CHAPITRE VH
Ze bossu a Paris.
ce Ah ! ab(! jietite cousiiflB , me dis*je , en mHiabillant «pour me rendre, chez C^sar,yous déclarez que ja- « mais vous ne m'épouserez , et vous me députez mon % cousin le bossu; car, il n'en faut pas douter, inquiète <( de xQQfa absence , de mon pipjet de mariage avec la oc fiUe du comte de ***, trop fière pour révéler vos in- Vc quiétudes à ma mère , c'est vous qui avez provoqué <c le voyage de notre cousin*. Vous comptez sur Pauto- 4x rite que lui donnent auprès de moi son titre de par- « rain, son âge et sa qualité de curateur. Or, puisque « vous m'envoyez ce. respectable émissaire , il est clair ce que vous m'aimez. Vous m'aimerez de même dans un «an, dans deux ans; donc je puis ^encore vous faire « attendre. » Ainsi j'allais voir César dans la ferme résolution de résister à toutes les instances qu'il pourrait me faire pour m'engager à quitter Paris. Le persi-r flage , cette manière , si générale aujourd'hui , de répondre et de discuter, en essayant de tourner tout en raillerie , commençait à devenir le ton à la mode parmi nou^s autres petits -maîtres. C'était sur ce ton que je me proposais de répondre à César,
Du bas de l'escalier de l'appartement de César, je fus fort étonné de l'entendre parler très - haut. On m'avait pourtant assuré qu'il était seul. A mesure que
a3"4 EUGENE ' '
j'approchais , mon ëtonnement redoubkit. Il me semblait qu'il ne causait avec personne, que c'était -toujours lui qui parlait , et qu'il grossissait sa yoix en parlant. J'ouvris sa porte , et je le vis en robe de chambre courte , son bonnet de nuit sur la tête , ^ampé fièrement devant une glace, faisant dès gestes ef cherchait à hausser sa petite taille. Il- ees^sa ses exercices dèsqu'il m'aperçut. Il vint à moi*, m'embrassa ttodrement^^ « Oh! ohî lui dis-je, en me hâtant de prendre mon toif railleur, dès qu'il m'eut donné des nouvelles de ma mère", « vous répétiez votre leçon , mon cher couce sin , Ypus cherchiez une itiflexion de voix pathétique «(pour m'attendrir, me persuader, et tâcher dt«mé « ramener aux pieds -de ma petite cousine. Soyez franc; ce vous venez à Paris comme ambassadeur muni de ' « pleins pouvoirs et chargé de négocier mon retour. »- •* — ce Non , mon cher cousin , me répondit-il , je ne suis a le député de personne; je viens de mon chef; je ne tf répétais pas la leçon que je me propose de te faire : ce j'espère que tu *n'es pas encore assez brouillé ^avBC • ce ton intérêt pour ne pâ5 te rendre aux bonnes raisonsa que je te mettrai sous les yeux sans ét»Ae et sans ce préparation. Je viens en effet dans le dessein de te ce ramener à Goutances; je viens savoir ce que veut ff dire cette proposition de mariage que tu pi'étends « t'avoir été faite; mais je viens aussi pour mon propre « coifipte. J'ai terminé une tragédie que je veux faire ce représenter. » — ce Une tragédie ! Vous avez fait une ce tragédie !» — ce Pourquoi pas ? Quand tu es entré , ce ce n'est pas de toi que je m'occupais :^e déclamais la te belle tirade que j'ai mise au troisième aôte dans la
sa bouche 4'Al^xandre-le-Grand. Car mon sujet est un < tr^t de la. vie du ymçiquepr de Darius. »
César avait en effet composé une tragédie. Le$ accidents qui lui élBient arrivés dans sa jeunesse l'avaient long-temp& mis en garde contre toute espèce de passion et d'ambition; m^iis, comme on peut s'en souvenir, au moment où Guîllauine était venu en vacances api:ès sa' rhétorique , ses progrès en littérature > son projet et son ébauche de tragédie avaient monté la tête de César. Il y savait donc cinq suis que la fantaisie d'être auteur^ lui était survenue. Il n'en avait fait confidence à personne. D'abord il l'avait combattue ; puis il l'avait 'caressée; il avait fini par s'y livrer tout entier, et, sa vanité se £Drtij|ant à mesure qu'il avançait dans son travail, il trouvait sa tragédie si parfaite , qu'il croyait bien que M. de Voltaire lia ferait l'honneur d'en prendre de l'ombrage. Il venait , ne prévoyant aucun obstacle , passer six semaines à P.aris pour lire son ouvrage aux comédiens , le faire recevoir , apprendre et représenter. . Mon cousin César, ne mit à fin que fort peu d'entreprises dans le cours de sa longue vie, mais il se montra toujours impatient de terminer ce qu'il avait entrepris. A peine descendu de voiture , il St'était présenté che^ moi; il avait demandé par écrit, Ain rendez-vous au comte de *** et uii autre à mademoiselle Gaussin. Il attendait les Réponses au moment où j'arrivai chez lui.
Sa fantaisie tragique me fit rire; mais je fus alarmé du rendez-vous qu'y avait demandé au comte. On va découvrir, qne cette proposition de mariage est un petit roman de ma façon. Ma frayeur augmenta, quand un des gens du comté apporta devant moi la réponse de
son maître : il priait M« César de Senneville de vouloir bien se rendre à Versailles dans la jowcùée. J'ess^ais de retenir mon cousin , lorsqu'un petit laquais de mademoiselle Gaussin vint lui annoncer que sa maîtresse Tattendait à midi. <c Tu vois que je, n'ai pas'un instant <c à perdre, me dit-il, très-sati^fiiit de l'honnête pro-' cédé du comte , mais enthousiasmé de celui «de nmdemoiselle Gaussin. Je cours chez cette cél^re ac* « trice ; je prends jour avec elle pour ta lecture de ma « tragédie ; puis je monte dans une petite voiture de la « cour, et je suis à trois hejires chez le comte de ***• ce âans adieu, mon cher cousin. »
Je me hâtai d'aller trouver Beauclair pour le coilsuU ter svtt la conduite que j'avais à tenir. Celui-ci fut enchanté du voyage de César. Avec son ignorance du monde et des usages, mon cousin ne pouvait manquer me dit-il, de commettre mille inconséquences; sa tournure ne pouvait manquer d'apprêter à rire à tous ceux qui le verraient. Beauclair me propos^ charitablement de mè mettre à la tête des rieurs, et de faire de moki cousin César un objet d'amusement pour nos amis. Malgré les progrès remarquables que j'avais déjà faits^ fn impertinence, je rejetai ce projet. Je me souvenais de la constante amitié que César me témoignait depuis mon enfance ; j'avais pour mon cousin une affection mêlée de respect ; cependant j'exprimai la ferme volonté de ne pas me laisser maîtriser par'^lui : a César n'était < pas mon père ; en y réfléchissant , que m'importait a que le comte l'éclairât sur le petit, mensonge que je ce m'étais permis de faire à ma mère.î^N'avais-je pas déjà a cessé de voir le comte? Ce n'e$t pas à l'estime de ces
ce gens sévères que je prétends. » Beauclair regrettait qàcvj^ ne 'voulusse pas égayer mes amis aux dépens de mon parrain; mais il se consolait en pensant que ma* demoiseUeGanssin serait moins compatissante et iiioins respectueuse envers le nouvel auteur tragique. Il me fortifia dahs.les belles dispositions où j'étais de tenir tête à <iésar. * . ,
A son retour de Versailles, César était furieux. Il me rendait jusÉl^e s«r Mû point ; il me devait le boti accueil: du comte à qui je n'avais parlé de lui que danà les ^rmes les plus honorables ; mais il n'avait pas eu de peine à découvrir que jamais il n'avait été quesr tirâ de mariage entre une des filles du comte et moi. Malgré toute l'adresse que César avait mise dans ses discours, le comte avait bientôt reconnu que je m'étais ' permis de mêler sa fille et lui dans mes mensonges à ma mère ; il en avait souri de pitié. Cette pitié du comte avait redoublé la colère de César contre moi. Il voulut prendre un ton de miutre et de tuteur , je me fâchai f je lui répondis que je n'avais d'ordres à recevoir que de ma mère, a Malheureux Eugène, reprit-il, ' « quel chagrin me cause ta mauvaise conduite ! Quel « chagrin vont causer à ta mère les nouvelles que' je ce lui porterai ! » Son courroux ne m'avait pas effrayé, je me sentis attendri de sa douleur; mais il eut la mal« adresse de me citer l'exemple de Guillaume; je fus |>ique qu'on m'offrit pour modèle le fils d'un de mes fermiers. Cependant , pour détourner la eolèré de César, je l'interrogeai sur sa visite à mademoiselle (Sftussin, Tout-à-çoup il s'apaisa, je le vis radieux (il avait repris alors toute la vanité de son jeune âge); il
était enchanté de la politesse etrjâé l'affabilité de ma* demoiselle Gaussin; A la lettre spirituelle , de bon tin et fort coInpUmenteuse de Césai^ , mademoiselle Gaussin avait cru reconnaître que ce n'était pas un homme dont on dût mépriser le talent ; aussi s'était^çUe hâtée de lui répondre. En le voyant ^ elle avait été un peu surprise de sa figure; mais elle s'était prompCement remise. Mon cousin prétendait d'ailleurs qu'au hiilieu de toutes ses disgrâces liaturelleis ou accidentelles , il avait conservé 'quelqiie chose de noble dans la physio^ nomie. Sa conversation avait achevé de donner bonne opinion de lui à mademoiselle Gaussin. Il lui était bien échippé de citer un vers d'Horace , mais il s'était hâté d'en donner l'explication. Il tlevait lire sa tragédie le lendemain devant un petit comité d'amis; il me proposa de me mener avec lui : j'acceptai. César ne pensait plus qu'à sa tragédie ; il avait oubUé tous ses griefe
contre moi. '
J'attendais quelques amis à souper. J'erigaçcai Ci^r à rester avec nous, m A la bonne heure , me dit - il di riant. Ne crois pas cependant que je cesse de t'en « vouloir ; je suspende ma colère, mais je la reprendrai; m je ne te pardonnerai tes sottises que quand nous te « verrons en train de n'en plus faire. »
J^feus l'attention, à mesure qu'un de mes amis arrivait , d'aller au-devant de lui sans affectation , et de le prévenir qu'il allait voir mon cousin le bossu , pour qui je le priais d'avoir beaucoup d*égards. Teus l'attention de témoigner sans cesse à César, devant mes amis, du respect, de l'estime, de l'aftection. Tout se passait le mieux du monde, lorsque Beauclair parut. Malgré
mes prières, il se' mit à railler cruellement César, eu §orte que les autres.,., qui jusqu'alors s'étaient fort bien conduits , se joignirent à Beauclair et persiflèrcfnt tour ^ à tour mon cousin le bossu. César se défendit* comme i;ji lion; il répondait à tout, et, à chaque réplique, tous étaicQt pour lui, hors celui qui l'avait attaqué. A l'un qiu voulait par)ar ça eonnâkisspur. de nos grands auteurs draniatiques , il démontrait avec poktesse qu'il fallait savo^* les premiers élé9:^iiLts d!une langue avant .de prononcer sur ses chefs-d'œuvre.. A l'autre qui lui deman,dait s'il n'avait pas eu bien des maîtresses dans sa vie, il répliquait qu'il ne les avait pas comptées, maisf qu'il savait le nombre de ses amis. Je» commentai par être du parti de César; mais bientôt^ entraîné par Tëxemple , je me joignis aux assaillants ^ et je ne ï\3^ p^s le moins impertinent. C^ar, qui pendant Ja bataiUfi avait ccHUS^vé l'avantage, ennuyé plutôt que Ussé de nous répondre, se leva le premier de table. « Messi^irs y nous dit-il , j'étais bien aise d'observer les ce amis dt; mon petit cousin Eugène,. Je l'ai fait, et je <c sais oe que je dois penser de vous. Franchement €( vous vous^ appréciez trop haut, en bien ccmime en « mal. Vous vous croyez les gens les plus aimables du ç monde , et j!ai vu mieux que vous. Vous vous croyér <c les plus grands scélérats en fait d'amour et de ga«- « lanterie , et j'ai vu pis * que vous. Pour ' toi , mon a cher filleul , je' te ^s gré d'avoir, été le dernier à «vouloir te moquer de moi. Je l'ai toujours dit, le (c ciosur est bon ch^ toi, mais la tête est faible et tu' (( la crois forte. Bonsoir. » \
Le [^demain César était de très-mauvaise humeur.
a4o EUGÈNE
Mademoiselle Qaussin lui avait lAarqué danâ un trèsjoli petit billet qu'elle était au désespoir, qu'un obstacle imprévu ne lui permettait pas de le recevoir , comme elle se l'était, promis , et qu'il fallait remettre la lecture ' au lendemain. Le lendemain, nouvel obst^de. L'humeur de C^r allait croissant; Jl ^en devenait plus vif et plus pressant dans les remontrances qii'il m'adre3* sait. Gep^nds^t mademoiselle Gaussin y mit ^es procédés, elle ne promena pas trop long-temps mon cousin. Le septièfne jour ,' elle n'envoya pas de contr'ordre : j'allai chez elle, avec César. Nous trouvâmes un .petit cercle de sept à huit connaisseurs , ou soi-disant tels. Les meilleurs esprits, ne sont pas toujours à l'abri des plus singulières bizarreries^ et quelquefois ils se passionnent pour ces bizarrerie^ avec une force qui les fait ressembler par intervalles à des sots. On prit place. César déroula son cahier et commença sa lecture. La première scène obtint tous les sUfirages; elle ét^t bien écrite et bieii faitQ; il n'y eut qu'un beau jeune homme placé d^ns .un coin du salon qui ne mêla pas» ses applaudissements à ceux des autres. Je demandai à l'un de mes voisins ce que c'était que ce iponsieur : j'appris que c'était l'auteur d'une tragédie tombée $ix mois auparavant, et je ne fus plus surpris de son hu-* meur. A la seconde scène ^ Éphestion venait annoncer aux habitants de Tarse l'airivée d'Alexandre. Un des assistants interroipipit César i « Pardon , lui dit-il , mais a il faut xfue je n'aie pas bien .compris k longue péri- « phrase qui termine le portrait , d'ailleurs très - bien « fait , de votre héros. » César relut sa périphrase ; toute la société parut fort étonnée, a £h ! mais , monsieur,
ET GtlILLAUME. aAi
« lui dit la personne '<jui Favàit interrompu, voici qui « me paraît bien lîingùliarj on dirait que vous àVez k voulu faire ' entendre qil' Alexandre, étsut bossu. » ' — « Oui^ monsieur, reprit vivement Gésir, et |e soutiens « qulAleiuRidre éf ait; des nôtres. » A ces 'mots, l'étonnenient redoubla ; te vis un sourire de satisfaction sur les lèvres du beau jeune homme S^ord si mécontent du plaisir qu'avait fait la première scène. « Lisez Hu- .«tarque, continua César, vous j verrez que F artiste « Lysippus fut celui qui Représenta l'image de ce grand d réi h mieux au naturel ^ W qii*ii a parfaitement bien « obiers^ et représenté sa façon de porter le cou un « peu penchant du coté gauche. Or, quand un artiste ^ me représente un roî le' cou penchant du coté gau- ^che^ j'en conclus qtte *répaàlè droite du monarque m était réellement plus, haute que l'épaule gauche , et « une épaule plus haute que l'autre constitue une véri- «jtable bosse : voyez la mienne. ï/aftiste Lysippus, « pqr flatterie , n'a pas voulu'modeter Alexandre toutce à-fait tel qu'il était; mais mm, bossil, qui ne rougis « pas de l'être^ pourquoi ne dîraîs-je pas franchement « lia dàidse^ ^A«s ma tragédie ? )r — « Ah ! monsieur, ce lui dit-on, un roi bossu 1 £hl de gra^, à quoi cela «pevt-îl vous conduire?» — «A quoi? reprit-îî; « Alexandre dans un corps petit tt contrefait recèle et « déploie un grand génie , tm grand courage. Darius ce est le plus bel hcmune de son royaume ejt se laissé « iM^tre "«t détnonèr. Vous^iHez voit- quel ^rti j'ai su « tirer de ce contraéte. C'est une nouveauté , j'en con-N . «viens, mais il faut être hdrdi et vrai dans les arts. " « Shakespeare, dies nos voisins, a-t-il cherché à dé-. ^