‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 42 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Voycige d^ Eugène et de Beauclair.

4V.VÊG quelle .chaleur Beauclair et. moi nous nous en-^ ' tretenions dans notre chaise-âe-poste des plaisirs que /iious nous promettions de goûter dans les pays que nous ' allions parcourir ! Comme nous nous excitions mutuellement à faire la guerre aux maris, à conquérir toutes les femmes, à braver les jalousies' espagnoles, les scrupule italiens , à vaincre l'antipatliie anglaise pour les grâces des petits^maitres français ! Avec quelle sagapité, quelle rapidité nous devions observer les. mœurs, Tes monuments et les .gouvernements ! Il ne nous fallait qu'un an ou. dix-huit mois tout au plus pour accomplir ces vastes projeta. A notre retour , nous espérions écrire et publier nos voyages. 3eauëlair avait plus dé flegme et d'expérience ; j'avais plUs" d'î^rdeur et de curiosité. C'était Beauclair qui réglait et faisait tous les frais ; c'était moi qui faisais tous les fonds. ,

Nous passâmes vingt-quatre heures à Bruxelles. Nous vîmes le parc, la comédie et le palais dès archiducs^

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Nous écrivîmes sur nos ^ tablettes qu'en Flandre les femmes sont grasses et blanches, que le pays est trèsfertile , qu'on n'y boit guère plus de vin qu'en Normandie; et, comme il était possible que nous ne revissions pas Bruxelles, voilà toujours un peuple jugé, une capitale observée.

Dans la saison des eaux, la pe^te ville de Spa ressemble à Compiègne ou à Fontainebleau , pendant les voyages de la cour. Il y a trois fois autant d'étrangers que d^habitants. Nous y trouvâmes quelques malades de bonne foi , des jolies femmes qui s'étaiept fait con^ seiller les eaux , et des joueurs de toutes les nations.

Dès.le premier soir, en entrant à la redoute, Beauclair courut se place^ à une table de jeu. U fut impossibtcr de l'en arracher. Pour moi, en parcourant hs salons^ je rencontrai quelques jeunes gens de connaissance. La redoute de Spa est comme le foyer' de l'opéra : un homme un peu répandu à Pans est sûr d'y trouver qudquei amis intimes.

Je me présenti^i moi «» même., et je me fis {présenter WJL personâages distingués qui étaient venus à Spft se divertir ou prendre les eaux. Il y avjdt des lords et dea barônmets , des excellences italiennes ;^ je n'ai pas besoin de dire/jue les barons allemands n'y manquaient paSé

Avide de conunenoer mon C6urs d'études, j!intcr* rogeai'Ces illustres yoyageurs aVec cette gravité , cett« importance ridicide qui annoncent la plus complète vanité. Je n'attendais pas qu'ils m'interrogeassent à leur tour pour leur donner , à ma manière , les détails les plus lumineux sur notre climat, sur nos spectacles, sur nos courtisanea, sur la cour et sur Paris. Je ne les

<juittaî que fort tmà^ et bien persuajAé que je leur avais inspiré une grande idée dç la France, et sar^tout du jeune et brillant;^ fipaeitilhomme français (jui leur avait parlé. « M<m Dieu! eoimne on s'ÎQstraît en voyageant ,» me disi^^je en sortant de; la salle dû bal pour aller joindre Beauclair à la salle 4e jeu !

Tout-à*coup je vois pfiasèr, en riant aux éclats, une femme autour de Ia<)u^ l'emjprissent toutes ks personnes avec qui fiû causé. De quoi rîait-elle? C'était sans doute de la galanterie empesée et prétentieuse d'un vieux conimande9r hongrois qui lui donnait la main, le m'informe, j'apprends que c'efi madame Saîiit-^- HiiflMre , jeune veuye née à Toulouse , habitant Paris depuis deux a& , et je me rappdile en effet en avoir entendu piarkr. C'est une femme, me dk-on, accoutumée à in^irer de grandes passions. Comme elle se connaît elleVmême, elle craint de $'«nftammer, majs elle se fait un jeu d'enflammei^ ses amahts. Elle veut être adorée ^ et quand elle a .poussé un pauvre jeune homme jusqu'à l'idolâtrie , c^st un charme p6ur elle de lerédtiire atl désespoir. C'est ainsi qu'ellif s'est conduite à"^ Toulouse y et déjà l'on cite à Paris deux, infortunés de «a façon ; ¥%m s'est fait cfaai^trebx , Pautre a voulu se ûier, et sa famille a été^ obligée^ le fafre interdire^. A «mesure qu'on me donnait ces renseignements , je sentaia naîti^et cràître dansmcM ame un violent désir de venger les malheureux désespérés par tnadàme Saint- JQilaire. Au moment même bu j'avais demande quelle était cette femme 9 je l'avais^ vue ifxer ses regards sur pioi , se pencher i l'iyreiHé du vieux' commandeur , et probablement Im^d^ander qul^j'étifo. Je sailsn cette

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circ(Mi8tanee pour iii'appA>cher ii'aHe ; je m'estimar heureux d'avoir excité son attention , elle me répondit avec'pofitesse. Nous ne nous étions jamais vus à Paris, .mais mon nt>m ne lui .était p^ inconnu. Elle se félicita de la rencontre ; elle m'invita pour le lendemain à un petit bal qu'elle donnait à tous les buveurs d'eau. EUe sortit , et je rejoignis Beaudakç. Nous nous racontâmes l'emploi de notr^ soiréo. Il avait joué ^un malheur efiroyable ; mais il avait fait ta connaissance d'un comte italien fort aimable et tr^-expert à tous les jeux. Je lui parlai 'avec feu c}e madame Saint-Hilaire. / Le lendemain matin , le comte itahen , ce nouVel ami de Beauclair , vint lui faire visite. Il eurent ensemble une longue coHfiéfadce; Le soir, j'Allai seul au bal de madame Saint-Htlaire ; Beauclair retourna au jeu.

Jusque-là c'était la vanité qui m'avait dirigé dans la chqix des femmes à qui j^avais fait la cour /c'était encore la vanité qui m'attirait vers madame Saint-Hilaire ; mais bientôt j'éprouvai pour elle un sentiment plus vif. Elle avait tant d'esprit, de^ieté , de grâces et de charmes î elle savait si bien faire naître les espéi^nces et les inquiétudes! Nous étions sept à huit jeimes gens épris du plus ardent amour. Chacun croyait avoir fait des progrès; chacun, suivant son caractère, se moquait ou prenait pitié dé ses rivaux. Pour moi j'en perdis la tête. Après avoir déjà si souvent joué la passion , j'en res-* sentais une réelle ; c'était un grand malheur pour moi. Sans être heureux, j'étais jaloux. La facilité que j'avais eue à triompher des autres femmes me rendait suspectes les. actions les*plus innocentes. de madame Saint-Hilaire. Far une juste pupition du. ciel, c'est

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presque. toujours d'une- coquette qu'un petit-maître est véritablement ^pris; et souvent aussi la cîoqùette, qui dédaigne et qui joue toUs ses 'soupirants^ se prend d'amour pour le fat qui ne veut pas d'elle.

Beauclair s'était associé avec son comte italien. Dès le premier jour de l'association , il avait regagné bien plus qu'il n'avait perdu la 'veille. Tous leô soirs je lui racontais à quel point jVn étais avec madame Saint- Hilaire; il me racdntait ses bonnes fortunes du trenteet-quarànte. On eût dit que son cher comte maîtrisait le hasard. Quelquefois y quand j'étais mécontent de madame Saint -* Hilaire , j'aHais joindre Beauclair au jeu. Comme je jouais par humeur et avec orgueil , je ne laissai pas de perdre beaucoup d'argent.

CependantSnadâme Saint-Hilaire nous menaçait de quitter Spa ^ pour retourner à Paris. Quelle désolation pour tou^ ses adorateurs! pour moi^ sur-* tout! mon amour était parvenu au plus haut degré. La seule idée de m'en serrer m'avait fait prendre en liaine ces pro* jets de voyages naguère encoi:e si charmants à mes yeu|p. Quand elle crut avoir bien monté la tête et troublé la raiscm de tous les jeunes gen^ qui se trouvaient a,ux eâuK , elle partit. A cette tioUvetle , épeihdn , je démande des chevaux; je ne pense jllus *à paftourir l'Europe, je veux aK^dre madame Saint-Hilaire , ou du moins arriver en même temps.qu'elle à Paris. Je vais trouver •Bea^uclair à la redoutée ; je lui annonce qu^il faut partir à l'instant même. Il ne le peut pas ; il faut quil suive une martingale qu'il a Commencée avec son comte italien. « Prends notre vditurey me dit-il ; je ne manque- « rai pas d'occasioAs pour te joindre ' bientôt. Les

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(c voyages n'ont plus de charmes pour, moi, puisqu'il « ine faudrait voyager s«is toi. ». ^

Madame $aii^« Hilai^e avait deux heurea d'avance ; Inais je payai si généreusement lés iguides, quà la dernière poste avant Yalepiciennes , j'aperçuf sa voiture qui relays^it. La n^it approcdiait, A 'Vinstant même je &rme un projet qui 'mé réussit.' Sans me fkire voir, je gagne le postillon qui doit la conduire. J'obtiens de lui qu'il va ménager se^ chevaux , et faire en sorte de nWriver ku\ portes de Yali^nciennes qU'a la nuit close. Il exécute mes ordres avec int^ligence. Vingts fois il arrête et descend pour rajuster quelque chose à son att^age ou à sa vcHture. La mienne sui* vait à cinquante pas. Madame 5aint*Hilaine ae trouve aux portes de Yaleiicîennes queliJUes minutes après qu'on venait de lés fermeK C'est 'une ville de guerre; nul moyen de les faire ouvrir. Il iaut passer la nuit dans une misérable auberge hors .de la ville. Elle exf primait encore toqt son médontentemeni contre son postillon , Iors<|ue j'arrive mai«^niê&e ^ns ma chaise^ lignant d'être encore plus courroucé qu'elle de ne pouvoir continuer ma route. Je l'aperçois eiv entrant dan$ l'auberge; je change de rôle; je me'félieîte de l'heureux contre-temps xpà. me la fait atteindre ;Je me hâte de lui di^e qu'ayant apprts son dépai^t , et ne pouwpl vivre sans elle, je retourne à Paris pour la voir, l'aimer et vaincK ses rigueurs. Elle paraît heureux % de me renoontrel* dans eette 'auberge ou elle est omdamnée à reAer jusqu'aij^ jour. £lle est touchée de la preuve d'amour que je lui ai donnée , en partant pour voler sur ses traces. Sa femme de* chambre, qui était fort bien avec M.

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Dupré, «îôn valet, ^ dôhnaif tant de peine pour que sa maîtresse fût traitée wssi bien qu'elle pouraît l'être par l«s gens de l'auberge , que souvent eHe nous laissa tête à tête^ Tous mes rivaux étaient restés à Spa; }â eirconstànce était favorable. Jejroe gardai d'ea abu$er; e'eût été compromettre taon succès. Je témoignai le plu§ ardent W)Our , mais aussi le respect ie plus profond* tette coftduile acheva.de me gagner let^œur de ma* dame Saint-Hilalre : elle me permit de l'escorter pen- .daîit le reste de la rotite. Mais avant d'arriver ^ Paris te n'était déjà plus cette coquette 'brûlant d'attacher mille ^amants à son char; c'était tMic femme tendre, heureuse de plâice à moi Seul , n'ayaftt plus d'ambition ^e iîelle de me plaire. C'était iiien ainsi ^u'on me l'avait dépeitite« Coquette •impitojraWe , tant xjtfelle n'éprouvait pas un sentiment ée préférence , elfe deveyenait, dès qu^elle arait cédé, l'amairïe la plus passionnée*

Ainsi je rentrai dans Paris, un mois juste aptes q«e j'en étais parti. Mes lettres de <^édît siir les prineipajeis villeë de l'Europe me fureM inutiles , et mes grands voyages sçbocnèï'eHt à celui des eaux de Spa.

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