‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 132 sur 373 · DU GRAND PARLEUR V · texte numérisé non relu

DU GRAND PARLEUR V

Ce que quelques-uns appellent babil est proprement une intempérance de langue qui ne permet pas à un homme de se taire. « Vous ne contez pas la chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs à quiconque veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit : j'ai tout su, et si vous vous donnez la patience de m'écouter, je vous apprendrai tout; » et si cet autre continue de parler : « Vous avez déjà dit cela ; songez, poursuit-il, à ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous m'avez, heureusement remis dans le fait : voyez ce que c'est que de s'entendre les uns les autres ; » et ensuite : « Mais que veux-je dire? Ah! j'oubliois une chose! oui, c'est cela même , et je voulois voir si vous tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris. » C'est jjar de telles ou semblables interruptions qu'il ne donne pas le loisir à celui qui lui parle de respirer; elloisqu'il a comme assassiné de son babil chacun de ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses , et les met en fuite. De là il entre dans les écoles publiques et dans les lieux des exercices^, où il amuse les maîtres par de vains discours, et empêche la jeunesse de profiter de leurs leçons. S'il échappe à quelqu'un de dire : « Je m'en vais, » celui-ci se met à le suivre, et il

1. Ou du Babil. {Noie de la Bruyère.) — Voyez ci-dessus, p. 43, note 3.

2. C'étoit un crime puni de mort à Athènes par une loi de Solon, à laquelle on avoit un peu dérogé au temps de Théophraste. {^Note delà Bruyère.) — Cette note est tirée du commentaire de ('asaubon. ff 11 paraît, dit J. G. Schweighaeuser, que cette loi n'était relative qu'au temps où Toii célébrait dans ces gymnases une fêle à Mercure, pendant laquelle la jeunesse était moins surveillée qu'à Tordinaire. »

ne rabaiuloniie point qu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par hasard il a appiis ce qui aura été dit dans une assemblée de ville, il court dans le même temps le divulguer. Il s'étend merveilleusement sur la fameuse bataille qui s'est donnée sous le gouvernement de Toiateur Aristophon *, comme sur le combat célèbre^ que ceu\ de Lacédémone ont livré aux Athéniens sous la conduite de Lysandre. Il raconte une autre fois quels applaudissements a eus ^ un discours qu'il a fait dans le public, en répète une grande partie, mêle dans ce récit ennuyeux des invectives contre le peuple, pendant que de ceux qui l'écoutent les uns s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les tribunaux, ne laisse pas la liberté de juger; il ne permet pas que l'on mange à table; et s'il se trouve au théâtre, il empêche non-seulement d'entendre, mais même de

I. C'est-à-dire sur la bataille d'Arbelles et la victoire d'Alexandre suivies de la mort de Darius, dont les nouvelles vinrent à Athènes lorsqu'Anstophon, célèbre orateur, étoit premier magistrat. {Note de la Bruyère.) — La Bruyère adopte la première des explications que propose Casaubon. La nouvelle de la bataille d'Arbelles , qui fut livrée un an avant qu'Aristophon fût archonte, parvint, en effet, à Athènes dans la première année de son archontat. D'après une seconde interprétation, mais qui demanderait, dit Casaubon, un changement dans le texte (celui de tou (^^^Topoç en twv ^r)T6pwv), cette «fameuse bataille» serait la lutte judiciaire qui eut lieu entre Eschine et Dernosthène, sous l'archontat d' Aristophon, au sujet de la couronne. Plusieurs traducteurs ont préféré voir dans cette phrase une allusion à la bataille de Mégalopolis, qui fut perdue par les Lacédémoniens contre Antipater l'an 33o avant J. C, et dans laquelle le roi Agis II fut tué.

2. Il étoit plus ancien que la bataille d'Arbelles, mais trivial et su de to;U le peuple. {Note de la Bruyère.) — Il s'agit de la bataille navale d'.Egos Potamos, qui fut gagnée par le Spartiate Lysandre, et mit fin, l'an 4o5 avant J. C, à la guerre du Péloponèse.

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