‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 22 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premières amours â^ Eugène,

Je ne crains pas encore d'être contredit en avançant que le moment où l'on sort tout-à-fait du collège est un des plus beaux de la vie. On se se^nt libre, on se sent homnve ; le monde s'ouvre devant nous, idais au milieu des rêves brillants oîi s'égare l'imagination , on éprouvé au fond du cœur je ne sais quelle vague inquiétude ; fes doux épancbements. de l'amitié netions suffisent plus ; l'ambition nous laisse encore en repos ; on ne conçoit* pas qu'il puisse exister des avares : mais on aspire à la gloire ; on veut se distinguer dans la carrière qu'on choisira; sur -tout on brûle de se livrer à l'amour. On est en proie aux plus ardents désif^s ; ils nous pressent, nous poursuivent dans nos songes, interrompent notre sommeil , ilous tourmentent jusqu'à ce qu'ils* soient satisfaits ; et , satisfaits , ils se renouvellent pour nous tourmenter encore. Tel est le tableau qil^ Guillaume et moi,; pendant ces dernières vacances ,^ ^ noiis offrîmes à Tœil observateur de mon cousin César. Je dévorais avec avidité les romans passionnés. Une

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gravure^ une statue me jetaient dans une douce et inquiète rêverie ; T^pêct d'uiie femme m'epchantait et me déconcertait.

J'aimais sincèrement ma cousine Laure; Je me plaisais a la regarder comme la fetnme qui devait faire mon bonheur; je me plaisais à penser qu'un jour je ferais le sien : m«is elle avait à peine quatorze ^ns ; c'était tine enfant : elle était l'objet de mes espérances. . Marie, la fille cadette du j^ardinier de mon père ^ avait dix -sept ans, elle était jolie et bien faite : efle était l'objet de mes désirs. I/aînée venait de^ se marier.

Doute , timide et bonne , remd|îe de respect et de soumis|sion pour son jeune maître , Marié se livrait pour. ainsi dire à moi. Mais malgré toute l'efiitHiterie que j'avais pu acquérir dans la société de Beauclair, malgré mes molutâons d'être jenti:€;prenant , je mç trouvais auprès de l'innocente presque aussi timide qu'ellemême. Les occasions de la voir ne me manquaient pas; j'étais même assez adroit à les faire. naître; maisr quand je me trouvais seul avec Marie , toute mon adresse disparaissait ; je la louais sur ses charmes , je luiMemandais si elle ;i'avait point d'amoureux. Non , tne répondait^Ue. Et je me taisais, ou je changeais de conversation.

M» Dolignac, lieutenant d'infanterie récemment réformé,' récentmeut établi à Ck^utances, venait toutes les semaines demander à dîner à mon père. Cétait un fort bon homme , un peu fat , un peu fanfaron , trèsbavard. Il se disait notre parent. Il avait passé sa vie dans les garnisons , et se piquaif de donner des leçons de gahntei^ie aux jeunes gpns. Il aimait à causer avec

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moi ,* me radbiitait >ses .nombreuses bonnes fortones , <et me démontrait qu'il était impossible qU^ne femme ne cédât pas à de certains moyens de séducttoUi J'avais eonçu pour lui une véritable admiration, et je rougissais d'être aussi^eu avaneé avec Marie.

Un jour ^ là rencontrant au moment oîi M. Doltgnac venait de me quitter /je passai tout-à-coup d'un excès de timidité % un excès de hardiesse. 'iMiarie semUftit. tout l^teùse de me résister. <c^h! monsieur Eugène, <c mefl^elled'uïietoix suppliante*, quel honnête homikie a voudra m'épouser ? 3» Je regardai Marie ; ses yeux brillaient de dé^tot d'effroi; elle semblait $-4a-jfois m'ehcomrager et «Ppeihander grâce. Mille pensées qui se combattaient s^élevèrent à l'instant dans mon ame. Je m'arrachai d'aupicès d'elle. A dix-^néuf ans on n'est pointtun pervers ; Ikime est accessible à' toutes les idées, généreuses. Je résolus de respecter Marie et de porter ailleurs la fougue de' ma jeunesse ; et , me craignant moi-même, je l'évitais avec soin. Quand^ malgré moi, je la rencontrai^ , je détournais la vue. On s'étonnait dans le château que la pauvre Marie fûtdevenue l'objet de mon aversion.

Potir mieux la fuir, j'allais souvent à la ville.' Je m'étais lié avec plusieurs jeunes geils qui n'avaient ni jn% naissance ni ma- fortune ; mais à Coutances >je n'avais pas le choix. D'ailleurs é'était une jouissance pour mon amour-propre de dominer dbns les sociétés que je fréquefitais. Llindeces nouveaux amis, M. Des^ pardières, plus âgé que moi, vivait aved une sœur qui tàuchadt à sa majorité. Mademoiselle Agathe' Despardières était fraîche et belle. .Elle dâait ne pas vouloir

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se mjiHer. Les malins ptéteadâietït qifelfe avait man* que d^a plMiears mariais, àv cause de quelques arentures. Elle passait pour la* coquette la plus' expérimentée de la Basse-Normandie. Je prisai que c était la personne qui me convenâ^ft. Je n^uraier pas à gémir d'avoir séduit une innocente , et je me promettais bien de n'être ni aussi timide ni aussi sei^upuleux «ivec elle que je f fivais été avfc la-fille du jardinier*

Dès le premier jour que je la vis, il 'nïé fallqLpren** àffé ùûè meilleure idée de mademdisette Aga^^. Sa conversation , pleine d'esprit , de grâce «t de décence , mç perAïada qu'on l'avait indignen^||€aloiiiniée. ce Elle « coquette! elle avoir eu les avenn^P qu'on iin pi*^te) «c'est impossible^ «EHe^âpti être trompée, mais elle a n'est point coquette. Ah ! si éie consentait k me «e choisir pour son cèitsolateur ! Je ne suis ni «^in ni «c présomptueux ; mais , HXf milieu de tous ces jeunes « gens qui l'entourent , il m'a semblé qu'elle me dis- « tinguait. » /

Le lendemain j'étais invité à diner ehez scm frère. Après dînM' je me trouvai dans le jardki de I&^ Des* pardière^ avec toute la belle société de Coutances. J'eus l'adresse 4è tiie «tégager de tous les importuns et de marcher sur les pas de mademoiselle Agathe , qui ve* naît d^^trer dans me allée «solitaire. Elle fut surprix , mais 6Ufe> ne ne âc&a pas. -En quatre ou cinq . tours d'allée que nous fîmes ensemble , j'eus le bonheur cle gagner sa confiance* Jllle me ifkeonta ces malheurs. Comme je Tavais deviné , mademoisdle Agathe avait long'temps pleuré un perfide. Elle ne le pleurait phis; mai^ elle avait pm la résolutiod de ne plus aimer. Elle

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savait tout€iS'l69, caU^n»^ qu'en répanfhit wr son <x»mpte 9 elle «n sauffrtttt , mpn^ i^'éuit paç urne «onduite irréprocb%bie qu'êUe i^'eflin^ç^ de férmerla boadie à. ^es eonemia^ ou plutôt à»s6s ^âaemiès , car ■ c'étaient défi femsnss'qnî la déchîiMie^t»' Tout son crime éuîl: d'iêtre plus jeune et peut>«tr» fduft jolie ei ^tliis uimaUe que .la pliifmrt donsfis envieui^ Il n'eut .lenu qu'à elle de prendre âa revanche. JËa^fmiJi^, nttibiv ^^ m'afN» prit de bellesu^oses sur (onteslçs dame^ de Goi^tances^ me pcAint de gMder le.»6ecnet , et m'assuraot que. ce n'était qu'à iiUN. qu'elle gadait avec tant de fitaodlisesr Je ne ai'a|K0pçua pnou^ nuidenioîseUe Agathe .j^ mît la nHHudre adressa ^ «aia jo fus ameué tout naturelle^ ment^ à*la fi» de^son diaeoiirs^ à lui faire ime.déeia*! ratimi eii forme. AnnuuMut olù je me taisais pour attendis M réponse^ Ja oç^fagnk nMS; MJDigtuit. Ma« demoitette Agathe me serrai doucement la jamn^ Je la vis parler agréablemapt à ^us les jeunes, gens^ maisî je crus remarquer qu^ c'iteit sur moi seul que s'arrêtaient ses regi^tls , et je ne savais qu'admirer le plus , de ea lieauté, de. son esprit , ou de là a<^lesce de ses sentiments.

On rentra dans le salon *, oju joua ; ;iiuuiemoi$41e Agi^l^è se plaignit d'une forte migraîue. et ee retiiou Je ne sais pourquoi je m'itnaginai que- cetfce nûgèaine étmt un prétexte 9 m aîgnal ^^dle me duufVÛt. Jefeins tout-à-€ûup un ebloiûssement ; je donne, «ion jeu à son frère ; je quitte le^ ^aion, eb.je ijheiube à< m^orietiber ters- l'appjButemwt de la vertueuse et sensible AgaJkhe. . . *. . > ;

J'arrive près d'une pmrte vitrée et imprudemment

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entr'ouyerté; j'entends parler ; je veux me retirer pér délicalMse^ la cuH^ské mç retient ; j'éconte. H^as ! je n'eu» pas l)esoin d'écouter long-^emps ; je reisonnais là voix de mademéiselle Agathe et cdlè de. non ami in*» time M. Dolignac, que j'avais choisi entre tous pour être le confident de mes é^érances. Il était facile de deviner par les mots qui arrivèrent jusqu'à tnoî que le tr^itiie n'en était pliÉs^aux espérances.

FurieuK^ je quitte la nmison; je guett^won heureux lival; je lui* reproche sa condinle envess «oi ; je le pro* "V^yq^* Il me répond qu'il est |rop l'atti dé toes parents IMHir vouloir se battre , en Tbonnettr de iinidémoiselie Agathe , avec un aimable enfant comme moi,. Eneore plus irrité de ce qu'il m'appaUe un enfant , je h força à se- mettre en garde. Du pretaiifr'coiip'ii^ne désarme; BOUS nous trouvMis*'«éparéa par ^in^dques jeoneb gens ifui sortaimt de chez M. Despardières ; ils nous en- 0*ainent cfaeà un traiteurfert en vogue à Coutances. Avant la fin du souper, j'étais réconcilié avec mon ami Dolignac ; je me permis beaucoup de plaisanteries sur* madamoisatté Agathe ; mais je jurai de ne |4us la re» voir. *

fÊcm cousin le bossu avait depuis quekpie temps une xumVeUe gouvernante; elle s'appelait madame Dubri||^,. elle étfiit veuve; elle avait de belles dents, de beaux jéax et pae^eÔDore tremte-deifit ans. Mon cousin César l'avait enlevée à un vieux chevalier de Saint-Louis qui était un fin connaisseur. , Toutes les fois que j'arrivais chez: mon cousin , niadame Dulweuil me eomblait.ds soins et de prévenances** Elle avait taujoùrs un bon consommé à^m'oflbîr. Si j'ataia chaud., elle m'essuyait

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le front ; s'8 y;avdt eit de i^ pluie ^ elle aHutnsit un , grand (^ ^ur séober mes habits ;r elle ainmil à eauser avec moi ; ^le me trouvait un exœllenl: ton , une char* .HMOite. {oumare , et puis , ajdutait-eHe , un beau nom «et cinquante mille libres, de rmte{ J'étais destiné à faire toiurner toutes les têtes. Depuis mon aventtive*avec ma* demeiselle Agadie*^, je faisais plus d'attention aux pré- Tenaaces et aux charmes de mi|dame Didireufl. J'idktitf toujours voir WMfn cou^, -^and ii if était pas oliez lui; et Dieu sait comme se ccMStibtisait sa gouremante , tan-^ dis qu'il allait Êiire ses observations morales et pbHo-' sophiques dans les promenades et les maisons de Giu* tances! » . • '^

Mon cousin César était atl fiût de toutes les intrigués de la ville ; îl venait d^en découvrir une à la piste dé laquelle il était depuis plusieurs jours. Cette découverte le comblait de joie , ^t il rentrait plps tôt qu'il n'était attendu, pour écrire l'anecdote et les réflexions qu'elle lui inspirait;^ lorsqu'il me surprit avec madame Dubreuil. Il ptait arrivé si bmsqc^enient , qu'il nous Ait impossiUe de lui laisser pltts de dûute que mad^aoiselle Agathe n'envavait laissé dans mon esprit quand je fîis assez indiscrc^t pour écouter .sa conversation. Nous restân^ tous les trois stupéfaits, •jf la bonne hem^n^ dit emn mon cousin César , eti soupirant et en ^promenant ses regards tour*à*tottr ^ur luiHpéme et sur moi. tf C'est juste. Sortez; laisse^Hioi », et il alla prendre sa' flûte qui était sur. un &uteuil de sa chambre à coucher* Après ^uelques^Àire, il se mit tranquillement à écrire. Cette aventure ne lui fit ouUier aucun détail de celle ^qu'il venait ^e décoùv^ dans la ville , et il

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écrivitrla nôtre avec la méoie fidélité, he soir , il ne fit pas mai)vaifle mine à^sa gouv^naiif^ ; il ne ju^ adressa aucun reproche ; maïs Le j^idafoAin , quoique les cinq ans ne fussent pa$ révolus , il congédia ma chère mar dame Dâbreuil. Elle entra au service d*ua oliaaotn^.de la cathédirale. , v . . ' . .

Ce qui contribua beaucoup dws cMe-eirconstance

à, donner: iJe la résîgnq^oâ à mon cousûa ,César., o^

plutôt à lui conserver »l p|iilosophie*ibabituelle , c'est

sque le héros de l'autre aventoffe était précisément mon

ami Guillaume.

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