‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 4 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la famille d* Eugène et de sa naissance: — De la Jamille de Guillaume et de sa ritUssanee.

JLouis EuGEiTE DE Senîtevillï: , mon père , était un bon et pauvre gentilhomme de Normànctié. Mon aïeul, que je n*ai jamais connu , le fit entrer de bonne heure dans les mousquetaires. Il passa donc les premières années de sa jeunesse à Paris. Apries avoir, comme cela se pratiquait alors parmi le^ lïiousquetaires , battu le guet, cassé quelques lanterpes , fait des dettes, blessé

n EUGÈNE

son homme dans un duel et séduit quelques jeunes filles d^ bonne volonté, il obtint une sous-lieutenance de dragons, et servit, dans k guerre de la succession, sous le fameux maréchal de Villars. Ce fut la veuve d'un financier , femme très - respectable par son âge , mais d'une humeur très -charitable* pour les jeunes officiers, qui fit. les frais de ^on équipage. Il eut le bonheur de se distinguer à la journée de Dehain^, et fut nommé capitaine .sur le champ de bataille. Lst paix de Rastadt vint mettre un terme à. son ambition milits^e. > ' ^ '

> Il avait perdu ses parents et recueilli, suivant la coutume de Normandie, les deux tiers des successions paternelle et maternelle ; mais ces deux tiers lui suffisaient à peine pour exister. Jugez quelles ressources il restait à Emilie de Senneville, sa jeune sœur, qui n'avait que l'autre tiers pour dot et pour apanage ? Mon père ne voulut pas se séparer de sa sœur, et, malgré le mauvais état^le ses affaires, il ne -désespéra pas de la marier et de faire lui-même un grand mariage, car il se serait cru coupable envers l'état de laisser éteindre sa maison. Il se souvenait avec orgueil que la noblesse de sa famille remontait jusqtjt'à la première invasion des Normands en France. Il aurait bien voulu habiter un vieux château, situé à quelques lieues de la ville de Coutançcs, seul reste de la magnificence de ses ancêtres ; mais cet antique mpuioir exigeait des réparations si urgentes et si considérables, qu'il fallut renoncer à ce projet. Il loua dans la ville une petite maison oii il vint s'établir avec sa sœur.

M. de Senneville était encore jeune et de bonne

ET GUILLAUME. i3

mine. Il av^t des épaulettes, une dragonne à son épée et la croi& de Saint-^Loui^ à la boutonnière. On l'appelait M. le baron. Il eut bientôt le bonheur de plaire à mademoiselle Thérèse dç^LaBpulinière, fille d'un vieyx lieutenant de la mariAe «rc^^e. La famille de M. de La Boulinière 'était presque aiissi pauvre que la notice ; mais elle était presque aussi noble, et mon père se consola de ne point trouver de. fortune , en pensant qu'il ne faisait point une mésalliance.

Plusieurs années se passèrent daiis les charmes de la plus douce union ; mais madame de Senneville ne donnait point d'héritier à son mari. Emilie vivait ^en très -bonne intelligence avec sa belle -sœur; mais il ne se présentait point de mariage pouF elle. Mon père, persuadé que la noblesse devait tenir lieu de fortune , l'avait proposée avec confiance au fils d'un riche fabricant de dentelles; mais quoique les jeunes gens s'aimassent , il .avait eu le chagrin de voir sa proposition rejetée par le père du jeun^ homme', grossier et im* portant roturier, qui avait l'impertinence de demander une dot. ^

Quelques jqurs après cette humiliation , ma mère se déclafit 'grosse , et, le léo^main de cette bonne nouvelle, mon père reçut une lettre d'un notaire de Paris qui lui apprenait que son onde Nicolas de Senneville ^ dont on n'av^t pas entendu parler depuis plus de quinze ans, qui s'était annoncé con^me un très-mauvais sujet , et qu'en conséquence on avait fait passer aux îles , était mort sa#s enfants , à la Martinique , laissant une grande fortune et un testament bon et valable , par lequel il partageait en portions égales cette fortunes

i4 s EVGt^E

entte messire Louis-jEugène de Senneville sonjiçveu^ et demoiselle Emilie de Senneville sa lûèce. Les neuf mois qui précédèrent ma. naissance furent employés p^r mon péçe à réaliser. et à fajlre passer en France la succession de son oncle. %Oa répara le vieux château , et, tout en conservant le3 tourelles et le pont-levis^ on en fit une habitation plus moderne^ On acquit dans les environs toutes les terres qui avaient jadis appartenu à la famille. M. Louville , ce riphe fabricant , qui avait si dédaigneusement rejeté les avance^ de mon père, vint den^^nder la main d'Emilie 'pour son fils. Mon père, à son tour, était bien tenté de le refuser, mais il aimait trop sa sœur pour écouter son ressentiment. Il refléchit d'ailleurs quime fille pour se marier n'a pas tout-à-fait besoin du consentement de son frère, et il se hâta de donner le sien de bonne grâce.

Il y eut des noces magnifiques, car on venait d'obtenir la preuve que la succession de mon grand -oncle, après avoir passé par les -mains des hommes d'affaires de la Martinique et de la France , montait encore à cent mille livres de rente. IVÏbn père était donc i;iche de plus de cinquante mille livres de rente lorsque je vins au monde« Heureux comme il. était en train de l'être , il ne doutait pas que sa femnie ne lui donnât un garçon : elleiie trompa point son attenjte* Je naquis le aS mai.1719.

M.' de Senhéville qui pendant la grossesse de ma mère avait fait lés plus beaux et les plus vastes projets pour son fils, qui déjà me ^ voyait ambassadeur ou maréchal de France , qui déjà me cherchait uii précepteur et voulait trouver en lui toutes les vertus d'un évêque

ET GUPLLAUME. i5

et tout le savoir d'un père de l^église , commença par me mettre eh nourrice chez la. femme d'un de ses fenniérs,taccouchée le matin même d'un gros garçon.

Delorme (c'est le nom du fermier) était glorieux de sa roture, comme mon père l'était de sa noblesse. Il citait avec complaisance soii père, son grand -père et le père de son grand -père, qui avaient été laboureurs comme lui. Il a^ait fait la guerre ; il avait servi dan^ le régiment, dans la compagnie de mon père, et comme ils étaient du même pays , il s'était établi , !sauf la distance des rangs et du grade, yne véritable et sincère amitié entre le capitaine et son maréchal - deslogis. Delorme, à la paix^ était revenu épouser une jeune paysanne des environs de Saixit-Lo, qu'il aimait dès son enfance. C'était un homme de bon sens. Il était actif et laborieux ; sa femme était une excellente ménagère. Grâce atrttavail du mari, grâce à l'économie de la femme , il y avait de l'aisance dans la ferme , et Delorme trouvait encore lé moyen de faire passer quelques secours à une-soeur de sa femme, mademoiselle Victoire Le Brun, quittait en apprentissage chez une grosse couturière à Paris. . .

Il ne nous restait de pajrj^nt , du côté paternel , qu'un cousin assez éloigné. Il avait dix -neuf ans quand je naquis. U fallut bien le choisir pbur mon parrain , mal* gré les répugnances de ma mère, dont on verra la cause au chapitre suivant. Je fus baptisé dans la chapelle du château de mon père par monseigneur l'évêque de Coutances , qui , vu l'ancienne noblesse et la nou- » velle fortune de notre famille, avait voulu m'administrer \ui-'même ce premier, sacrement. Par la même

i6 EUGÈNE

occasion , il daigna baptiser le fils de JDeloizme , dont mon père fut le parrain. On le nomma Guillâuime , on me -nomma Eugèiie. Ce fut à cettexircônstaacede son baptéàie que ^Guillaume dut par la suite là protecti^m

de monseigneur.

Page 1