PREFACE. IX
un sentiment des nuances qu'on peut être tenté parfois de nommer excessifs. Bien souvent il détourne les expressions de ce qu'on peut appeler la grosse et simple acception : par sa façon de les construire, de les entourer et accompagner, elles prennent chez lui, au moyen du reflet des expressions voisines, des valeurs réduites ou étendues qui veulent, pour être bien comprises, une subtile attention. Il s'ensuit que, parmi les passages que nous allons citer à ce propos, il en est un bon nombre qui ne témoignent pas du commun usage de l'époque, et qui ont plutôt un caractère original, personnel. Mais que la signification particulière et l'application des mots soient, dans ces passages, propres à l'écrivain, ou qu'elles appartiennent à la langue de son temps, toujours est-il qu'employés comme ils le sont, ces mots, tout en gardant, pour de bons yeux, une suffisante clarté, étonnent à des degrés divers, et sont à relever, dans une étude comparative, pour ce qu'ils offrent d'insolite, d'inattendu. Les exemples que je choisis, montreront quel genre de différence de son langage au nôtre et probablement, dans plus d'un, à celui de ses contemporains mêmes, j'ai ici en vue. Je ne suis pas seul, je crois, à me sentir, je ne dis pas choqué , mais arrêté un moment , comme on l'est par l'inaccoutumé, et surpris plus ou moins, par les emplois de mots que voici. Je les range dans l'ordre alphabétique , afin que le lecteur, voulant en retrouver tel ou tel qui l'aurait frappé, le puisse aisément.
« Un sot riche et accrédité » (I, 258) ', « Seguier a été grand et accrédité sans ministère » (II, 4^7) '• ayant du crédit, de l'autorité, grande considération. L'Académie, dans les premières éditions de son Dictionnaire^ n'applique aussi le mot qu'à des noms de personnes; ce n'est qu'à partir de 1740 qu'elle le construit avec certains noms de choses.
« La lune n achève par jour que cinq cent quarante mille lieues » (II, iSg). L'Académie ne donne, dans ses diverses éditions, nul exemple de cet emploi (ïac/iecer.
Action , désignant d'une manière générale toute pièce d'éloquence : « Inaction de Monsieur de Meaux » (II, 491); « Cette action de Monsieur de Meaux » (^ibldent) : c'est l'oraison funèbre de la princesse Palatine.
« Je ne sais point si le chien affectionne, s'il craint..., s'il j)ense »
(II, a55)-, « Affectionner une affaire » (l, 60). Nous avons là deux acceptions remarquables du verbe affectionner ; dans le premier exemple, il est pris absolument; dans le second, il signifie : « prendre une affiiire à cœur, désirer qu'elle réussisse. »
Ajuster : voyez ci-après, p. xr, Concilier.
« Vos voix toujours libres et arhliralres » (II, 472) : arbitraires^ qui
dépendent de votre seule volonté, et dont vous disposez à votre gré, que vous donnez à qui il vous plaît -, il s'agit des votes pour une élection a l'Académie.
« Il cueille artlstement cette prune exquise » (II, iSy) : avec art et industrie. L'adverbe appliqué à un acte de ce genre ne tranche pas sur notre usage par vétusté, mais plutôt, il me semble, sur celui du dixseptième siècle, par je ne sais quoi de moderne. Dans les trois autres exemples anciens que cite M. Lillré, il n'est question que de choses travaillées ou rangées avec art.
« La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques.... Tant que cet assemblage est dans sa force..., l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens > (I, 276) : cet assemblage, cette union, cette association, cette coterie.
« Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d'une femme qui rattache^ que le nom de mari » (I, 176) : qui C attache^ qui le tient, le retient dans ses liens, tour actif, pour nous moins usuel peut-être, mais bien plus expressif que ne serait le tour passif : <( à qui il est attaché. 1» Le substantif attache^ où le même radical arrive à une tout autre acception, celle d'agrément^ consentement^ n'est pas resté non plus du commun usage : « Ils ne comprennent point que sans leur attache * on ait 1 impudence de les espérer (les pensions, les honneurs) » (II, 247).
« Il cultive les jeunes (femmes)..., c'est son attrait » (II, 167) : c'est-àdire c'est son goût, ce qui l'attire.
« Ces mots aventuriers qui paroissent subitement, durent un temps, et que bientôt on ne revoit plus » (I, 219) : c'est-à-dire ces mots dont le jjassage dans la langue, où ils ne restent pas, sont comme mie fortuite aventure ; cet endroit rai^pelle celui d'Horace, dont nous avons déjà cité quelques mots (ci-dessus, p. 11, note i) : Cadentejue quse nuuc sunt in honore vocabula.
« L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur, est cachée^ connue de peu de personnes, et d'une difficile exécution » (II, aSo) : cachée^ pour être compris, a bien besoin de la suite : (( connue de peu de personnes-, » c'est un secret, que peu connaissent et possèdent ; nous n'appliquerions pas ainsi non plus le dernier mot : exécution-^ ni le participe exécuté^ comme il l'est dans ce passage où il est dit d'un « endroit d'une comédie, » qu'il « est très-plaisant et très-naïvement exécuté » (I, 137).
« Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu'elle s'en puisse passer » (t, 181) : le capital^ c'est-àdire le principal, ce qui surtout importe. Relevons encore ici uniment^ pour simplement^ au sens d'égale et régulière simplicité. — Voyez plus bas, p. XXI, faire son capital de.
« Ils envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une grande célébrité » (I, 64) ". célébrité, solennité; c'est le seul sens que l'Académie donne au mot dans ses deux premières éditions; mais dès 1740, elle ajoute l'acception ordinaire d'à présent : « grande réputation » ; jslus tard (1798), elle fait de celle-ci le premier sens du mot, et dit l'autre vieilli.
« (Demander aux négociateurs) une certaine facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs maîtres » (I, 876) : métaphore toujours juste et légitime, mais devenue rare dans cette acception, quelque fréquentes que soient les occasions de s'en servir ainsi.
« Songez à pénétrer le sens du texte dans toute son étendue, et dans ses circonstances » (II, 2o3) : je crois que cet emploi du mot serait toujours aussi fort légitime, mais cela n'empêche point qu'il soit assez rare aujourd'hui. Cet autre emploi ne l'est jias moins : « Préférer les sacrements donnés de sa main (de la main de son directeur) à ceux qui ont moins de cette circonstance » (II, iSa) : c'est-à-dire qui ont cette circonstance de moins, que celui qui les donne soit votre directeur; je n'ai pas besoin de relever comme archaïsme le tour moins de pour de moins.
Cogner.^ avec le complément ouvrage : « Où fend-il, où cogne-t-il son ouvrage? » (II, 85.)
I. Ces mots : « sans leur attache », ont été expliqués à tort dans le Lexique, h rarlicle Attache, par : « sans être attaché ;i eux ». Il faut remplacer cette explication par celle-ci : a sans leur agrément, leur assentiment ».