PREFACE. XXV
« Vous le voyez planté^ et qui a pris racine au milieu de ses tulipes »
(II, i35).
« Ils portent au vent, attelés tous deux au char de la Fortuue » (I, 3o4). La métaphore porter an vent ne cadrerait-elle pas mieux encore avec un navire qu'avec un char?
Racine : voyez plus haut planté.
« Elles (les femmes de la cour) regorgent de train, de splendeur et de dignités » (I, 291).
Relief: voyez ci-dessus, p. xxiii, enflure.
« Le visage du Prince fait toute la félicité du courtisan;... il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et cVen être vu » (I, Sag).
« Riclies talents » (I, 343 ) ; « Belles paroles..., riches figures » (II, 457).
« Des âmes sales., pétries de boue et d'ordure » (I, 264). Rapprochez les emplois suivants du substantif j«/e?e' : « On lui voit aux mains des poireaux et d'autres saletés •» (I, 70); « Les saletés des Dieux, la Vénus, le Ganymède et les autres nudités du Carrache » (II, 170).
« Ils (jusqu'à des princes) viennent trouver cet homme dès qu'il a sifflé y) (II, i33). Cet homme, c'est le roi Guillaume III; il eût été difficile de mieux faire sentir par un seul mot que leur conduite sentait le valet.
« Les naseaux soufflent le feu et la vie » (II, 445) : il s'agit d'un cheval scidpté par Bernin ; le second complément est d'une heureuse hardiesse.
« Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage que le grand jeu » (II, i44)-
« Sa tannerie.^ qu'il appelle bibUothè.ptc » (II, i39) : la raillerie est à l'adresse d'un amateur de reliures, toutes en maroquin noir.
Tuf: voyez ci-dessus, p. xxiii, enfoncer.
Dans presque tous ces passages, la métaphore se réduit à \\n seul mot; elle n'est un peu continuée que dans trois ou quatre des phrases citées. Rarement la Bruyère la prolonge d'une manière frappante, comme dans cet endroit bien connu: « La gloire aime le remue-ménage, et elle est personne (Tua grand fracas » (II, i3o).
Assez rarement même il emjjloieà la rendre toute une locution, comme
dans ce peu d'exemples : « Lever [' étendard d'aumônier, et avoir tous
les pauvres d'une ville assemblés à sa jjorte, qui y reçoivent leurs portions » (II, 248 et 249). — « (C'est) folie de mettre l'enseigne d'auteur
ou de philosophe » (II, 88). — « Vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture » (II, 85). — « J'ai mené un vrai deuil d'avoir échappé au plaisir d'entendre une si belle pièce (l'oraison funèbre de la princesse Palatine par Bossuet) » (II, 491) : plus haut déjà (p. xii et p. xm) , nous avons eu à citer ce dernier passage dans deux autres catégories d'exemples.
Jusqu'ici nous n'avons guère considéré les mots qu'un à un ou par petits groupes formant des locutions, et quant à leur sens. La manière de les placer a aussi son importance pour la physionomie du discours, et peut donner lieu, dans la comparaison des auteurs, des époques, à diverses observations. Pour la construction de tel ou tel mot en particuliei-, les dilférences qui vraiment marquent, dans la langue de la Bruyère rapprochée de la nôtre, sont assez rares.
Dans cette phrase : « Je consens que vous disiez d'un homme qui court
xxTi LEXIQUE DE LA BRUYERE.
le sanglier..., qui le perce : Voilà un brave homme » (II, 129), nous dirions plutôt : « Voilà un homme brave. »
Dans cette autre : « Une excessive opinion de soi-même » (I, 342), nous déplacerions aussi l'adjectif.
Dans cet exemple : « Vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu » (II, 3i), il est curieux de voir la Bruyère construire à notre manière, dans les éditions 4^7, les premières où ce passage ait paru : « la vertu même, » puis, dans les suivantes, })référer l'archaïsme bien connu : « la même vertu. »
La place de l'adverbe souvent ^^eut étonner d'abord un peu dans cet endroit : « Leur extrême pente à rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y en peut avoir » (I, 847); mais une petite addition : « souvent là, souvent là même où.... », suffît pour que le tour n'ait plus rien qui arrête.
Voyez dans le Lexique, à Seul et Seulement, des emplois de ces deux mots où leur place est pour nous quelque peu remarquable.
Ce petit nombre d'exemples ne se rapporte qu'à la construction de mots uniques. Pour la structure des phrases, des membres de phrases, voyez ce qui est dit de la Construction à l'article XVI de V Introduction grammaticale^ p. lxui-lxvii; de la Variété de régimes et de dépendances d!un même mot^ à l'article XII, p. la'-lvu; et de la place des relatifs à l'article Qui, que, p. 3oo-3o2 du Lexique.
Au sujet de quelques longues périodes que la Bruyère a librement développe'es dans des écrits dont le genre les comportait, et auxquelles renvoie la fin de l'article XVII, qu'on veuille bien me permettre une remarque. On peut dire qu'elles suffisent à montrer que si, en général, son style n'est pas périodique, cela tient à la nature de son sujet, et qu'on ne peut pas conclure de là qu'il soit de l'avis, aujourd'hui si commun, qu'il faut, partout et en tout genre d'écrits, hacher le discours, jtixtaposer sans lier, éviter les mots conjonctifs, ni qu'il partage cette sorte d'horreur (c'est le mot) que maintenant tant de critiques, de maîtres même éprouvent et professent pour les qui et les que. J'ai vu tel professeur de rhétorique qui, annotant une copie d'élève, se bornait en quelque sorte, pour toute correction, à souligner ces petites jointures. Faire la guerre aux enchevêtrements, aux obscurités, apprendre à l'écolier à ne pas prodiguer les incises, les dépendances, et surtout à les bien placer, à tenir toujours grand compte et de la clarté et de l'harmonie, rien de mieux assurément ; mais aller jusqu'à défendre de marquer par les mots le développement logique des idées, la relation des membres de phrase entre eux, de faire un tout par l'expression de ce qui est un tout par la pensée; n'autoriser que le moule à la Sénèque, et, chez nous, si l'on veut, à la Voltaire, et interdire l'ample développement à la Cicéron, à la Bossuet : c'est appauvrir la langue, réduire ses moyens d'expression, et, dans l'enseignement, se priver d'une excellente gymnastique. Que l'écolier, quand le moment est venu, (piand il a la force voulue pour cet exercice si propre à donner de la vigueur et de la
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souplesse à l'esprit, apprenne à enchaîner ses idées; à rendre, là où le sujet et le genre le permettent et souvent le demandent, cet enchaînement par les mots ; à dévider, sans l'embrouiller, l'écheveau du raisonnement. Pour reprendre haleine, marquer les repos, faire de petites haltes, pas n'est besoin d'entières solutions de continuité : il taut pour nier à notre idiome cette aptitude à la période, qui y est moindre que dans les langues à flexion nominale, mais qui ne lui manque assurément pas, il faut pour la lui nier ou la lui vouloir ôter, n'avoir pas pratiqué nos grands orateurs. Ils savent unir les propositions de manière à en faire un ensemble net et dégagé, allonger leur course sans s'essouffler, varier les allures ; ils savent, si l'on veut me passer cette autre figure, couvrir la pensée, je ne dis pas d'une robe sans couture, mais d'un habit bien cousu, et ne la condamnent pas à n'être vêtue, quelle qu'elle soit, que de pièces et de morceaux. Qu'on me pardonne cette digression ; mais je crois qu'il importe vraiment de réagir contre cette tendance à su[)primer la difficulté pour ne pas enseigner l'art de la vaincre, à méconnaître ce que peut notre langue, et, je le réjîète, à l'appauvrir, à diminuer ses moyens, ses ressources.
Je reviens à la Bruyère. Il me reste à dire que , dans l'étude de sa langue, il faut, non-seulement pour la structure des phrases, mais à tous égards, distinguer entre ses divers genres d'écrits. Les différences sont grandes, d'abord entre la partie traduite du grec, les Caractères de Théophraste , et les œuvres originales ; puis , à ne prendre que celles-ci, entre l'ouvrage capital, les Caractères ou les mœurs de ce siècle, et le reste des œuvres : d'une part le Discours à t Académie; d'airtre part les annexes et préliminaires, tels que la préface de ce discours, puis le Discours sur Théophraste , la préface des Caractères ; et d'autre part encore les Lettres. Je ne parle pas des Dialogues sur le Quiétisme : bien que leur attribution à la Bruyère ait beaucoup de vraisemblance, l'authenticité n'est point assez incontestable pour qu'on ait cru devoir grossir le Lexique de leurs mots et tours remarquables. D'ailleurs ce serait surtout pour un vocabulaire spécial et technique de théologie et de mysticisme qu'il y aurait de l'intérêt à les dépouiller. Au point de vue littéraire, quoique restant à une infinie distance des Provinciales , ils ne sont certes pas sans mérite et ne manquent ni de force logique, ni de mordant, ni de finesse ; mais ils ne marquent point dans l'histoire de la langue de manière à fournir d'importantes et vraiment intéressantes additions à nos relevés de termes et de tournures. Comme toute traduction, celle de Théophraste, dont il sera facile de distinguer les extraits, pour peu qu'on veuille bien y prendre garde, par les chiffres des renvois (I, 33 à 88), ne rend pas un sûr et pur témoignage de la manière de notre auteur. Quoique sa version ne soit pas un siin[)le calque, loin de là, elle particii)c trop du style de l'original ([u'clle a à