‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 150 sur 373 · DE LA DÉFIANCE · texte numérisé non relu

DE LA DÉFIANCE

L'esprit de défiance nous fait croire que tout le monde est capable de nous tromper. Un homme défiant, par exemple, s'il envoie au marché l'un de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par un

autre qui doit lui rapporter fidèlement combien elles ont coûté. Si quelquefois il porte de l'argent sur soi dans un voyage, il le calcule à chaque stade* qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois, étant couché avec sa femme, il lui demande si elle a remarqué que son coffrefort fût bien fermé, si sa cassette est toujours scellée, et si on a eu soin ^ de bien fermer la porte du vestibule; et bien qu'elle assure* que tout est en bon état, l'inquiétude le prend, il se lève du lit, va en chemise* et les pieds nus, avec la lampe qui brûle dans sa chambre, visiter lui-même tous les endroits de sa maison , et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il s'endort après cette recherche. Il mène avec lui des témoins quand il va demander ses arrérages, afin qu'il ne prenne pas un jour envie à ses débiteurs de lui dénier sa dette. Ce n'est point chez le foulon qui passe pour le meilleur ouvrier qu'il envoie teindre sa robe, mais chez celui qui consent de ne point la recevoir sans donner caution. Si quelqu'un se hasarde de lui emprunter quelques vases*, il les lui refuse souvent; ou s'il les accorde, * il ne les laisse pas enlever qu'ils ne soient pesés , il fait suivre celui qui les emporte, et envoie dès le lendemain prier qu'on les lui renvoie**.

1. Six cents pas. (Note de la Bruyère.) — Il eût été plus exact de dire : six cents pieds grecs, pas tout à fait six cents des nôtres. Le pas (pfjjxa) était l'une des mesures itinéraires des Grecs et faisait deux pieds et demi. Le pied attique ou olympique 'îcouç) avait environ un demi-pouce de moins que notre ancien pied.

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