CHAPITRE III
Arrwée du marquis de Beauclair au château. — Fatcd ' > événement dans ta familtè d^ Eugène»
Dès le lendemain de sa rençontf e avec Guillaume f Beauclair m'avait écrit. Sa lettre 'était un singulier mélange de persiflage çX de sensibilité. Il me reprocinit de ne lui avoir pas annoncé mon mariage^ J'étais soa meilleur ami > et il avait éprouvé une véritable peine d'apprendre par un autre un événement aussi important dans .ma vie. Il me témoignait sa surprise de ce ffxt , jeune encore , et riche cooune je devais l'être un jour, je consentisse à courber déjà ma tête sous le joug de l'hymen; il ne m'en faisait pas moins son compliment b^çn sincère ; il me croyait destiné à faire un
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excellent mari* Il m'apprenait les màljieurs de son père qui. s'était retiré dans une de sas terres en "Bretagne; il devait partir incessamment pour ji'aller voir et tâcher d'en tirer quekué argëht, et malgré^ le long.ditour que cela l'obligei^t de faire', il se proposait d^assis* ter à ttiés noces. M« cottsiae, doik Gufll^ume'iui avait fait un portrait endianteuf , ne ppct^att manquer d'ex* citer une vive tonsatidn qimnd je k conduirais à Paris. Il* finissait par les plus chaudes prote6tation$ de dé* vouement et d'amitié.
Je m'étak hâté de r^ondre- à Beaudair. J'étais touché dcT la preuve d'attachement ^i\ me donnait y en voulant assister à mon mariage , et je ^râirais pressé^ au nom de mes parents et «u mien /de ne pas Manquer à sa promesse. <2epetidant certains mots^de sa let^e m'avaioit inspiré quelques- sombres réflexion^. Il* ttie trouve bien jeune pouf couler àfyi ma t^ spus le joug de rhymen : doâo ii orott voir an commence* ment d'esclavage dans, be ntaria^ ipe je regarde comme le commenceÉMâ: de ma Uberté. Maia ma cousine est si jolfei j'm Mis si vivement épris ! elle'» même , elle est si jeune 1 c'est une eitfant qui n'aura de. vdbntés que les miennes. AHàns , allons , quoiqu'en paisse dire Beauclair , pour mt jeune homme de vingt ans, le mariage est une véritable émancipation; et d'ailleurs les choses sont trop tottieées y je ne peux pas reculer. /^ j ^
Je ne pensai phis qu'à mon amour pouf^ma oousine^ à son amour, pouif moi; et j'étais fier et joyelix qut mon ami Beauclair fôt témoin de mon imnhaur* Deux
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jcmrs ^rès le départ de Guillaume, BeauSair arriva au château de inoh père^ ' •
Mes parents le reçiumiti ipierveiUe. C'était l'aini,4'ami intime de leur fik unique : mais dès le premier. jour,il eut le malheur de- déplaire à toute ma famille /même, à ma mèl*e, mène à lÂa tante, qui, en bomkes provinciales, élaîmt cependant disposées à s'extasier de* vaut un gentilhomme parisien. Il y avait, dans les politesses qu'il nous, adressa, un ton remarquable d'ironie et de supériorité; il fit à Laure un compliment. assez ridi<:ule en Jui trouvant de là feiMmblance afvec je ne sais, quelle actrice £ort * en vc^e dans ce temps «là; quand il apprit que Guillaume s'était £ût soldat, et qu'il. était parti pour la Martinique ^ < il se permit de fort mauvaises plaisanteries sur ma tendre amitié pour mon . frère-de-*lait. Ge fut sur-tout avec mon cousin Qésaf que Beauclair déploya, toute son impertinence ; îli^ eurent ensemble une * petite conversation , pour ainsi dire , sans se paibr. Après le premier échange de;, politesses , qui ne mampie jamais d'avoir lieu entre deux persimnes q^'on présente l'une à l'aùtre*^^ et dans lequel César mit autant de réserve que-Beau* clair mit d'affectatioli. «Le voilà, c'est bien lui; ce vc'est ainsi que les discours de mon ami Eugène ihe « .l'avaient dépeint , ^t Beauclair à ma tante assez haut pour* être entendu de' César. » — « C'est bien «t ainsi , dit César à ma mère assez haut pour être en* tendu de Beauclair, que, d'apnès sa réputation, je « me figurais le petit marquis à talons rouges. » — ce Quel malheur d'être bâti de la sorte , ajouta Beauclair d'un air de compassion ! d -^ « Quel malheur qu'un
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«si joli garçon ait si peu de cénrellë, ajouta César d'un air de compassion encore ' plus prononcé ! » Laure, en seipénchant à liion oreille , ne put s'empéicher de, me ^re : a Eugène , ce n'est pas là votre àmi
« GmUaum^. »
Peaudûr me fit un tallleau dâicieM dé la vie qu'il menait à Paris. Son père lui avait assuré^ une as^ez forte pension; mais elle était loin de lui suffire. Aussi* faisait - il des dettes. Elles ne l'inquiétaient pas ; H comptait sur des héritages. Il avait une tante, Un oncle ^t un vieux cousin tous trois sans enfants, dont il était le seul et unique- hériti^. Il fallait bien que ses créan* ciers attendissent avec résignation 1^ premier maHieùr qui lui enlèverait un de ses bons parents ; c'étiut aussi à cette époque qu'il avait' remis son entrée au«se^ce. ce Que Vf ux-^tu , mon cher, me dit«-il , pour vivre agréait blement à Pari$. ( et t^e n'est que 'là qu'un honnête « homme peut vivre), il faut avoir cinquante miHe ce livres de rente ou fjSiire par an cinquante mille francs a de dettes; en attendant les jf entes, je fais les dettes. )> A l'entendre , toutes^ les» jolies femmes couraient après lui ; il les trompait toutes , et il se glorifiait de marchef sur les traces de ces jeunes seigneurs que, sous la ré-* géliee, on avait décorés du beau nom de roués , et qui ont servi trop long-temps de modèles à tous nos jeimes courtisans. Le marquis de Beauclair avait feit dHmmenses progrès en suffisance et eh fatuité : je le trouvai bien plus fort que M. Doligndt. Il mHnterrogea sur mes bonnes fortunes ; je lui fis un aveu sincère de tout ce qui m'était arrivé. Il voulut que je le présentasse à mademoiselle Agathe Despardières ; il voulut voir
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Marie ; il me força nséme à le conduire chez le cha* noine dont madai^ Dobrerfil était devenue la gouver-^ nante; il m'ofirit de me venger de mademmseUe Agathe ; il tt^ouVa que rhovméte époux de Marie avaiii la figure d'un sôt; il plaisanta le ehàhomâ^silr lit fidélité de «sa gouvernante, Par^leut il cherchak à fiâre de reprit aux dépens df "meS amis, de ma famiHe, de toute la ville et à mes propres dépens , malgré son amitié pour moi. "
Avec mes parents, j'étais honteux d'avoir un' ami comme Beauclair^ avec Beaudatr^-je' rougissa^ des manière^ provinciales de ma ûmiVb. Ma cousine Laure se .promettait de fermer * notre porte au marquis de Beauclair après notre mariage , et mon cëusin le hossù £û$lût observer à mes fwrents que j^étais un excellent je^e homme, mais que^ malgré le grand caractère qu'ils avaient reeonnu en mot^Klès ma plus tendre enfance , il était bien à désirer que je iîisse toujours entouré d'honnêtes gens.'
M, le marquis avait fréquenté la bonne ^t la mau^ vàise compagnie; il en avait pris et^ confondu les différents langages, «c Je ne connais ce jeune homme que (c depuiè quelques jours , me disait mon oncle Gésar , R et je l'ai vu to«r-à-Umr grand seigneur et bourgeois , ce courtisw et fNmdeW> mauvais plaisant et spirituel, « arrogant et familier , faisant parfois l'officieux et le « sensible, toujours fat et plein de lui-même; c'est « vraiment une étude ibrt xurieuse. »
Beauclair , comme au collège , me vantait sans cesse ses nobles aïeux. Je ne sais comment César avait de*^ viné que, le père du bisaïeul de M. le marquis avait été
un brave et Adèle soldât du temps de la iigue, son bisaïeul un htiQnaj>le et imbiécitte valet du cardinal de Richelieu, apn grand* père un courtisan assez délié, homme <te plaisirs fous Ja jeunesse de Louis XIY et dévot 1S0U& madalne de Maintenon. I!ai d^a dit que son père avait agioté petaknt le système. « Ainsi ; disait César, en considérant les ancêtres de M. le marqais,' « je vois un brave, un sot, un courtisan*, un homme « avide ; il pourra bien finir par être un chevalier « d'industrie, et voilà comme on. dégénère. 1»
Le désir d'assister à mes noces n'était que le pré-* texte de la visite db Beauclair ; sok^véritable but était de m'emprunter de Targent. C'était une idée lumineuse qui lui était venue le jour oii il avait re&conb^ Ckiillaume au Lu?[embourg, et qu'il ne manqua', pas de me faire connaître , le soir m^e de son arrivée au chk^ teau, mais avec fi%èr«té, n'ayant pas Tair d'y attacher une grande 'importance; il avait tant d'autres ressources ! Je me regardai comihç heureux de pouvoir l'obliget^, et il était convenu qu'avant son départ je lui ferais prêter pat ma mère la somme dont ni avait besQin.
Sn s'informant de mes aventures, il s'était aussi i&f<Miné de celles de Guillaitme; il, avait voulu voir madame Gaspard ^ la femme du procureur , et par oc* casion, il avait consulté te procureur sur sa situation avec ses créanciers : celui-ci lui. avait donné de si excellents conseils , que Beauclair l'avait pris en grande affection.
Le jour du mariage est enfin fixé ;"4pais dans la nuit qui précède ce jour qui devait être si heureux , je suis
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réveillé en sursaut par lés sanglots débuta mère; elle m'apprend que mon père est très-çialade; je cours auprès de lui; la goutte est remontée dans l'estomac. Je vole à Goutances | je ramène en toule hâte un médecin habile établi depuis peu dans la ville. Vain es-r poir! vaios secours! mon père est à toute extrémité. Quelques hepres aprèi^ , malgré les remèdes les plus actifs y il m^rt.
A l'âge de soixante-huit ans, que j'ai atteint au' moment où j'écris cette histoire ^ l'imagé de mon père expirant est encore présente à ma pensée. Hork-iblè condition de notre destinée ! nous sommes condamnés à voir périr autçur de . nous la plupart des êtres qui nous sont chefs» Le cœur se brise dans ces terribles malheurs. En estril un plus afïraux que celui de perdre SQn père? Oui il en est un ^ c'est celui de perdre ^n fils. Hélas !. je lâs ai éprouvé^ tous deux.
Plus de mariage. Le deuil et la désolation remplissent cette maison qui fîit si long-temps l'asyle du bonheur de mes parents. 11^ avaient vécu vingt ans dans Tei^oir démon bonheur, et c'est wix moment où' leurs projets vont enfin s'accomplir que l'impitoyable mort vient rompre et renverser à jamais leur bonheur et leurs espérances. Le coup qui nous fi*appe a été si rapide, que personne n'a été prévenu. Toute la ville accourt pour fissister à des noces : il &ut changer les habits de fête en habits de deuil , et la circonstance ajoute encore à l'horreur de cette catastrophe imprévue.
Un jeune homme de vingt ans qui voit mourir son père se livre à la plus amère douleur ; cependant le malheureux ne connaît pas encore toute l'étendue de
sa perte. Il pleure son ami le ^lus. cher, celui dont il était le plus aimé; mais c^esî aussi sur lui-même qu'il devrait pleurer. Depuis vingt ans, il avait contracté; le désir de plaire à cet an^i, la crainte de l'àfSiger, l'habitude de lui obéir: quel frein peut remplacer cette puissante et respectable autorité? Une mère est plus faible et pltts feeile à se' laisser dominer. Un frère , un parent , iin autre ami ^ ne peuvent employer auprès de nous que la faible puissance de ' la raison , que les armes si difficiles à nàanier de la persuasion. Que dis- je ? leurs intérêts et les nôtres ne sont jamais assez confondus pour qu'ils nous paraissent toujours agir et parler dans 1& désir de notre propre bien. Trop souvent nous nous en défions ; mkis qui peut se défier de son père? Qu'il commande, qu'il prie ^ qu'il conseille , on sait que notre bcmheur est nécessaire au sien , que nptrc' malheur serait un malheur pour lui, que son amour pour nous est de l'amour pour luimême. Dans les âmes les plus abjectes , il survit en*^ çpre un sentimei^t noble, c'est l'amour paternel.* U est peu de firipoiïs qui li'aspirent à âûre un honnête homflde de leur fils.
Dès mon enfance , je> m'étais ^ asm habilement exercé à tourner suivant mé^ désirs l'autorité de mon père. Souvent déjà j'avais bravé ses ordres , jiouvent je les avais éludés à son insu. Malgré la ^vénération que je n'ai jamais cessé de conserver à sa mémoire , je suis obligé d'avouer que ces ordre» ne furent pas toujours ceux qu'il aurait dû me donner; que ses .mesures pour mon éducation, toujours dictées par la plus vive tendresse, ne ftiisent j^as toujours les meil-
leures elles plus sages. Je crois cependant que s!il eât vécu je n'aurais' pâs fait toutes les actioQs £>lles oU' sottes auxquelles. j'eus la faiblesse de mé livrer. ^Un . père est comme une providence bienfaisante et souveraine placée auprès de nous pour nous sauver du mal et nous forcer au bien. . * . - ^ '
Ainsi Guillaume était parti', mo^ père, venait d'expirer dans, mes bras , et le marquis de Beauclair était . auprès de moi.