CHAPITRE il
Du parrain (T Eugène,
Il y avait dix-nêuf ans que mon parrain, -en venant au monde , avait clause dans sa famille autant de joie que ma naissance en causait alors dans la mienne. Sa mère, le trouvant gros et fort, avait exigé qu'on le nommât César. Au bout de deu2^ ans, on s'était aperçu que César était. l)ossu. Cette découverte n'avait pas altéré la tendresse de ses parents; mais elle lui valut, au collège et chez son père, les railleries -de ses camarades d'enfance. Les médecii^ prétendent qiie tous les bossus ont de l'esprit, parce qu'en général ils ont une grosse tête, et que chez eux le sang et les humeurs se portent au <;erveau avec plus de force et d'abondance que chez l^s autres hommes. Soit par cette raison, soit que.de sentant dans la nécessité d'avoir to\|jours une riposte prête aux épigrammes qu'on lui lançait , il eut de bonne heure aiguisé son esprit ; notre cousin César de Senneville étoi>nait et déconcertait les railleurs par la malignité et la rapidité de ses reparties. Du reste il était bon homme et sans fiel. Il disait des
méchancetés et n'en faisait pas ; il était serviable et d'eKcelleut conseil.
A dix-sept ans, il eut la fantaisie, en revenant d'un petit bien que son père possédait aux ei^virons de Ca« rentan, de traverser lés rues de doutances sur un grand et fort cheval. Il é^it petit, il avait la tête tellement enfoncée daps les épaules, qu'il se pouvait presque entièrement caché par celle de son cheval , et que , de loin , on i^e pouvait distinguer ce que portait l'animal» Quand il approcha, les passants n« purent s'empêcher de rire et de se moquer. Les petits garçons le poursuivaient; ils s'appelaient les lùis les autres, en s'écriant : « Ah! le bossu à cheval! veinez donc voir le bossu à « cheval ! » Ce malheureux cheval était ombrageux ; il eut peur j il s'eiDporta* Tout l'esprit de mon cousin ne pouvait rien contre les crîs des petits garçons et contre la frayeur de sa monture^ Il se croyait un ha*' bile cavalier, parce qu'il avait pris quelques leçons à l'académie. Gela n'empêcha pas que son cheval ne le jetât par terre, a Bonne leçon ^ dit-il , en s'apercevant qu'il «c avait un hras Cassé ; elle doit m'apprendre à luir les <c occasions de paraîti^ en public j je pourrais bien y « être souvent , comme aujourd'hui , lé jouet et la vic«- « time des hommes et des bêtes» » Il y avait alors à Cou** tances un chirurgien très -expert; il entreprit la cure du bossu , il y réussit parfaitement : seulement mon cousin resta un peu ^tropié du bras gauche*
L'année suivante , le bossu se prit d'amour peur une jeune et jolie personne. Il se flattait déjà que son esprit pourrait faire oublier sa bosse , lorsqu'un rival le surprit chez elle» Ge rival ^ par malheur pour mon cousin ,