‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 19 sur 70 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

Suite de^ études aEUgene e( 4e GuUlçu^ne.

4 mon i^étour Gmllaume si^enipressa de çie demande^ (fosfnouvelles de son père, de sa mère, de son frère,

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de sâi sœur, de tout le monde. Notre CQUsin César avait^il toujours la bonté de s^kitére^ser à lui? Mademoiselle Laure était-elle bien grandie? Elle devait être déjà bien jolie ? Je i*épondis dans le plus grand détail à toutes ses. questions.. Malgré les railleries de Beauclair, je ne pouvais me défendre d'un fond d'amitié pour Guillaumfe, et malgré cette amitié bien réelle pour Guillaume, j'étais toujours entraîné à m'éloigner de lui' quand notre liaison était l'objet des railleries de ce mauvais sujet de Beauclair. ,

Ce fut dans cette fluctuation de dédain et d'amitié que je vécus avec Guillaume jusqu'à la fînr de notre* seconde. Suivant l'usage des boursiers, Guillaume, en arrivant au collège , avait bien compté redoubler um ou plusieurs classes; mais il se montra tellement supé« rieur à toutes les fins d'année, qu'on jugea que c'était inutile. Suivant l'usage des écoliers de .qualité, je m'étais flatté de sauter une classe ou deui ; mais j'étais , si médiocre dans mes études, qu'on jugea que ce serait' m'en &ire perdre le fruit. Cependant tous mes professeurs ne furent pas si sévères ou si intègres que mon professeur de sixième. Grâce à quelques cajoleries, peut-être même à quelques cadeaux de l'abbé Doriolis, j obtins en cinquième et ^n quatrième quelques petit» succès de complaisance. L'abbé avait été tout triomphant en me n^enant en vacances; mais, malgré mon prix de mémoire et mon troisième accessi|, mon cousin César ne me trouvait pas fort avancé ,/ et il en concluait que les études déclinaiéht à l'université de Paris.

Guillaume , dès sa troisième , avait pris la soutane et avait reçu la tonsure. Élevé dans des principes relir Tome IX. 6

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gieux, et cachant que s^n père le destinait à l'état ecclésiastique, il ayait une pieuse fejjveur, exempte de fanatisme , de supecçtition , çt sur-tout d'hypocr^ie. Il ^vait conservé son ardeul* pour tous le$ jeux d'exercice; mais il était 4cvem]» soumis et j*espectueux Jpour ses i|i4Îtres. Tandis que je, continuais d'imiter et de chercher 'à surpasser en^ dépenses, efi l;>elle9 manières, Ie$ écolier» dé grande x^ondition , Guillaume ne cherchait à imiter personjie. Il ne se contentait pas d'étudier et de traduire les grands auteurs de l'antiquité ? pour ap^ prendre le grec et le latin ; il y puisait des leçons de morale et de bonne conduite , des sentiments nobles et élevés de courage et de générosité» Tandis qu'à l'insu de mon précepteur je lisais quelques mauvais livres qu'il ne cachait pas avec assez de soin dans la petite bibliothèque ide son alcôve, Guillaume méditait déjà Plutarque et Cicéron. Parmi les livres français, il y en avait un qu'il préférait, qu'il lisait et relisait sana cesse* C'était le recueil dès fables de La Fontaine , qui lui avait été donné en prix par le maître d'école de son villaçe. . , .

Il ayait la plus irive affection pour sa tante ; mais son affection était devenue plus' réfléchie et plus dis- Crète* Il avait voulu , dès sa troisième , ne plus lui être à charge. Pour pouvoir se passer de ses petits bienfaits, il avait obtenu de M* le proviseur la permission de donner pendqpt les récréations ^es leçons particulières à de petits écoliers qui .n'étaient pas en état d'entrer en sixième. Il tirait quelques légers émoluments de ce travail extraordinaire , et c'était lui qui régalait sa tante.

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Uti jour de forte gelefe , iParriva chez elle tout transi de froid. La pauvre- fille ^ aitti^ù de feu dans l'âtre de ^. la cheminée, avait de la ceiidllC<;hàude dans unfe* chaufferette. « Eh ! quoi , ma tante jYégria Guillaume , « pas de feu! Je gèle, et votis-niême conSment pouvez- « vous y tenir ?» — « Eh ! ntoji ami , lui dit sa tante , « sais -tu que le bois est fort cher cette année?» Guillaume^ sans rien répondre^ couit dans le premier diantier, et fait apporter une demi -voie de bois chez sa tante. Il â toujours cru qu'elle ne s'en chauffa pas beaucoup plus , quand elle n'avait pas son neveu avec elle; car la demi -voie de bois dura tout Thiver,* et toutes les fois qu'il arrivait chez sa tante /Guillaume trouvait un bon feu dans la cheminée.

Mon précepteur , qui jouissait au collège d'une assez grande Hberté, m'avait mené souvent au spectacle', quelquefois à la comé4ie»française, msûs plus souvent à la comédie italienne et .à l'opéra comique. Pendant mes premières classes , c'étaient les Ijazzis d'Arlequin qui m'avaient le plus amusé. Je devins bientôjt sensible aux beautés de nos chefs-d'œuvre dramatiques et au telent des acteurs qui les jouaient alors ; mais bientôt aussi je fis plus d'attention aux actrices qu'aux acteurs et aux pièces. Je deniandais à mes voisins quel était l'âge , quelle était la conduite de mademoiselle une telle, si mademoiselle une telle avait un amant riche ou une passion de xœur ; et , pour un écolier de seconde , j'étais fort au courant des intrigues de théâtre. Guillaume n'allait pas à hi comédie , mais il n'en était pas moins admirateur passionné de nos grands auteurs. Il savait par cœur Racine, Coriieille et les première»

pièces de M. de yoltaire« Il se faisait une fête de Toir la Mort de César , que les écoliers de rhétorique devaient jouer à la distribution des prix. Malgré sa dévotion , il n'avait pas poussé le scrupule jusqu'à se refuser de lire Molière, en se cachant, à la vérité, de son austère maître d'études*

C'était toujours à Fapproche des vacances que jGuiW laume et moi nqus, i^^devçpions amis; Guillaume éproi^ vait un tel Besoin de me prier de parler de lui à set pafents, qu'il me cherchait, malgré toutes les répu^i» gnances que ma conduite enVers lui pouvait lui. inspirer. Je répondais toujours franchement à ses premières avances. Dans tout le cours de no^e vie , nous avons été bien souvent' divisés d'opinions, de principes, et même de sentiments , mais jamais l'un de nous n'a fait un pas au-devant de son frère de lait, que l'autre ne se soit empressé de lui abréger \% chemin.

Aprèç notre seconde , Guillaume devait enfin aller passer ses vacances chez. son père. Quel bonheur pour lui de revoir, après cinq ans, son pays, ses bons parents , m^ famille , qu'il respectait et qu'il aimait , son . vieux maître d'école, mon cousin César, qui avait tant d'amitié pour lui , et mademoiselle Laure ! Il avait été convenu que Guillaume viendrait avec moi. Cela n'^r* rangeait pas beaucoup M. l'abbé Doriotis, qui aimait ses aises dans une voiture. Mais je comniençais. à faire le' maître avec mon précepteur, et il craignait de me* déplaire. Beauclair s'était moqué de moi quand je lui avais annoncé que j'emmènerais^ Guillaume ; il avait comparé ma chaise de poste à un coche« Mais j'étaià dans une bonne veine d'amitié pour Guillaume, Il fît ses

ladieux à sa tante , qui* avait peur pour Tui des mauvaises routes , des voleurs , et qui commença une neuvaine à sainte Geneviève pour le bon voyage de son neveu. • *

Guillaume fiit d'une gaieté charmante pendant le voyage. J'avais repris pouf lui toute mon ancienne amitié. Jfl.. lioriolis lui-même ne put s'eippêcher de Je trouver aimable. Guillaume fivait le coeur si bon , l'esprit si juste ! il avait tant d'égards et de prévenances pour mon prédepteur et pour moi ! Dans son impatience d'arriver ,• et pour épargner des fatigues tk Georges, qui était déjà bien vieux, il voulut couril* quelques postes à franc étrier; if nous décida même à marcher la nuit, malgré la défense de ma mère. L'abbé se sentait avec lui encore plus brave (fuerde coutume.

Mais quand noUs eûmes passé Saint -Lô, Guillaume ne nous parlait plus , ne nous écoiitait plus. Son impatience redoublait, et Pinquiétude s'y mêlait : il craignait qu'il ne fut arrivé quelque malheur depuis la dernière lettre qu'il avait reçue* Son œil était âxé sur la route , et je le voyais rougir et pâlir. Que devint-il quand il aperçut le clocher de la cathédrale de Coutances , et "qu'en avançant il reconnut tous les lieux témoins des jeux de son enfance ? En balbutiant , eh me serrant la main, il me montrait la' montagne que nous avions gravie ^ le ruisseau au bord duquel' hous nous étions assis : quelques vieux arbres ont disparu, en voici de nouveaux qui s'élèvent ; mais voilà encore le vieux pommier, voilà le moulin. ... Tout -à -coup il crie au postillon d'arrêter; il s'élance de la chaise de poste, et je le vois «dans les bras de sa mèlre, qui était

venue au - devant de lui av§c sa sœur et son jeune frère.

Oii se figure san^ peine 'quels furent les transporta que l'arrivée de Guillaiime excita dans sa famille. Quant à la mienne , ma mère semblait redoubler d^enthou^ siasme et d'admiration pour mqi toutes les fois 'qii'elle me voyait ; . moh pè're , à qui ses fréquaits accès de goutte donnaient de Violents ac(fès dlhumeuie, souffrait moins pendant les vacances* Ma tante Emilie Louville s'occupait avec soin , tous les matins , de la toiletté de sa fille, et se félicitait quand je trouvais Laure jolie et parée à son avantage. C'était la première fois depuis cinq ans qu'on pouvait comparer les progrès de Guillaume et lés ninens. Mon cousin le bossu était obligé d'avouer que "j'étais très -fort, sur le violon, et que je dansais avec un talent inconpu jusque-là dans tout le Cotentin ; mais il' s'extasiait sur le mérite et sur la science de Guillaume, et il trouvait que, bien loin d'avoir décliné, les études de l'université de Paris étaient encore meilleures que de son temps. Il était enchanté quand iL pouvait causer et disputer avec Guillaume sur une phrase de Cicéron , sur un vers de Virgile ou de son cher Horace.^ César avait aussi remarqué qu'au moment où Guillaume vint saluer niademoiselle Laure, il était resté muet et embarrassé; que depuis, il semblait avoir encore plus de respect pour Laure que pourles autres personnes de la famille. Enfin. César , toujours observateur , avait remarqué qu'après avoir été , pendant les vacances précédentes , fort indifférent ou fort gauehe près de ma cousine Laure, je. hii parlais cette année avec une familiarité

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présomptueux , je pi^enais avec elle uq ton leste^ et suffisant de petit-maître ^ et qile je portais cette vanité et £6 contentement d^ moi-même dans toutes mes actions «et dans tous mes discours. Quand il parlait de la Grèce ou de Rome avec Guillaume , je ne me mêlais ' guère de la convers^ition ; mais quand ils en venaient à la littérature française e( aux auteurs ' vivants , je tr^nchab, je décidais^ je répétais les jugements que l'avait lus dans les nouvelles littéraires de l'abbé Desfontaines, qtCon prétait tqptès les seipaines à mon précepteur. M. l'abbé était bien connu de mon cousin le bossu ; il ne lui fournissait plus aucune matière d^observation,: cependant César crut voir que j'inspirais de la jalousie à M. l'abbé par mes assiduités auprès de- la fille du jardinier. «

Ma cousine Laure, habitué^ à me regarder comme le mari qui lui était destiné, avait pour moi une bonne .et franche amitié ; elle aimait ^beaucoup Guillaume , mais elle le trouvait timide et bien grave pour son âge. Quelquefois elle s'étonnait que M. Guillaume fut déjà tonsuré. .

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