XXVIII LEXIQUE DE LA BRUYÈRE
reproduire, pour pouvoir nous montrer vraiment quel usage le grand moraliste fait de la langue quand il l'emploie à sa guise et pour rendre sa propre pensée. Ses préfaces et dissertations jjréliminaires sont ])lus propres à le caractériser ; on les pourrait vouloir plus coulantes, mais par cela même que Fart les a moins achevées et dégagées, elles font mieux voir peut-être, non ce que peut l'écrivain, mais ce qu'il fait de naturel et premier mouvement. C'est ce que nous montre aussi, et moins à l'avantage de son esprit que de son caractère, une partie de ses Lettres : celles qu'il adresse au grand Condé au sujet des études de son petit-fds ; ce sont de courts et rapides bulletins, négligés, plus que simples, Y semer les traits, y faire de l'esprit, n'eût pas été de fort bon goût, ni, en ce temps-là, suffisamment respectueux avec son Très-haut et Sérénissime correspondant ; mais avoir tant d'esprit et s'en pouvoir défendre et abstenir à ce point ne laisse pas d'étonner. Dans une autre lettre, celle à Phélypeaux, comte de Pontchartrain, trouvée récemment à la Bibliothèque nationale, et que nous donnons en appendice à la fin de la i" partie du tome III, ce qui étonne, ce n'est pas l'absence de toute prétention à l'esprit, c'est plutôt le contraire, et surtout le genre d'esprit auquel cette prétention aboutit : je ne sais si l'on trouverait ailleurs, dans une littérature quelconque, un tel homme, un penseur aussi profond, aussi délicat, prenant j^laisir à un tel jeu, à des riens aussi fades, à écrire et lire des plaisanteries faites sur le ton de cette lettre et des deux que nous avons de Phélypeaux à lui^ Dans le Discours h l' Académie'^ , évidemment trèssoigné à tous égards, on peut relever peut-être quelques traits d'un goût risqué, et, çà et là, un certain embarras dans les constructions; mais, du reste, il est assez conforme, en général, pour le style et la langue, à ce qu'on peut appeler la vraie manière de la Bruyère, à celle qu'a immortalisée sa grande œuvre des Caractères.
Ce livre , qui lui a donné et lui conserve un haut rang parmi nos grands écrivains , est un ouvrage, non de prompt et premier jet, mais de patient labeur, le fruit d'un art consommé. Nulle part on n'est tenté de se dire qu'il lâche la bride à sa plume, et s'abandonne de prime saut à sa verve : il compte et assure tous ses pas ; c'est même d'où lui vient parfois je ne sais quel air (oserai-je le dire?) un peu trotte-menu. Il suit de là, à savoir de cette habitude de minutieuse attention, que sa langue, tout en témoignant, dans son ensemble, du bon usage de son temps, nous marque principalement, en ce qui frappe, ressort, se distingue, le tour personnel de son esprit, et que, parmi les exemples réunis dans ce Lexique, les plus remarquables caractérisent plus le style de la Bruyère que la langue du temps oij il écrivait, de la fin du dix-septième siècle,
1, Voyez au tome II, p. 5 17 et Sai.
2. Voyez sur ce discours, l'avis de Bayle, cité au tome III, \^<= partie, p. i5i.