme : mais si ce que vous me dites est vrai , vous m'aurez rendu un grand service. Ignorant ses principes et sa conduite , j'étais sur le point
MALINVAL.
De le congédier ! je m'applaudis d'avoir parlé à temps , pour empêcher une rupture qui eût été fatale à tous deux. Ah çà ! tout est conclu , si les informations
DURMONT.
Pas tout-à-fait encore. Pardon , il faut que je vous quitte.
MALINVAL.
Oh ! liberté , liberté tout entière. Je ne suis pas comme ce Lambert, qui ne sait pas quitter les gens; moi , je ne les cherche que pour leur rendre service à eux et aux autres ; et quand notre affaire est finie , adieu , je les rends à eux-mêmes.
3i4 LES VOISINS.
dormokt, a part.
Se pourrait-il que je me fusse trompé à ce point sur
ce jeune homme ? Je ne suis pas fâché que Montbrun
vienne dîner avec nous. Oh ! il n'a pas encore épousé
ma fille ! i^A Malinval.^) Sans adieu, mon cher voisin.