DU CONTRE-TEMPS
Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manière d'aborder les gens ou d'agir avec eux, toujours incommode et embarrassante. Un importun est celui qui choisit le moment que son ami est accablé de ses propres affaires, pour lui parler des siennes ; qui va souper chez sa maîtresse le soir même qu'elle a la fièvre ; qui voyant que quelqu'un vient d'être condamné en justice de payer pour un autre pour qui il s'est obligé, le prie néanmoins de répondre pour lui ; qui comparoît pour servir de témoin dans un procès que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces où il est invité pour se déchaîner
1. Mine se doit prendre ici pour une pièce de monnoie. {Note de la Bruyère.)
2. Dragmes , petites pièces de monnoie, dont il en falloit cent à Athènes pour faire une mine. [Note de la Bruyère.)
3. Athènes était partagée en phisieurs trihus. Voyez [ci-après^ p. 87) le chapitre de la Médisance. [Note de la Bruyère.) — Il s'agit ici de phratrie et non de tribu ; la. phratrie était une section de tribu. La Bruyère n'a traduit ni le mot grec (cppaxopaç), ni celui que Casaubon v substitue dans son commentaire [curialcs), mais le terme employé dans la traduction latine placée en regard du texte [tribales).
4. La Bruyère a. omis ou plutôt il a traduit à contre-sens les mots aîrerv xotç autou 7:aia\v ex xou xoivou ôt|*ov, ce il demande sur le service commun une portion pour ses esclaves, » ou, selon d'autres, a pour ses enfants. »
6o LES CARACTERES DE THÉOPHRASTE.
contre les femmes ; qui entraîne à la promenade des gens à peine arrivés d'un long voyage et qui n'aspirent qu'à se reposer ; fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une chose plus qu'elle ne vaut, après qu'elle est vendue; de se lever au milieu d'une assemblée pour reprendre un fait dès ses commencements, et en instruire à fond ceux qui en ont les oreilles rebattues et qui le savent mieux que lui ; souvent empressé pour engager dans une affaire des personnes qui ne l'affectionnant point*, n'osent pourtant refuser d'y entrer. S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin après avoir sacrifié^, il va lui demander une portion des viandes qu'il a préparées. Une autre fois, s'il voit qu'un maître châtie devant lui son esclave : « J'ai perdu, dit-il, un des miens dans une pareille occasion : je le fis fouetter, il se désespéra et s'alla pendre. » Enfin, il n'est propre qu'à commettre de nouveau deux personnes qui veulent s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur différend. C'est encore une action qui lui convient fort que d'aller prendre au milieu du repas, pour danser ' , un
1. C'est-à-dire n'y ayant pas de goût, ne se souciant pas d'y entrer.
2. Les Grecs, le jour même qu'ils avoient sacrifié, ou soupoient avec leurs amis, ou leur envoyoient à chacun une portion de la victime, C'étoit donc un contre-temps de demander sa part prématurément, et lorsque le festin étoit résolu, auquel on pouvoit même être invité. [A'Ote de la Bruyère.)
3. Cela ne se faisoit chez les Grecs qu'après le repas, et lorsque les tables étoient enlevées. [Note de la Bruyère.) — « Le grec , ajoute Schweiyhaeuser, dit seulement ; « Il est ca}>able de provoquer à la « danse un ami qui n'a encore bu que modérément, » et c'est dans cette circonstance que se trouve l'inconvenance. Cicéron dit {pro Murxna^ chapitre vi): « Nemo fere saltat sobrius, nisi forte insauit; neque in a solitudine, neque in convivlo nioderato atque honesto : tempestivi « convivii , amœni loci, multarum deliciarum comes est extrema « saltaiio. » Mais en Grèce l'usage de la danse était plus général,
LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE. 6i
homme qui est de sang-froid et qui n'a bu que modérément.
DE l'air empressé.
Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou une vaine affectalion de marquer aux autres de la bienveillance par ses paroles et par toute sa conduite. Les manières d'un homme empressé sont de prendre sur soi l'événement d'une affaire qui est au-dessus de ses forces, et dont il ne sauroit sortir avec honneur ; et dans une chose que toute une assemblée juge raisonnable, et où il ne se trouve pas la moindre difficulté, d'insister longtemps sur une légère circonstance, pour être ensuite de l'avis des autres ; de faire beaucoup plus apporter de vin dans un repas qu'on n'en peut boire; d'entrer dans une querelle où il se trouve présent, d'une manière à l'échauffer davantage. Rien n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide dans un chemin détourné qu'il ne connoît pas, et dont il ne peut ensuite trouver l'issue ; venir vers son général, et lui demander quand il doit ranger son armée en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a point d'ordres à lui donner pour le lendemain* ; une autre fois s'approcher de son père : « Ma mère, lui dit-il mystérieusement, vient de se coucher et ne corn-
et le poëte Alexis, ciu'; par Athénée (livre IV, chapitre iv), dit que les Athéniens dansaient au milieu de leurs repas, dès qu'ils commençaient à sentir le vin. Nous verrons au chapitre xv (^vojez ci-après, p. 65) qu'il était peu couven ihle de se refu'^er à ce divertissement. »
I. Il y a ici une légère inexactitude, qui n'est pas due à la version latine. Le texte porie : [Astà Ty]V ajp'.ov (in perendinum dierriy dans Casaubcn), pour après-demain^ le surlendemain.
mence qu à s'endormir; » s'il entre enfin dans la chambre d'un malade à qui son médecin a défendu le vin, dire qu'on peut essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui en faire prendre. S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville, il s'ingère de faire son épitaphe ; il y fait graver son nom, celui de son mari, de son père, de sa mère, son pays, son origine, avec cet éloge : Ils açoient tous de la çertu^ . S'il est quelquefois obligé de jurer devant des juges qui exigent son serment : « Ce n'est pas, dit-il en perçant la foule pour paroître à l'audience, la première fois que cela m'est arrivé. »