‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 6 sur 70 · Tome IX · texte numérisé non relu

Tome IX

i8 EUGÈNE

-était le maître d'escFÙ^e de tous les soldats de marine qui se trouvaient en semestre à Coutances* Il cornmença la conversation par railler le bossu si^ia beauté, sur^ la régularité de sa structure.' Mon dousin était brave et amoureux. Après de grands compliments à son rival sur la finesse de son esprit et sur la grâce de ses plaisanteries , le bossu provoqua le maître en filât d'armes. Au moment oîi il venait de parer foirt liabilement un coup qui devait le percer de part en part , mon cousin- reçut sous Fceil droit une blessure assez profondje. «Bifen obligé, dit -il, malgré la vive douleur n qu'il éprouvait ; voilà ma figure assortie à ma t^Ue. ce Je ne serai plus tenta de faire U cour aux belles i <x c^est peut-être un bonheur p<mr moi. » Le même chirurgien qui l'avait si bien guéri de sa fracture ne fut pas tout*-à-^fiiit aussi heureux dans cette secondç cure^que dans la première; mon cousin jperdit tout-àfait l'œi} droit. , * . -,

Pendant sa convale^enee, César, se regardant kn mirôïr de Tceil qui lui 'restait, fit de graves réflexions sur IMtat qu'il devait prendre. Jusque-là il avait balancé entre l'ëpée et, le barreau. = « Eu bonne foi , se a dit-il, si j'avaiis autant de foltune que de noblesse, « d'esprit et de tourage ( la vanité était alors le grand <c défaut' dé notre pousin le bossu )^ je pourrais faire « mon dKemin c(Hmne feu M. le marécjbal de Luxem- « bourg ^ mais j'ai tout au plus de ^uoi mener la vie a modeste d'un curé à portion congrue. Je ne me sens « aucune inclination pour l'état ecclésiastique. Je serais (H repoussé du service. Il ferait beaii me Voir, avec ma « bosse, datisie banc des avocats , ou parmi les juges

a d'un présîdiaU Allonl , je ne suis pas fait pour, être aca teur dans ce bas monde : si je suis sage , je ine bor« ce lierai au rdle de spectateur, d'observateur, de eon- « templateur. Je n'aurai pas les vives jouitsances <)ue ce lèâ hommes doivent à leurs passions , mais je n'éprouce verai point les tourmisnts que ces passions entraînent ce à leur suite. Je ne me maiiqrai pas : ce serait p^e ce perdue que -de chercher une jolie femme qui voulik a de moi /et je ne voudrais pasda lîelle qui me res** ce semblerait , n'eût^elle qu'un setul des trois petits désace gréments que je dois à la nature et. aux accidents. Je a n'irai pas à Paris : je n'ai pas assez de fortune pour ce y vivre à mon aiHe et indépendant. La ville de Coûter tances , que âisfj^e ? ma fitmille seule suffit pour oc» ce Guper une longue vie d'(d>servateur , et j'ai peme à « croire que ije vive long-lemps. .S'il faut en croire les ce médeciiis^ les bossus ne poussent pas loin leur car* ce rière. » ( En cela mon cousin se trompa : on verra , par la suite de cette histoire, qu'il parvint à un âge très-avancé. ) « D'ailleurs , ajouta-t-il ea se parlant tou^ <e jours ji lui-même, je suis connu dans mon pays; on tf est habitué 11 in'y voir; je suis sâr,d^ ne p&s m'j « fidre remarquer, pourvu que je ne m'avise plus de « monter à cheval. A Paris, mâme à.pied, je aérais un ce objet de ciiriosité toutes les fois que je me montrorâi ce dans im lieu public. )» Ici le bossu se trompait encore : On sait que Paris est le )ieu oh l'on peut le plus Csicilement se perdre dans la foule , et nous^ y rencon** trons tous les jours les figures les j>lus eitaiordinaires qui n'excitent pas la plus légère attention^ ce G'e^ dé^

ao EUGÈNE

« cidé, coiitinua«t-il, au lieu de faire des sottises et des «c folies , j'emploierai ma yie à rire des folies et des sot- « tises des autres^ » , -

César fut long-témp^ fidèle au plan qu'il venait de se tracer. Il avait Yait d'excellentes études ; llorace était son auteur favori; il le possédait et le citait à tous moments et toujours à propos. Il passait le temps à se promener et à regarder ^ à causer et à faire causer ^ à réfléchir et à écrire*

(Cependant il ne se borna point à observer et à rire de ses obset^tions ; il essaya souvent, par ses bons conseils, d'empêcher ses amis de faire des extrava^^ ganceSb Quelquefois il y parvint. Depuis sa réforme ^ il supportait avec plus de patience tes plaisanteries que sa bosse lui attirait^ On eût dit qu'il n'avait plus tant d'esprit , car il ne dierchait plus à en faine parade ; mais il avait plus de sens et une meilleure philosophie.

Il se sen^ eoeore quelquefois tourmente par de secrets désifs d'amour, par quelques -liiouvements d'am-t bition ; pour les i^éprimer , il se regaridait au miroir ; pour se consoler, il prenait sa flûte, dont il jouait assez médiocrement, et, après deux ou trois airs , il redevenait calmeet raisonnable^ A l'exemple de quelques bons curés de ville ou de caâipagne , il se donna une gouvernante^ Il en changeait tous les cinq ans , *et celle qu'il prenait était toujours plus jeune que celle qu'il congédiait; mais il garda jusqu'à sa mort celle qu'il prit à soixante ans*

: , Gésar avait déjà commencé . son nouveau genre de vùî, lorsqu'il fUt appelé aif château de mon père pour

ET GUILLAUME. ai

me tenir sur le$ fonts baplismaui^ avec madame de «La Boulinière, mon aïeule maternelle. Ma mère était uii peu superstitieuse ; elle dràign'ait les vendredis ; à table elle ne pouvait vpir sans frémir les couverts en croix. Elle avait trop d'esprit pour né pas sentir qu'elle avait tort ; mais elle avait beau se faire les plus sages raisonnements , elle éprouvait dés terreurs qu'elle ne pouvait vaincre; et me voyant un parrain estropié, borgne et Lpssu , elle craignit que sa \ destinée n'inâuât sur la mienne. liC lecteur jugera par lé récit de mes aventures s'il n'fût pas été à désirer pour moi que je n'éprouvasse pas d'autres malbeurs que ceux qui étaient arrivés à mon cousin.

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