Tome IX
famille la fortune de son oncle et les affections de son
fils*
Depuis la naissance de Laure, ma mère, qui déjà la regardait comme sa bru , avait recommence ses visites chez Magdeleine Delorme. Elle m^emmenàit toujours avec elle. Nous nous y rencontrions presque tous lés jours avec madame Louville. Ma mère me faisait remarquer, les grâces naissantes de ma cousine. Elle cherchait avec soin à exciter mon affection pour la petite Laure. Les deux belles -sœurs se regardaient, souriaient quand elles me voyaient embrasser Laure avec une ardeur enfantine, et, dès quelles étaient seules , elles s'entretenaient avec complaisance dç notre futur mariage ; elles en vinrent même à ^'occuper des enfants que nous devions avoir. Guillaume avait aussi besuicoup d'affection pour liia coi;^ine ; il aidait sa mère dans les soins qu'elle lui prodiguait. Il me disait souvent qu'il ne savait laquelle il aimait le mieux de sa jeune sœur ou de mademoiselle Laure.
Ma tante avait acheté une maison de campagne qui n'était séparée de notre château que par une avenue de pommiers; elle y venait passer le printemps et Tété. Moii père al)ait habiter la ville à la fin de l'antomhe , en sorte que toute notre famille ne se quittait presque jamais. Au jour de l'an , on se donnait des étrennes. Ma mère était fort ingénieuse dans le chpix de celles qu^eUe me faisait offrir à Laure. A cette époque , GuillauiQe ne manquait jamais de venir préaenter ses respects à mes parents. Je ne n^anquais jamtkis de hii montrer toutes mes petites richesses et de lui raconter les beaux cadeaux que j'avais faits à ma
cousine. Il n'était pas jaloux des élrennes que j^avais reçues, mais il regrettait de ne pouvoir rien offrir à fnade^oiselle Laûre^ *^
Tavais' onze ans , et ma cousine en avait cinq. Ma mère , qui ne rêvait qu à mon éducation et à mon mariage j voulut que j'apprisse à danser. Il y avait heuretisement à Cqu tancés un vieux élève èece fameux Pécourt qui Bût l'honneur de montrer la Sarabande à Louis XrV. Comme je fis de très-ra|)ides prégrès. sou$ cet habile maître ; ma mère arrêta que , ia' veille du jeudi gras, elle donnerait, dans le vaste salon de notre maison de Coutançes , un bal où elle inviterait tous les enfants de la ville. On Si de grands préparatifs , et le bd fut très-brillfint. Savais obtenu de ma mère que Guillaume en serait. Magdeleine Delorme avait paré son fils de son mieux^ Cependant Guillaume avait toujours l'air un peu paysan au milieu de nous tous qui étions 4é)a dé petits messieurs. D'abord il en fût honteux; mais bientôt il se- mit à son aise; il sautait de tout son cœur, et riait le premier du trouble qu'il causait dans les contre-danses , et de l'humeur qu'il donnait à nM>n vieux maître, qui mettait une grande importance à nous . indiquer les pas et les figures. Guillaume eut deux fms. l'honneur de danser avec mademoiselle Laure. L'on remarqua cpi'il apportait le plus grand soin à ne pas faire trop de gaucheries en dansant avec elle, et qu'il y réussit. Il y eut une magnifique collation. Après la collation ^ qui avait mis tout le monde en gaieté , on parla de se déguiser. Je pris les, habits de Guillaume; il prit les miens; on habilla Laure en cauchoise. Sous mes habits Guillaume s'en*
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hardit, il osa parler arec plus d'amitié, plus de fatni* Karité à la petite cauchoise ; il alla, même jusqu a la tutoyer. Le léiiiemaiii , il e;i était tout confus , et il demanda pardon à mademoiselle Laure de lui avoir manqué de respect.
Le surlendemain de ce jour qui s'était passé si gaie^ ment , Laure fut attehite d'un violent mal de tête. Le soir même la petite - vérole se déclara. On. se hâta de ' m'éloignelr d'elle ; mais ' déjà la contagion m'avait atteint ^ et nous appriittes bientôt que Guillaume, à peine de retour à la ferme , avait éprouyé les premiers symptômes de cette cruelle maladie. Elle Ait courte et peu dangereuse pour ma côusitie et pour moi ; mais Guillaume, qui était soigné par l'h^abile chirurgien de notre cousin le ^ossu, fut très -long -temps et très -dangereusement malade* Dans son transport , il s'était persuadé que mademoiselle Laure était morte , et il se désespérait. Heureusement ma cousine était à la fin de fa ccmvalescence. Delorme vint supplier ma tante Louville de mener mademoiselle Lauce à son pauvre enfant pour lui prouver qu'elle n'était pas morte. La vue de Laure opéra bien mieux que toute\les drogues du chirurgien» Guillaume ne tarda pas à guérir.
IjC printemps était arrivé : ma mère et ma tante avaient une grande habileté pour dii:iger nos jeux vers le bufde leurs désirs. Dans ces jeux,- j'étais toujours' le mari de Laure. Mon père et mon onde, que leurs femmes ne manquaient jamais d'appeler pour les rendre témoins des progrès de notre affection mutuelle, admiraient lès grands effets, de la sympathie, et regardaient déjà nott'e mariage comme arrêté dans Je ciel.
Le cousin César ne goûtait pas beaucoup ces petits jedx. c( Courage, disait ol à nos pareuts; que ne vous « occupez-vous déjà d^obtenir les dispenses et de régler ce le douaire et le préciput? .£h! mes bons amis, qui « sait si Laure n'est pas destinée au fils d'un grand ou (c d'un maltôtiér? Qui sait si Eugène ne sera pas tenté <c de succéder à notre évêque? Avant d'en venir au «mariage, attendez ai) moins que vos en&nts aient « reçu d'autres sacrements que le baptême. » ^
La fête de Laure approchait^ Ma mère se tourmentait beaucoup pour satoir quel bouquet je pourrais ofïrir à ma cousine; mais^|^ imagination fut stérile, et il fallut se contenter d'une grande poupée de Paris, fort bien habillée. Laure fut ravie de sa poupée ; mais ma mère -aurait désiré quelque chose de plus délicat et de plus analogue à nos. sentiments. Cette fois Guillaume n'eut pa^ le regret de ne rien offrir à mademoiselle Laure. Dès le matin de ce grand jour, mon aini^ Guillaume, en habit des dimanches, était à la porte de mademoiselle Laure , portant un gros bouquet et un panier rempli de fruits qu'il savait être de son goût. Dès qu'elle ftarut, il lui of&it son cadeau , et lui récita, les yeux baissés et en roulant son chapeau dans -ses mains, lin petit compliment fort naïf que lendiaître d'écol^e du village lui avait c6miy)sé pour la fête de son père, et auquel Guillaume is'était hasardé de changer lui-même ce qu'il fallait pour qu'il pût être adressé à une deipoiselle. Il fut tout saisi des reniercîments de Laure , et il jouissait de la voir manger de bon appétit quelques-una des fruits qu'il lui avait offerts.
Ce jour -là il y eut un grand repas au château de
mon père. Le bossu nous chanta au dessert des couplets qu'on trouva chaitnants. II avait cherché à y faire ' entrevoir à nos parents qu'il était plus sage dé laisser venir Tinclination que de la provoquer^ mais on ne remarqua pas autre chose dan;s ses couplets que les com-'' pliments qu'il adressait à'Laure sur sa beauté et à moi sur mon esprit.
J'avais en effet beaucoup d'esprit, j'étais un enfant étonnant pour mon âge ; il ne se passait pas un jour qu'il ne ^{'échappât quelque repartie fine et plus profonde qu'elle ne paraissait l'être. Je ne pouvais manquer de devenir par la suite ua Jiomme de tête et de génie. Voilà ce que mon père et ma mère disaient à tous ceux qui voulaient, les entendre , et ce que répétaient à l'envi tous nos valets çt les amis nombreux qui venaient dîner au château.