‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 25 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Guillaume retourne à Paris. Eugène passe une année

en province.

L'ÉLOQUENCE souvent dififiise et ridiculement emphatique de nos aigles du barreau , >^ que Guillaume avait entendus plaider pendant notre dernière année

4e philosophie , avait un peu refroidi son «nthonsfasmé pour la noble profession d'avocat. Il avait cru remarquer que nos orateurs n'étaient pas ^toujours les défenseurs de la veuve et de l'orphelin, faisaient fort mal à propos les Cicéron et les Démosthène pour acquérir une grosse clientèle , et mettaient souvent leur con» science et leurs talents aux gages des procureurs. 1} avait soumis ses observations à mpn cousin César. Celui - ci , au lieu de s'amuser à nier les vices et les ridicules de plusieurs de nos avocats, «vai^ttt^ à Guillaume des marchands vendant cher et arrangeant une banqueroute ; des médecins plus opiniâtres qu'instruits, plus avides d'honoraires que jaloux de guérir leurs, malades, prolongeant la>iiialadie du riche et négligeant celle du pauvre; un sous-lieutenant dans son cantoli?* nement ou dans sa garnison,, rançonnant ou opprimant le bourgeois et. le paysan; tel commis 'recevant des pots - de -vin et favorisant les fraudes ; tel artiste et tel homme de lettres soumettant leur génie au goût et à» l'opinion du jour. GuiUaiime en avait tiré la conséquence que, dans chaque profession, la soif du gain et la vanité offrent dés dangers à la vraie probité ; que^ cependant il faut avoir un état , même quand on serait assez riche pour s'en passer ; et il était décidé à faire le sien en honnête homme , au risque de rester pauvre et sans réputation.

Après ses vacances» il devait retourner à Paris pour achever son droit et travailler chez un procureur. Je n'ai jamais connu d'homme plus actif que mon ami Guillaume. Tout en se divertissant, il n'avait pas perdu son temps ; il avait surmonté le dégoût que l'étude de

ET GUILLAUME. lui

la procédure inspire à toute ame brén n^^* Il possédait assez bien déjà les coutumes de Parrisf et de Normandie. Il avait été surpris et indigné de cette mtiltiplicité , de cette variété de lois dont beaucoup sont absurdes , bizarres, et qui dans Fan de gracé 1 787 ,' où j'écris cette histoire, gouvernent encore notre belle France; mais enfin il avait senti qu'il fallait les connaître et s'y sou* mettre. Le procès de son père et sa liaison avec madame Gaspard l'avaient initié dans les mystères de la chicane ; il *disfait bien que maître Gaspard était un "fripon; mais tandis que maître Gaspard s'enfonçait avec délices dans les profondeurs de k pratique pour y perdre ses clients , Guillaume l'y suivait et eh observait avec soin tous les détours, à fin de pouVoir^Ies indiquer par la suite aux malheureux plaideurs qui voudraient bien lui accorder leur confiance. Il se flattait dé gagner bien vite sa pension chez son procureur; il se flattait d'être bientôt en état de ne plus rien demander à son père , de pouvoir même être utile à sa tante, grâce aux bienfaits de sa mère, et à son travail; en attendant qu'il eût mis la dernière main à sa tragédie ,' il avait terminé un opéra comique que je trouvais supérieur à ceux de Le Sage et de Fuzelier, et dont il comptait tirer bon parti auprès de l'illustre Francisque, directeur des théâtres de la foire. Depuis le serment qu'il avait fait à Laure , Guillaume avait cessé de voir madame Gaspard. Il poussa même la rigueur jusqu'à refuser ukie lettre de recommandation qu'elle lui ofirit pour un confrère de Paris avec qui maître Gaspard était en relation d'affinirés et d'honnêtes brigandages. Guillaume , qui , au milieu de nos bruyants

éclats de joie , nous avait paru poHrsuivi par un chagrin secret, dit a sa inère en partant, x[u a la douleur de se sépaiher encore de sa famille, il se mél^it/comme une espèce de joie de quijtter son pay^. La bonne Magdeleine ne concevait rien^à ce qui se passait dans l'ame de son fils. Lorsque Delorme avait conduit Guillaume au collège , Magdeleine avait recommandé son fils à sa sœur ;. lorsque Guillaume partit peur aller continuer son droit à Paris , Magdelein» Recommanda sa sœur à son fils.

On ne savait pas encore dans ma famille te qu'on allait û^re de moi; il était seulement décidé que je n'entrerais pas au service. Ma mère s*y était formellement opposée, et mon père, depuis ses fréquente altaqùes de goutte, avait bien des caprices et /les colères.^ mais n'était pas si constant dans ses volontés que ma petite cousine. Ce qui paraissait le plus conven^le, c'était de me faire conseiller aux enquêtes dans quelque parlement ; mais il fallait attendre l'occasion de traiter d'une charge, et j'aurais toujours bien le temps de faire mon droit ou de Tacheter tout fait Cependant ma mère, qui avait gémi d'être séparée de moi pendant huit ans, voulut au moins que je passasse un hiver auprès d'elle.

Mç voilà donc établi au château de mon père, fai-> sant de fréquentes excursions à Coutances, présidant à la récolte des ponmies et à la fabrication du cidre , chas^ sant avec peu d'ardeur et par désœuvrement, jouant au rëversis avec ma mère, ma tante et ma cousine, me masquant sans gaieté aux bals du carnaval, bâillant 2^ux motets de* la cathédrale , soupirant après l'opéra co*»

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mique, et me moquant des vieux ge^tishommes réfor- . mes qui regrettaient le feu roi , ainsi que des vieilles coquettes qui trouvaient que les hommes n'étaient plus galants. C'est une triste vie que la vie de province pour uh jeune honnne élevé dans un collège de Paris. Malgré les , remontrances de ma mère et les jolis sermons de ma cousine, je continuais bien mes parties de plaisir ou plutôt de débauche ; mais elles n'avaient plus pour moi l'attrait de la nouveauté. Il fallait toujours s^enivrer avec les mêmes jeunes gens, chanter en chœur les mêmes chansons à boire , parcourii^ en . groupes tumultueux les rues étroites de Coutances , et i*ecommencer quelque^ jours après. J'avais eu des aventures avec des grisettes; j'avais donné de la jalousie au subdélégué et; ^u président de l'élection^. mais leurs femmes étaient si médisantes, si prudes, si bourgeoises, si exigeantes ou si tracassières! Âh! que je mé faisais une bien autre idée de l'esprit, des grâces et de la coquetterie des femmes de Paris ! Pour sortir de cette vie monotone, il fallait inventer de houveaus^ scandseles; je m'y appliquais de mon mieux; jç n'y réussissais pas ' toujours. Ce qu'il y avait d^ fâcheux pour moi , c'est que je chagrinais ma femille par mes désordres, et que mes désordres ne m'amusaient pas.

Vers la fin de l'hiver ,, mes parents eurent une longue conférence , dans laquelle il fut reconnu que le seul moyen de me ranger, c'était de me marier» J'entrais dans ma vingtième année; dans six mois, Laure aurait près de seize ans, c'était l'âge : il faut marier de bonne heure les etifants.de grande famille. Si on tardait plus long - temps , qui sait ce que deviendraient ces heureux

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projets formés et nourris avec tant de complaisance ? Il venait d'arriver à Coutances une, veuve très-adroite et très - coquette. Elle était de Paris. Déjà je m'étais présenté chez elle, a Qui sait, disait ma tante, si la « veuve n'a pas déjà pensé à se faire épouser par un (c riche et jeune gentilhomme comme mon neveu ? Il « n'est pas encore dans Fâge des sommations ' respecte tueuses-; mais, ma sœur, vous êtes si faible avec lui! <c il fait de vous tout ce qu'il veut. » — « Ne suis -je <c pas la, disait mon père? Sa mère l'a toujours gâté, « cela est vrai ; mais ventrebleu je voudrais bien voii: « que mon coquin de fils songeât à se marier à une «c autre femme que ma nièce ! Mais non , je ne crains ft pas qu'Eugène soit dupe de la veuve ; il a trop d'es- (( prit , trop de connaissance du monde. La< pauvre « femmet c'est elle que je plains Bien plutôt. Elle ne « pourra résister à mon fils. » — « Ëh bien ! pour la ce sauver , reprit ma mère , il faut vite marier Eugène. « à sa cousine. » , . .

Paur cette fois nôtre cousin le bossu fut de l'avis des autres personnes de la famille, «c Parbleu, cousin, a lui dit mon père, voilà qui est heureux. Je crois (c que, depuis la naissance d'Eugène, c'est la première « fois que nous nous trouvons du même sentiment. » Le bossu répondit qu'il avait toujours désiré ce mariage , qu'il ' avait seulement blâmé mes parents d'y avoir songé avant que Laure et moi nous pussions y songer nous-mêmes ; mais qu'au point oii les choses en étaient, les enfants ayant été élevés tous les deux dans l'idée qu'ils devaient se marier , et paraissanluse plaire et se convenir, il n'y avait pas de temps à perdre.

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« Vous ne sauriez trop tôt , ajouta- t-il^ mettre un bon « petit jeune homme comme mon cousin Eugène sous a l'empire ^'une femme aimable et douée d'une raison <c précoce : il ne faut pas laisser |t ma petite cousine <( Laure le temps dç regretter qu'il manque à son (c cousin quelques vertus qu'elle pourrait apercevoir en te d'autres jeunes gens. » Ma tante remercia César de la bonne opinion qu'il avait de sa fille , ma mère trouva fort étrange qu'il n'en eût pas une meilleure de son fils.

< On ne voyait que deux objections à faire. Laure était bien jeune, et je n'avais point d'état. Or, pour se marier , il faut être quelque chose ; mais il fallait bien six mois pour obtenir les dispenses. Pendant ces six mois, Laure aurait encore grandi, et l'on aurait eu Je temps de m'acquérir une charge de conseiller, c'està-dire le droit, et apparemment la capacité de prononcer des arrêts sur la vie et la fortune de mes concitoyens. Le soir même , mon père m'annonça la réso» lution qui avait été prise dans l'assemblée de famille, et ma tante , de son côté , en instruisit sa fille.

Je l'ai déjà dit , j'aimais ma cousine. Quand elle se hasardait h me prêcher, j'éprouvais quelque impatience , j'affectais de me moquer de^ jolie prêcheuse ; mais les sentiments qu'elle m'avait inspirés dès sa plus tendre enfance , et qui avaient éjté si bien encour£)gés par nos parents , n'en avaient pas moins pris de jour en jour une nouvelle force;. Je la trouvais , comme elle

était en effet, aimable, belle et bonne; je ne lui faisais pas l'injure de la comparer aux coquettes que j'avais fréquentées, et j'avais l^eau me peindre les

femmes de Paris comme bien supérieures aux dames de Coutances, je ne pouvais me figurer qu'il y en eût une seule qui approchât de Laure. Quelle fut donc ma joie quand mon père m'assura que dans six mdis je serais son mari ! Il est vrai que la perspective d'une vie moins monotone et plus indépendante se mêlait à l'heureux espoir d'épouser ma cousine. Je jouirais de mon bien , de la dot de Laure. J'espérais que- ce serait au parleinent de Paris que mon père me ferait conseiller, et je dirais adieu pour long-temps à la Basses- Normandie.

Ma tante , en annonçant à ma cousine qu'elle allait s'occuper de son mariage avec moi, ne soupçonnait pas que Laure pût lui faire une seule objection. Une petite fille accoutumée à obéir, s'eii étant fait jusque-^ là un devoir et un plaisir,, ne pouvait et ne^devait, suivant ma tante , que remercier et se taire. Madame Louville fut donc un peu surprise, lorsque Laure répondit comme si sa mère lui eût demandé som avis»

a Ne vous fichez pas , lui dit sa fille , nous pensons c( toutes les deux de même ; outre l'extrême désir que et j'aurai toujours de vous plaire, j'ai découvert dans <x mon cousin Eugène mille excellentes qualités. Parmi « toute cette noblesse du voisinage qui fréquente le a château dte mon oncle et votre maison , je n^ai pas « MU de jeunes gens qui pussent lui être comparés, au « moins entre ceux* qui sont dans lé cas de prétendre a à ma maiii , et je consens à l'épouser. » — « Tu con- « sens ! c'est fort heureux , lui dit sa mère. » — Oui , « ma mère , je consens , reprit Laure , mais j'y mets (c une condition. » •— <c Une condition , ma fille ! Tu

« mets une condition à ce que je te propose! El quelle est «( donc cette belle condition ?» • — « C'c^t que, pendant « les six mois qui*restent à s'écouler d'ici à notre mariage, c( il ne viendra ni à son père , ni à vous , ni à moi une cr seule plainte sùir la conduite de M. Eugène ; c'est <c qu'il fera un peu plus de cas des bpns avis que je me « permets de lui donner. C'gst bien le moins que , pence dant ces six mois, je m'assure que j'aurai quelque « empire sur mon mari. » — « Embrasse -moi , lui dit a sa mère , tu es une aimable enfant. » La condition que ma cousine mettait à notre mariage était si fort du goût de ma tante , qu'elle oublia le petit courroux que lui avait causé le commencement du discours de sa fille , qui s'avisait d'avoir une volonté.

Madame LouviUe s'empre^a de nous rendre compte de son entretien avec sà. fille. « — Eh! marUeu! me dit f< tout bas mon père, t'est-il si difficile de te modérer, a ou du moins de cacher tes fredaines? Regarde -toi eommC' marié* Imit^-moi : ta mère n'» jamais rien « su. 9 Je promis que j^allais devenir le modèle de toute la jeunesse de Çoutanoes. En effet je rompis toutes mes liaisons avec les jeunes libertins ^e la ville et je fus aux petits soins pour ma eousine. J'obtins de mon père une dot pour Mark qui avait trouvé tm honnête homme. Je lisais; je m'occupais; je faisais de la musique avBc Laure et notre *cousin le bossu. César trouvait même qu'il m'échappait quelquefois sur Horaee des i^éflexions assez judicieuses. On avait écrit à Paris pour s'informer des charges vs^cantes dans le parlement; on avait écrit à Rome pour avoir des dispenses. Laure, de jour en jour , plus édifiée de ma conduite , disait n

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sa mère qu'elle ne se repentait pas d'avoir 4onné json consentement. Elle setait empressée d'annoncer à notre '^nourrice qu elle croyait bien q^e son mariage avec moi allait bientôt se conclure. — « Ah ! quelle « fête je me fai^ d'écrire ce mariage à mon fils , avait « répondu Magdeleîne ! quelle joie va lui causer cette a bonne nouvelle !»

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