ACTE I, SCENE IL
HUBERT
Tu sens bien qu'à présent je ne suis pas pressé de retrouver mon chemin.
BELLEROSE
Parbleu ! tu vas déjeuner avec moi.
HUBERT
Un déjeuner! cela ne se refuse jamais. Du vin, une moitié de volaille qui vous a une mine !.... Je reconnais mon cher cousin et sa louable prévoyance.
( Ils s'asseyent et déjeunent. )
BELLEROSE
Ce sont de ces petites précautions sans lesquelles le sage ne doit jamais se mettre en route.
HUBERT
Ce garçon a une philosophie qui me charme. Buvons.
BELLEROSE
Mais conte-moi donc... depuis dix ans que j'ai quitté le pays il doit s'être passé des choses.... Qu'as-tu fait? qu'es-tu devenu ? es-tu marié ? es-tu veuf? es-tu garçon? as-tu des enfants ? et mon père , comment se portet-il ? le tien vit-il encore ? ma grande cousine Javotte est-elle encore fille? et le voisin Bertrand bat-il toujours sa femme?
HUBERT
Ton père s'est remarié , le mien est dans les charges ; ta cousine Javotte est une place meurtrière , elle en est à son troisième mari. La voisine Bertrand a divorcé. Quant à moi , je suis garçon , j'ai été à l'armée , j'ai reçu là un coup de feu qui me force de céder la place à d'autres , j'ai mon congé absolu, je retourne au pays; un de mes camarades m'avait chargé de porter de ses nouvelles à sa famille ; je m'étais détourné de quelques lieues tout
io2 LES COMÉDIENS AMBULANTS.
exprès ; ce matin , à la pointe du jour , trois brigands ont fondu sur moi ; un coup de sabre en a renversé un à mes pieds , et les deux autres , pour fuir plus lestement , ont laissé tomber cette valise dont je me suis emparé , et que je vais déposer chez le premier juge de paix que je rencontrerai : c'est en les poursuivant que je me suis égaré , et je les remercierais , pour ainsi dire, de m'avoir attaqué , puisque je leur dois le bonheur de t'avoir rencontré.
BELLEBOSE.
Ce cher Hubert! cette valise est sans doute la dépouille de quelque malheureux voyageur?
HUBERT
C'est assez probable. Je ne sais pas ce qu'elle contient, mais elle est passablement lourde. Parlons de toi , cousin; depuis dix ans que tu voyages , tu as bien vu du pays, n'est-ce pas ?
BELLEROSE
Eh! mais vraiment c'est ce que me recommanda mon père, lorsque, chargeant mes épaules d'un léger bagage, et me poussant hors du logis, il m'envoya faire mon tour de France.
HUBERT
Tu dois être à présent le marchand forain le plus achalandé de l'univers?
BELLEBOSE.
Oh! je n'ai pas borné mes talents à ceux que mon père et mes aïeux exercent avec honneur depuis deux ou trois siècles dans les lieux de ma naissance. Persuadé que l'homme le mieux armé contre les coups du sort est celui qui sait un peu de tout , j'ai parcouru la France , marchand mercier d'un côté , escamoteur et banquiste de l'autre ; disant la bonne aventure dans les