CHAPITRE VI
SuUe de réducadon d^ Eugène et de Guiliaume.
GuiLlAUME allait depuis quelgue temps à l'école du village ) ^^ j^ continuais mes premiè|*es études sous mon cousin César.
Le maître d'école , surpris et glorieux des progrès de Guillaume dans l'écriture et dans l'orthographe, s'était avisé de faire une distribution de prix. Il avait donné à Guillaume le recueil des Fdbles de La Foit»
taine , et puis il était allé supplier le père Delorme de lui permettre d'enseigner à $on.fils tout ce qu'il savait de latin.. Le père Delorme hésita : « A quoi bon donner « à mon garçon une grande éducation , et de quelle a utilité lui serait son latin pour bien mener sa chàr- « rue ?» — a Et pourq^oi , dit le magister , voudriez- «vous que votre fils sç bornât à conduire uiie char- « rue ?» — « J'y avais déjà pensé, réprit le père Delorme , « sur.-tout depuis quls Dieu a béni mon mariage et a ce donné à Guillaume une sœur et ûp frère. » Mag<léleine Delorme venait d'accoucher d'un troisième enlant. Elle était présente à l'entretien. «Ah! notre homme ,» dit^ elle, en donnant un baiser à son cadet qui venait de s'endormir sur ses genoux, «il faut suivre les avis de et M. le magister. Le petit que je tiens sera fermier et ce laboureur comme son père , et nous devons mettre à « profit pour notre aîné , puisqu'il a si bonne envie et d^ètte savant, les bontés de monseigneur notre évêqiie, « qui l'a baptisé, et l'amitié du jeune M. de $enne ville, « qui est son frère de lait. Il faut qu'il étudie pour être « prêtre. » On sait que c'est l'usage dans les grandes familles de destiner les>cadets à l'église; mais quand un paysan trouve le moyen de faire étudier un de ses enfants, c'est son aîné qu'il envoie au collège, avec l'intention d'en faire ^n ecclésiastique ; et la bonne Magdeleine voyait déjà son fils curé du village; non pas qu'elle désirât la mort de son pasteur actuel; mais il aurait un si grand âge quand Guillaume aurait reçu les ordres ! II se ferait im plaisir de résigner son béné* fice entre les mains d'un homme pieux et savant comme le gérait son fils. « C'est bientôt dit , femme; , reprit
« Delonne; mais quand M. le magister lui aura mpntisé a musa la muse , il faudra envoyer notre fils au collège «à Coutanccs, à Caen, à. Rouen ou à Paris, et l'on c< n'entre pas là sans une grosse pension. » — « Voulez-^ «vous m'en croire, dit ie magisteç, allons trouver « M. César de Senneville ; c'est un hoipme de tête ; il a a de l'amitié pour votre fils*. C'est lui qu'il Tâut con- <r sulter. » — « Soit , » dit le père Delorme , et ils allèrent ensemble chez notre cousin le bossu.
César , qui avait eçcore mieux remarqué que le ,ma* gister les dispositions de Guillaume, approuva .beaucoup le projet de le faire étudier. Il apprit au père Delorme que de^ hommes bienfaisants avaient fondé des pensions gratuites dans divers collèges de Paris* pour les enfants sans fortune ; que ces pensions s'appelaient des bourbes, qu'il y en avait au collège d'Harcourt , qui précisément ne pouvaient être données qu'à des Normands, et que plusieurs de ces bourses étaient à la nomination de l'évêquef de Coutances. Cette nouvelle décida tout-à-fait le père de Guillaume. Il ne doutait pas que n^onseigneur ne donnât la préférence sur tous les autres aspirants à l'enfant qu'il avait baptisé. II pria le bossu de parler à monseigneur. Il se hâta d'aller raconter à sa femme 'ce qu'il avait appris, et Magdeleine Delorme, voyant déjà son fils, au collège , ne voulut pas perdre un moment pour s'occuper de son petit trousseau , puis tout d'un coup elle se mit à pleurer; car elle pensait quil faudrait bientôt se séparer de son cher enfant.
Ce jour - là justement monseigneur dînait au château. Monseigneur était un sage et pieux prélat. Ses
ET GUILLAUME. 4i
liaisons avec monsieur le cardinal de Noailles l'avaient fait soupçonner de ieuifténism^. Cependant il aimait assez la bonne chère , et il sîvait pour les dames une politesse affectueuse qui rappelait le ^ton de la vieille cour. Aussi, lorsqu'après - dîner César lui ^arla de nommer Guillaume boursier du collège d'Harcourt, on le troiiva très^-bi'en disposé. Il fut décidé que , pendant les six mois qui restaient encore à s'écouler jusqu'aux vacances, le magister ferait sérieusement travailler le petit Guillaume; qu'à cette époque Guillaume passerait à l'examen de monseigneur, et que si monseigneur le trouvait en état d'entrer en sixième, on renverrait à Paris pour la messe du Saint-Esprit. ' Il fut aussi question de moi dans cette conférence, j Mon père avait pensé à me faire entrer dans les pages ; mais nous n'avions aucune protection en cour. Il fut décidé qu'à la même époque on m'enverrait au même collège avec un précepteur ; que jusque-là le magister viendrait tous: les jours au château me donner des leçons , et que le cousin César aurait la bonté de sur- ^ veiller le magister et son élève. Ma mère aurait voulu que M. de Senneville allât habiter Paris pendant le temps de mes études*. Mais il avait une grande fortune pour son pays, il (enait un état de prince dans ses terres ; à Paris il n'aurait vécu que comme un simple gentilhomme, obligé de céder le pas à des grands, dont plusieurs étaient moins nobles que lui. Sa vanité l'emporta sur sa tendresse pour moi. « Et puis, ajouta (c César, je connais ma chère cousine : si vous habitiez a Paris, votre fils serait tous les jours en congé. » —
4a EUGÈNE
« C'est vrai , dit mon père , ma femme a tant de fai- « blesse pour son fils ! Mais au moins Eugène viendra c tous les ans passer ses vacances au château. »
Ces six mois furent bien employés. J'étais à-peu« près le maître de la maison. Ma mère avait donné ordre à tous les gens de m'obéir ; elle-même m'obéissait aveuglément. Mon père, qui voulait passer' pour sévère , prenait souvent un ton vif et impérieux ; mais , dès ce temps-là , j'avais ma petite tactique pour Famé» ner à ce que je voulsûs. Au milieu de sa plus grande colère, je savais employer à propos la ressource d'une caresse pour l'attendrir , ou d'une espièglerie pour le faire rire. Comment s'y prit notre cousin le bossu pour enseigner quelque chose à un enfant qui , loin de savoir obéir, avait déjà l'art de se fi^ire obéir par Içs autres ? je n'en sais rien. Jl est vrai que tout le monde s'extasiait sur mon étonnante facilité; mais j'appris réellement assez bien ma syntaxe. Guillaume fit aussi de grands progrès dans le rudiment. Il soutint son examen de manière à embarrasser monseigneur, qui n'était pas si fort en latin que mon cousin César. Enfin le cousin César se donna tant de peine pour nous instruire, que le magister lui-même en profita, et que, depuis, ce brave homme a &it de son chef d'assez bons élèves. L'évêque , au premier août , nomma Guillaume à l'une dés bourses dont il pouvait disposer.
Tous les préparatifs de départ étaient déjà faits dans la maison de Delorme. Magdeleine avait écrit à mademoiselle Victoire Lebrun sa sœur, qui était ouvrière à Paris , que , dans le courant de septembre , Delorme
lui mènerait son fils, et qu'elle la priait d'avoir pour lui 9. pendant ses études, tous les soins qui seraient en son pouvoir.
La sœur de Magdeleine n'était pas heureuse. Tai pensé souvent qu'il fallait peut - être encore plus de vertu aux pauvres ouvrières des grandes villes pour ne pas se faire grisettes, qail n'en faut aux pauvres artisans pour ne pas se faire laquais ; et je me sers du mot de grisettesy ne voulant pas employer le mot propre , qui pourrait effaroucher quelques lecteurs délicats. Dénuée de fortune , madeaioîselle Victoire ' n'avait pas trouvé à se marier : douée d'une figure^ agréable , elle avait conservé ses bonnes mœurs ; aussi avait-elle beaucoup de peine à vivre, même avec la plus stricte économie. Son beau-frère lui faisait passer quelques secours ; mais ayant lui-même une femme et trois enfants , il ne pouvait pas rendre la sœur de sa femme aussi riche qu'il l'aurait voulu. Mademoiselle Victoire avait d'autant plus de recènnaissancç pour les bienfaits de son beau -frère , qu'elle sisivait qu'il se gênait pour elle , et qu'elle craignait de faire tort à ses enfants. Elle n'avait jamais vu le mari de sa sœur : quel bonheur pour elle de faire connaissance avec lui et avec im neveu âgé déjà de doil2e ans ! ses vœux auraient été comblés, écrivait-elle dans sa réponse, si < sa sœur avait pu être du voyage.
Depuis douze ans , mon père s'occupait du choix de mon précepteur. Maïs quel homme pouvait réunir assez de qualités pour qu'on lui confiât l'éducation d'un enfant aussi précieux ! Celui - ci paraissait trop sévère à madame^ celui-là était trop doucereux , suivant mon-
sieur. Monsieur jugeait un troisième fdrt capable , mais madame lui trouvait une physionomie malheureuse. Parmi ces précepteurs poliment éconduits , il y en avait plus d'un qui avait paru convenable à mon cousin César , car il était loin d'espérer un homme parfait , et ma mère lui faisait la guerre de ce qu'il suffisait pour obtenir son suffrage d'avoi^f des mœurs et de l'instruction. '!^6tts les abbés de Caen , de Vire , et même de Rouen qui couraient alors les éducations des jeunes et riches gentilshommes, s'étaient lassés de se présenter à mon père. Nous étions déjà aii 1 6 septen^bre ; Guillaume, après avoir eu l'honneur de saluer mes' parents et monseigneur , après avoir présenté ses respects à mademoiselle Laure et reçu la bénédiction de sa mère , était parti à pied avec âon père. Le mien se désespérait d'une violente attaque de goutte qui le clouait sur son fauteuil, et ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris pour me conduire et me choisir ei^n un précepteur parmi les sujets les plus illustres de l'université , lorsqu'on lui annonça la visite 4'un des grands-vicaires de monseigneur , accompagné de son neveu, M. l'abbé Doriolis. M. l'abbé venait d'achever sa philosophie précisément au collège d'Harcourt , et passait chez son oncle le reste de ses vacances.