CHAPITRE III
De r effet que produisent dans les dçux. familles les fredaines d'Eugène et de Gui^aume^.
Il était impossible que ms^ conduite ne.vînt pas aiix: oreilles de mes parents. Tantôt c'était le célèbre traiteur chez qui nous nous réunisjsions qui apportait à mon père le mémoire d'un grand repas que j'avais donné à mes ami^ , et que j'avais oublié de payer; tantôt c'était' un honnête marchand qui venait se plaindre du trovd>le , de l'efFroi que nous avions causés dans sa boutique, en cassant les vitres, battant son garçon et en éteignant les kunières pour embrasser sa fille et s^ femme. J^e plus souvent c'était quelque dame charitable qui profitait d'une visite qu'elle rendait à ma mère pour lui raconter nos prouesses, en y ajoutant quelques traits de son invention , et en gémissant de ce qu'un jeune homme au^i aimable , aussi bien élevé que le fils de M. le baron, qui avait un si bon ton quand il se trojuvait avec des gens comme il faut, se fût lié avec une troupe de forcenées, dont plusieurs*, et. entre
ET GUILLAUME.' ii3
autres Guillaume, le fils du fermier, ne. pouvaient • manquer de mal finir, si les parentsny mettaient ordre. C'était le vif^intérêt qu'elles prenaient à nous qui dirigeait toujours ces bonnes âmes. Il fallut mé rafneiier par la douceqr et la raison, et faire enfermer Ouillaiuhè et lesUàiitres dans. une maison de correc*tion. «- .
" Mon père commençait toujours par s'emporter contre moi. Bientôt, au récit d\in bôq tour^ d'un scandale bien conditionné, il se souvenait à'avoir été<^ mousquetaire,' iF se reconnaissait^ il payait le traiteur, il ^ consolait le marchand. Seul avec ma mère , il traitait J'ofBcieuse amie, qui prenait tant d'intérêt à l'honoieur dé notre famille , de • bégueule et de bavarde^ Quand il me revoyait , il grondait , il menaçait , et puis il me faisait raconter à mèi -mêiiie ce qui s'était passé; il se détournait pour en rire; parfois même il me racontait à son tour quelques fredaines de sa jeupèsse. Il en voulait à ma mère de ce qu'elle s'opposait. à^jce que je fasse militaire, et il finissait en me recomman*dant d'être sage et régl^ dans ma conduite. C'était sur- tout quand il apprenait une querelle où je m'étais conduit en bon gentilhomme, que mon père jouissait et se glorifiait ^e son fils. Ma mère était épouvantée de ce qui plaisait à mon père. Elle aimait ma bravoure^, et elle aurait désiré que je fusse un peu moins brave. Quand il s'agissait d'une aventure galante, elle^ était plus tranquille; tout en me blâmant, elle souriait^ et ne s'étonnait pas que les feipines nç ))ussent me résister; mais elle souffrait et cherchait' à détourner la isionversation , quààd on parlait de>mes^équipées devant Tom^ IX. 8
ï^4 EUGÈNE
ma tante , qu'elle regai^ait déjà comme ma belle-
mète. • . '
Les choses ne se passaient 4)as tout-à-fait ainsi
dans la famille de Guillaume. Le père Dolorme , toute
la journée dans les chaihps et à son' travail, ne savait
rien de la conduite dé son fils. C'était à sa feAime que
les voisines, qui revenaient de la ville, s'empressaient
de redire ce qu'elles avaient appris de M» l'avocat.
( C'était ainsi qu'on nommait déjà Guillaume :dans son
villag^e.) La bonne Magdeleine suppliait Ses voisines
de ne rien dire au père DelonÀe. Lui présentait- <m
quelque mémoire , elle s'empi'esait de, le pBjer sur une
bourse qu'elle s'était faite à l'insu de son mari , pour
acheter des rubans à sa fille ou un chapeau neuf à son
cadet. Elle .se promettait bien qu'elle ne ferait pas
étudier Pierre (c'était le nom de son second fik).
Quand elle voyait Guillaume, elle ne le grondait pas;
.elle se plaiguait avec tendresse, avec douceur; elle lui
parlait de son chagrin, de celui qu'éprouverait De-
lorme's'il apprenait que son fils menât une mauvaise.
conduite; sur -tout elle ne voulait pas qu'il fît de
dettes, et elle le; forçait à prendre encore une partie
de ses petites épargne^. Guillaume embrassait sa mère ,
la fconsolait, lui promettait de se mieux conduire^ et
le lendemain il était entraîné.
Mon cousin César était le mieux instruit de tout ce qui nous arrivait, et c'était celui qui voyait lés choses le plus tranquillement. J'ignore quel était son secret; mais, il savait tous les détails de ma conduite avec Marie, tous ceux de la copduite de mademoiselle Agathe avec moi , presque aussi biezi qu'il savait mon aventure
ET GUILLAUME. ii5
avec sa gouvernante , et celle de Guills^^ume avec madaine Gaspard. Quand 0n li^i en parlait , il se intentait de dire froidement que' l'occasion était venue chercher < Guillaun^e, et que moi j'avais, cherché les occasiok)is»' ^ . .
La personne la moins instruite (de nos désordres, c^était ma cousine I^aure ; mais le peu qu'elle en apprenait. lÀi causait . une vive affliction. .
^ùre , % l'âge de quatorze luis , offrait le plus agréable mélange d'enfantillagç M de raison. Parfois* elle jouait encoreà là poupée ; parfois die raisonnait avec plus de bonsensef de solidité que telle ou telle mère de famille. Elle joignait les fruits d'une excellente .éducation aux dl^rmes du plus heureux naturel. Elle était née vive , spnsible, aimai^te^ Sa mère, qui l'adorait, n'avait pas voulu la .mettre au couvent, et notre cousin le bossu, 'lassé de voir mes parents toujours réclamer ses conseils, et 'toujours faire le contraire de ce qu'il conseillait , s'était pour . ainsi di^e r^ugié près de 1^ petite Laure, pour avoir quelqu'un au moins qui profitât ^de seé bons avis. Un cœur aimant conduit tout naturellement au désir de plaire. Aussi Laure aurait -elle éii de bonne heure quelque penchant à la coquetterie, si notre cousin *César ne l'eût édairée sur les dangers de ce défaut si attrayant pour. la. vanité. Il n'avait pas eu l'inutile projet de la corriger de sa vivacité; mais il lui avait appris à en modérer les» premiers mouvements, eti sorte qu'on était tout étonné de voir une petite fille s^exprimer avec franchisse et tenir à- ses résolutions avec plus de fermeté ^que tel hoipme qui se croit un . grand et fort caractère. Lsi sensibilité
ii6 EUGÈNE
prêtait pas encore une vertu de mode .et de parade; mais Laure avait une sensibilité réelle ^ et César Tavail habituée non pfs à pratiq[uer la bienfaisance^ comme cela Vest dit depuis, mais à faire de bckines et utiles aumo^nës, pour spn bonheur', pour celui des auU*es, et non par ostentation. TouUei^ grondant sa poupée, tout en prenant sa leçon de musique ou dé géographie, elle avait entendu nos parents se plaindre de ma ooii^ duite^ mêler le pom de Guillaume dans leurs plaintes; et l'on sent quelle fâcheuse ijpiipression ces discours devaient faire sur une jeune personne telle que je. viens de peindre ma cousine., sur -tout quand on lui répétait tous les jours que je devais être son mari.
Magdeleinc n^ put empêcher qu'un jour Delbrme n'apprît quelque chose dé la conduite de son fils; itoais elle excusa si bien Guillaume , ' elle sut si bien faire valoir ses bonnes et excellentes qualités, qu'au lieu de s'emporter contre M, l'avocat, le père Delorme s'emporta contre les envieiyL et%les mauvaises langues, acçabla son. fils d'éloges', se félicita d'avoir un pareil enfant , et lui enjoignit de continuer comme il avait commencé. ,
Guillaume , aussi confus des éloges de son pè^e que touché de Textrême bonté de sa mère, avait balbutié quelques remercîments pour la bonne opinion que se& parents voulaient bien avoir de lui , puis il s'était hât^ . 4c sortir , et ses pas s'étaient tournés involontairement ^ vers le «iiâteau. Il trouva mon père et ma m^re en grande conversation avec mon cousin le bossu. C'était devions deux qu'on |)arlait. Ma mère prétendait que c'était Guillaume qui mevperdait. Le bossu soutenait
que nous nous perdions mutuellement, ou j^utot que nous n'étions perdus ni l'un ni Fautt^ ; qu'il fallait bieii que nous payassions tribut à cette première jeunesse, et qu41 aimait mieux voir des hommes de notre âge firanehement mauvais sujets que sournois «t hypocrites. Quoique mon père éîit à -peu -près de l'avis de César, Guillaume^ fut reçu très -froidement. Ma thère, après lui avoir dit qu'il eût été à désirer pour son bien qu'il i^e fréquentât pas d'autre niaison que notice château, se nâta d'emmener mon père, quî^ allait se mettre en colère et «ii^ntfier à Guillaume qu'à présent il ferait aussi bien de ne plus revenir; , ^
Jj^ cousin Gésàr, resté seul avec Gdillaume, au lieu de le gronder, le railla sur ses bonnes fprtunes avec madame Gaspard, qu'il appelait Camdie; et, comnie ayant peur de la Vengeance dé la magicienne , il Papostpopha en s'écriant :
Tu pudica, tu proba , * Perambulabis asb*a 'siAus aureum !
puis il conduisit Guillaume jians une salle ^voisine oii Laure. répétait sa leçon sur }e clavecin de ma mère. J'étais assis fout rêveut dans un fauteuil contre la cheminée. Je me ieyaj pour aller au-devaût de Guillaunie , et ma cousine, après l'avoir salué, continua sa leçon. <£ Oh., oh! dit le bossu, on me paraît assez triste^
* HORAT. JEjfod. od, 17.
Ordonne»-ta qu*aa6 lyre mfidélt.
Câèhtp tf pudeur. Tante ta probité? ^^
Jusoues aux ciéux ton nom sera porté, Et demain tu vas être une étoile nouvelle.
Traduction de M. Dam. .
ri8 EUGÈNE t
« Petite cousine , lie pourriez - vous jouer des airs « plus* gais pour <}i$sîper la mélancolie de ces ines^ (c sieurs ? Attendez , j^ vais vous adcompagner » ^ et il sortit pour aller chercher sa flûte. ^
Tout- à -coup Laure s'inierrompt , et, sans quitter s^ place : « Fort bien , nous dit - elle , nie voilà seule « un instant avec vous deux:; il y a lon^* temps que a je le desirais. Monsieur Guillaume , j'ai beaucoup à « me plain^r^ de vous. » — « De moi , mademoiselle ? » -r— a Oui , de vous. On vous accuse de déranger mon ce cousili , et je ne lui pardonne pas plus de vous imiter ce que je ne vous pardonne de lui donner un mauvais et exemple. » Alors elle nous apprit qu on n'avait pas pu si bien se cacher d'elle que quelques-unes de nos aventures pe lui fussent connues. Avec beaucoup dç grâce, mais avec une gravite qui nous prouva qu'elle avait médité son discours, elle, ndus fit uii petit sermon qu'elle termina par ces mots : ic Mon parti est «t bien pris. Monsieur Guillaume, paraît faire un grand ce cas de mon estime; sll continue d'affliger sa mère, « il faut qu'il y renqnce. Si mon cousin ne devient pas (c plus sage^ il peut compter qu'il ne sera jamais mon a mari^ » ».
J'avais cherché plus d'une fois à interrompre ma cousine. « Laure », lui disais-je, en me régardant dans * une glace qui était sur la cheminée , ou en promenant mes doigts sur les^ touches du clavecin , « tu es une a aimable enfant ; mais ce petit ton de pédante né te a sied pas du tout. Laissé à mon père et à mon cousin «César le soin de nous prêcher. » Guillaume , qui avait fort attentivement écouté Laure , se lève , et d'un
ton presque solennel : « Mademoiselle , lut dit,*il ; j'en a prends Fengagement devant vous et devant mon ami. (c Je n'af&igerai plus ma mère ^ et je ne cesserai' jamais « de mériter votre estime» » '
Le cousin César rentra ; on fit de la musique. J affectais de parler beaucoup. Guillaume était triste et silencieux. Ma cousine fut d'abord pensive et sérieuse; bientôt elle s'égaya y nous débitât mille fofies de son âge , tout en jou^t sur son clavecin les airs les^ plus en. vogue dans <fe temps -là. César manquait souvent à la mesure, tant il é^it occupé à nous observer msdignement tous les trois.
Depuis cette soirée, il me fut impossible d'engager Guillaume à m'accompagner dans nos parties de plaisir. Quant à moi, je persistai dans le gçnrc; de vie<{ue jWai^ adopté. ]V|on cousin César me cachait avec soin la gouvernante qui avait succédé à madame Dubteuil ; mai^ les dames de Coutances. ne me donnaient pas le temps de penser à faire connaissance avec cette nouvelle gouvernante.