DE LA. MEDISANCE
Je définis ainsi la médisance : une pente secrète de l'âme à penser mal de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles ; et pour ce qui concerne le médisant, voici ses mœurs. Si on l'interroge sur quelque autre, et que Ton lui demande quel est cet homme, il fait d'abord sa généalogie : « Son père, dit-il , s'appeloit Sosie*, que Ton a connu dans le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate ; il a été affranchi depuis ce temps, et reçu dans Tune des tribus de la ville ^; pour sa mère, c'étoit une noble Thracienne', car les femmes de Tlirace, ajoute-t-il, se piquent la plupart d'une ancienne noblesse : celui-ci , né de si honnêtes gens, est un scélérat et qui ne mérite que le gibet. » Et retournant à lu mère de cet homme qu'il peint avec de si belles couleurs : « Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui épient sur les grands chemins les jeunes gens au passage'*, et qui pour ainsi dire les enlèvent et les ravissent. » Dans une compagnie où il se trouve quelqu'un qui parle mal d'une personne absente, il relève la conversation : « Je suis, lui dit-il, de votre sentiment : cet homme m'est odieux, et je ne le puis souffrir. Qu'il est insupportable par sa physionomie ! Ya-t-il un plus grand hipon et des manières plus extravagantes? Savez-vous
I . C'étoit chez les Grecs un nom de valet ou d'esclave. [Note de la Bruyère.)
">.. Le peuple d'Athènes étoit partagé en diverses tribus. [Note de la Bruyère.)
3. Cela est dit par dérision des Thraciennes, qui venoient dans la Grèce pour être servantes, et quelque chose de pis. [Note de la Bruyère.)
4. Elles tenoient hôtellerie sur les chemins publics, où elles se mêloient d'infâmes commerces, [Note de la Bruyère.)
combien il donne à sa femme pour la dépense de chaque repas? Trois oboles*, et rien davantage; et croiriez-vous que dans les rigueurs de l'hiver et au mois de décembre il l'oblige de se laver avec de Feau froide? » Si alors quelqu'un de ceux qui l' écoutent se lève et se retire, il parle de lui presque dans les mêmes termes. Nul de ses plus familiers^ n'est épargné; les morts mêmes' dans le tombeau ne trouvent pas un asile contre sa mauvaise langue*.
1. Il y avoit au-dessous de cette monnoie d'autres encore de moindre prix. [Note de la Bruyère.) — Le texte grec parle en effet d'une monnaie inférieure à l'obole : xpctç yaXxouç ; très seris nitmmulos, traduit Casaubon ; il fallait huit de ces pièces de cuivre pour faire une obole, suivant Schweighseuser.
2. Var. (édit. 1-5) : Nul de ses plus familiers amis. — Le mot amis pourrait bien avoir été omis par inadvertance dans la 6« édition.