‹ Œuvres de La Bruyère (volume 2)Chapitre 112 sur 861 · PREFACE. XIX · texte numérisé non relu

PREFACE. XIX

étoile, notre soleil, notre terre, et les trente millions de lieues qui les séparent, lui paroîtroient un même point » (II, 263 et 264).

Je mets ensemble quelques passages où des termes d'acception ge'nérale prennent , sans être accompagne's d'aucun autre mot qui les explique et les restreigne, une signification particulière :

« Un homme libre^ et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune.... Cela est moins facile à celui qui est engagé » (I, iSg); « L'on doute que ce soit pécher que d'avoir un commerce avec une personne libre » (II, aSg). Dans la première de ces deux phrases, l'addition : « et qui n'a point de femme », détermine le sens de Uhre, et, par opposition, celui d'engagé \ mais, dans la seconde, fibre est seul et clair pourtant, aujourd'hui comme au temps de la Bruyère.

Ces emjjlois absolus de marqué étonnent peut-être un peu maintenant : u Je voudrois pouvoir [les] louer par des endroits encore plus marqués »

(II, 463); « Un grand.... meurt; un autre grand périt insensiblement

Des circonstances si marquées.... ne se relèvent point et ne touchent personne » (II, 243).

Plus insolites encore peuvent nous paraître, je crois, les quatre exemples suivants : « Tant de grands hommes si éclairés, si élevés, et néanmoins si fidèles (croyants), que les Léons, les Basiles, les Jérômes, les Augustins » (II, 244) i

« Un homme placé et qui est en faveur » (I, 824) ;

« Une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre (à la vie retirée) »

« Seroit-on reçu a dire qu'on ne peut se passer de voler, d'assassiner, de se précipiter 2 » (I, 269) : sans doute, comme il est dit dans le Lexique, « de se précipiter dans les excès de la débauche ». Voyez dans l'index du Salluste de Burnouf plusieurs exemples expressifs de prœccps, et eu particulier celui, avec renvoi aux fragments (p. 848), de prœcipitati mores'.

Voici quelques exemples d'adjectifs qui me paraissent à noter ])our leur liaison avec des mots auxquels on n'a pas coutume de les joindre :

« L'on a mis dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable » (I, 247) : discours capable de est très-logique, très-conforme à l'étymologie; un peu moins, ce me semble, à l'usage.

« Un air réformé^ une modestie outrée, la singularité de l'habit n'ajoutent rien à la probité » (II, 98) : air réformé, c'est-à-dire effet et signe de réforme. — « Le fonds perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est devenu avec le temps.... un bien perdu » (II, 182) : si religieux, si religieusement gardé et assuré aux ayants droit. — Ce sont deux ligures, deux métonymies, comme dit la rhétorique, fort légitimes, qui n'ont d'autre hardiesse que d'être, je crois, un peu rares.

Une autre petite rareté qui plaît plutôt qu'elle ne choque : « Plût aux Dieux que je ne fusse ni votre client ni votre fdckeuxl » (I, 248.)

Parmi les faits de syntaxe qui ressortent et datent, on peut compter les rencontres plus fre'quentes qu'à pre'sent d'adjectifs employas substantivement :

« L'un vous dit : « J'y donne les mains, pourvu qu'^H tel y condes- « cende; » et ce tel y condescend. » (I, 333.)

Surtout au sens neutre, comme :

« Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier..,^ qui sont embarrassés de vous dans le public ! » (I, Sog.)

« II en bannit (de ses romans) le prolixe et l'incroyable.^ pour y substituer le iia' semblable et le naturel » (II, ^\Ç)i).

« Il (Richelieu) a connu le beau et le sublime du ministère » (II, 458).

« Certains poètes sont sujets, dans le dramatique., à de longues suites de vers pompeux » (I, ii5).

« Les plus petits détails du domestique » (I, 4^); « Les détails d'w« domestique y) (I, 187); « [Il les admet] jusque dans son domestique » (II, 68).

« II n'y a point de patrie dans le despotique » (I. 364); « Quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette indulgence ! » {Ib.)

« Sa demeure est superbe : un dorique règne dans tous ses dehors »

Voyez Vlntroduction grammaticale, p. xxxvii; et ci-dessus, j). x, le capital:, ci-après, p. xxi, faire son capital de .^ faire son propre de.

Après les mots simj)les propres à caractériser la manière et la langue de la Bruyère , je relève quelques locutions et alliances de mots qui, pour nous, tranchent sur le tissu du discours, soit comme devenues rares et surannées, soit comme originales et personnelles par leur emploi, et qui ressortent plus encore que les mots simples, par cela même qu'elles occupent plus de place. Plusieurs de ces alliances de mots sont des locutions jouant le rôle de comj)léments et formées de prépositions qui, avec leurs régimes, ont valeur d'adverbes, ou circonstancient, déterminent de diverses façons l'idée du verîje qu'elles accompagnent ; quelques autres sont des périphrases verbales, consistant en verbes qui , avec leurs régimes, font des sortes de composés, comme mettre en œuvre., pour employer-^ faire son propre de., pour s^ approprier.^ etc.

«[Dans leurs voyages] ils voient de jour à autre un nouveau culte » (II, 238); « La distance.... s'affolblit de jour à autre » (II, 99).

« Auguste autrefois allait de son pied au Capitole » (I, 296 et 297).

« Ces palais, ces meubles, ces jardins vous enchantent et vous font

récrier d une première vue sur une maison si délicieuse » (I, 271).

0 Je voudrais de toute mon incUnatioTi avoir six grandes heures par jour à bien employer auprès de Son Altesse » (II, 479) .

fl Je ne raconte rien que je ne sache d'original » (I, 218 et 219).

« Le grand jeu va <!u pair avec la crapule » (II, i44); (' L'homme

coquet et la femme galante vont assez de pair » (I, 170). L'Académie (1694), de même que la Bruyère, emploie concurremment du pair et de pair:, Furctière (1690) et Richelet (1679), seulement du pair.

Trois façons de construire manière : « Son attention est toujours de manière à devoir vous écrire que j'en suis content » (II, 49^); « Entrer

dans une querelle d'une manière à l'échauffer davantage » (I, 61); « Les

hommes parlent a'e manière., sur ce qui les regarde, qu'ûs n'avouent d'euxmêmes que de petits défauts » (II, Sa).

« C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse » (I, 167); est de mise., c'est-à-dire, comme l'explique l'Académie (i835), est fait pour la bonne compagnie; on peut le présenter partout.

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