‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 21 sur 70 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Fin des études d'Eugène et de Guillaume.

Quel changement ! quel déséi\chantenient pour un écolier lorsqu'il monte , ou plutôt lorsqu'il tombe de la belle et noble rhétorique à cette classe absurde et ridicule si mal à. propos décoréer du beau nom de logique ! ce Je l'appelle absurde et ridicule , nous disait mon coûte sin César, non pas certes à cause de ce qu'elle pour- « rait et de ce qu'elle devrait être. Qu'y aurait-fl de « plus utile pour terminer l'éducation de nos jeunes « gens qu'un cours de bonne et- véritable logique, oîi tf ils s'instruiraient dans l'art de réfléchir, de comparer, or de bien, poser des principes et d'en tirer les consé- <c quencesnécessaires? Enseigner à bien raisonner, c'est «c enseignei^ à se bien conduire ; mais ce jn'est pas là ce à qu'on apprend dans la logique de nos collèges. »

Je np m'occupai dés règles du syllogisme et autres arguments que pour m'en moquer* Gtiillaume fit quelques progrès en physique et en mathématiques ; mais , à bien dire , nos deux années de philosophie furent deux années' de désœuvrement. Il n'y. a rien de plus fâcheux que l'oisiveté pour des jeunes gens de dix«huitans. , ,

Beauclair, plus âgé que nous , avait fini ses études. Toutes les fois que je sortais , j'allais le joindre. Il con-

tinùait .d'exercer sur moi un granfl empire. Je ne veux pas quitter le collège sans donner au lecteur un peu plus de détails sur M. fe marquis , car on le verra souvent reparaître dans cette Jiistoît^e. Sa noblesse , dont il vantait beaucoup rancienneté , lîe remontait pas plus loin que le règne de Henri IV. Son père était vain et cupide. Il ét^it^ violemipént soupçonné d'avoir agioté pendant le système. Son faste coiisommait ce qu'il avait gagné par l'agiot. Dès son enfance Beauclair s était montré fat, glorieux et présomptueux, très-démonstratif, très-bruyant dans ses protestatioiis d'amitié, très - insolent dans ses mépris pour la plupart de ses camarades. Il avait beaucoup d'inconséquence, une grande tonfiance en lui-même, beaucoup de penchant à l'égoîsme , et il disait avoir mauvaise tête et bon cœur. Il me savait riche , d'un caractère facile , et il s'était attaché à moi. Son père travaillait à lui faire obtenir une sous - lieutenance , et il se flattait d'être bientôt colonel. Il avait à sa disposition les chevai^x et l'équipage de son père. Il fréquentait les coulisses et les académies de jeu. S'il fallait l'en croire, il avait déjà fait les plus brillantes conquêtes. Il me séduisait par le tableau de ses plaisirs, et il finissait toujours par m'emprunter de l'argent. La règle du collège, quoique moins sévère pour moi que pour beaucoup d'autres, et cette première pudeur, si fgrte dans un jeune homme qui na pas été tout- à -fait mal élevé, ne me permettaient pas de suivre encore l'exemple du marquis de Beauclair ; mais ses amours , ses mtrigues étaient le perpétuel objet de mes entretiens avec Guillaume.

ÇT GUIL,LAÛM£. ^^

Plus Guillaume avait de dégoût pour la phUasophie sœlastique , plus il senUût«réd«ublet sob amour pour les lettres et le spectacle,* Il avgit conunènce uoe tragédie ^e je trouvais sublime. Ainsi j'admirais à la fois les vers de Guillaumeet les exploits galants du marquk. Guillaume s'enflaAimait comme moi au récit des bonnes fortunes de Beauclair, ouoiqu'il it'ain||t guère spn ton fet et impertinent, et quil le regardât comme un ami fort dangereux. ,

Dan^ les vacances que nous allâmes passer en Normandie entre nos deux années de philosophie, Guil* laume apprit à César qu'il avait commencé une tragédie. « C'est la règle, lui dit le bossu; il n'y a pas de <c bon écolier qui ne fasse sa tragédie en sortant de a rhétorique. » Guillaume lui lut son premier acte qu'il avait terminé. Le bossu le trouva plein d* verve et de beautés ; mais plus il en était content , plus il crut devoir engager Guillaume à ne pas trop se livrer à son goût pour la poésie. « Les succès y sont incertains « disait-il ;* la fortune visite rarement les fajpris d'Apol- « Ion. Ce n'est pas que moi-même je n'aie eu et n'aie « encore parfois la fantaisie de. me faire un nom dans « la république des lettres. Au fait , ajoutait - il en a s'échaufTant par degrés, forcé par ma figure et par « ma structure de n'embrasser aucune de ces profescc sions qui demandent de la représentation , pourquoi « n'ambitionnerais -je pas la gloire littéraire? Je ne «puis être orateur, guerrier ni magistrat ; pourquoi « ne serais -je pas auteur? Qu'importe qu'un auteur - « sdît droit ou bossu , borgne ou clairvoyant des deux a yeux? On ne le voit pas; on lit ou l'on voit ses ou-

«vrages. Homère et Milton étaient aveugles ; Ésope «était encore plus boesu ^pie^moi*» Guillaume avait pour Césarun respect qui allait jnsgu'à l'admiration. « Oh! si jamais vous faisiez une tragédie, lui disait-il, (c c'est celle-là qui serait vraiment un modèle^» — « £hl eh!' répondait le bossu, se sentant quelque re- « tour de vanité ipeU^'vaudrait peut-être bien quelques-» (( unes de. celles qu'on nous donné aujbard'hui. Mais a toi , mou cher Guillaume , si tu es sage , tu prendras a un état oîi tu sois certain d'être utile à ta fainille. » > Guillaume , pendant sa seconde anijée de philosophie, coDtinua>de travailler avec ardeur à sa tragédie; mais se souvenant des conseils de César, et plein d'enthousiasme encore pour l'honorable profession d'avocat , il se proposait bien de ne pas hégliger Fétuda des lois pour la Culture des lettres.

Enfin l'abbé Doriolis, tout fier d'avoir si bien fait mon éducation , prit congé de moi pour en commencer une autre. J^ sortis du collège pour n'y plus rentrer. Je n'étais {^ encore un libertin , mais j'avais bonne envie de le devenir.

FÏ]T BU SBCOITD LIVRE.

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