ACTE I, SCÈNE II. io
villages , vendeur d'orviétan, de chansons et d'almanachs dans les villes ; tantôt poussant le rabot sur la planche , tantôt aidant le fermier dans sa moisson , le vigneron dans sa vendange ; montrant la musique aux jeunes filles , la grammaire et l'orthographe aux jeunes garçons; tour-à-tour maître de langues, commis, correcteur d'épreuves , ingénieur , médecin et copiste ; j'ai fait tous les métiers, tous, jusqu'à celui de comédien ambulant que je professe honorablement depuis dix-huit mois.
HUBERT
Comédien ambulant! si la renommée n'est pas menteuse, le métier n'est pas fort lucratif.
BELLEROSE
C'est le sort des arts. Beaucoup de gloire et peu d'argent. Charmant état , d'ailleurs , pour l'homme dont la philosophie est de s'amuser de tout, et qui s'accommode également de la retraite et du monde , de l'abondance et de la frugalité. Plus à portée qu'aucun autre d'observer les hommes et les mœurs dans les caractères et les passions qu'il joue sur le théâtre, la nature et ses œuvres dans les nombreux voyages qu'il fait à pied , à cheval , en carrosse , en charrette , suivant qu'il plaît à la fortune de lui sourire ou de lui faire la grimace ; tantôt bien nourri , bien vêtu , tantôt , comme Melchior Zapata, le pourpoint doublé d'affiches et détrempant des croûtes de pain dans une fontaine , faisant retentir d'applaudissements une écurie ou une grange transformée tout-à-coup en salle de spectacle , déclamant ses rôles le long des routes , comme Homère récitait ses poèmes sur les grands chemins de la Grèce : l'applaudit-on , il reste ; le siffle-t-on , il part. Variété joyeuse d'événements , beaucoup de misère et quelques
ïo4 LES COMÉDIENS AMBULANTS.
profits , quelques peines et beaucoup de plaisirs : voilà ce que je trouve dans mon état ; voilà ce qui me le fait chérir , quand presque tous les autres hommes maudissent leur sort à chaque instant.
HUBERT
Comment diable ! mais tu m'en parles avec un feu : je serais presque tenté de m'enrôler avec toi.
BELLEROSSE.
Franchement la troupe ne saurait faire une meilleure acquisition. Justement il nous manque un père sensible. C'est un emploi que tu rempliras avec un pathétique ! Je crois déjà te voir.
HUBERT
Nous verrons. Au reste , il paraît que vous vivez tous en bonne intelligence.
BELLEROSE
A peu de chose près. Quant à moi , je me trouve avoir l'estime et la confiance de tous mes camarades. C'est toujours moi qui suis chargé , dans les voyages , de cette valise.
hubert, examinant les deux valises.
Cette valise ! on la dirait la sœur jumelle de celle que j'ai prise sur les voleurs.
BELLEROSE
Oui; mais je te la garantis beaucoup plus légère ; car ce sont les papiers et le trésor de la troupe qu'elle renferme.
HUBERT
Et où allez-vous à présent?
BELLEROSE
A Beaugenci, où nous comptons faire l'ouverture demain; excellente ville.