‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 18 sur 373 · XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE

qui puissent dire ce qu'il en coûte. 5) On ne peut s'empêcher de se demander si sa pensée, quand il parlait ainsi, se reportait au temps de sa jeunesse, vers l'oncle dont la succession était attendue d'un côté par la belle-sœur et les neveux avec lesquels il vivait, et de l'autre par sa sœur, Mme Martin de la Guyottière.

Quoi qu'il faille penser au reste de cet oncle à héritage, ce n'est point le calomnier de dire que la Brujère ne lui dut point son amour de l'étude : la bibUothèque du secrétaire du Roi ne comprenait guère que vingt-cinq volumes, parmi lesquels le jeune philosophe put lire ou feuilleter V Histoire de France de Dupleix, la Doctrine des mœurs de Gomberville, \ Astrée de d'IJrfé, et quelques autres «romans ou histoires passées. » La littérature et la morale n'étaient pas, j'imagine, le fond des entretiens des deux Jean de la Bruyère. Je ne crois pas davantage que le parrain parlât souvent de ses affaires à son filleul; car, lorsqu'il avait besoin de l'aide de l'un de ses neveux, c'est à Louis, non à Jean, qu'il faisait appel,

L'oncle Jean de la Bruyère mourut le 27 décembre 1671, quelques jours après avoir dicté son testament, oià, traitant inégalement les enfants de son frère, au miheu desquels il s'éteignait, et les deux filles de sa sœur, il instituait les premiers ses légataires universels, et laissait à ses nièces Martin de la Guyottière 383o livres de rente, avec réserve d'usufruit, pour la moitié, au profit de leur mère. Si je parle de l'inégalité du partage, c'est que la mère, Louise Martin de la Guyottière, n'accepta pas la succession sans murmure; mais il se pourrait que, dans la suite, ses filles, par leur legs particulier, se soient trouvées pour le moins aussi favorisées que leurs cousins, légataires universels, qui semblent n'avoir pas été fort enrichis ou du moins ne l'être pas demeurés.

Tandis que Mme de la Guyottière elle-même recevait une rente viagère de iqiS livres, la belle-sœur, Mme de la Bruyère, trouvait dans le testament une marque manifeste des sentiments peu bienveillants qu'eut Jean de la Bruyère à son égard dans les derniers jours de sa vie. 11 avait d'abord inscrit dans son. testament, à son nom, une pension viagère de 400 francs, souvenir reconnaissant « des bons et agréables services » qu'il avait reçus de sa belle-sœur. Quatre jours plus

SUR LA BRUYERE. xxxiii

tard, il appelait de nouveau son notaire, et, d'une main déjà défaillante, il signait la révocation de ce modeste legs. Sa gratitude n'avait ])as été de longue durée.

Le caractère d'Elisabeth de la Bruyère, qui vécut toujours entourée de tous ses enfants*, à l'exception de sa fille aînée Louise, nous est aussi peu connu que celui de son mari. Nous n'avons pas retrouvé les titres des « douze vieux volumes reliés en parchemin w qui composaient sa bibliothèque, placée dans sa chambre, et nous ignorons si la culture de son esprit avait permis qu'elle fût l'inspiratrice ou la conlidente de son fils, si elle avait pu pressentir sa gloire littéraire, si même elle avait lu quelques fragments des Caractères^ dont une partie fut sans doute écrite sous ses yeux, bien qu'ils aient été imprimés plus de deux ans après sa mort. Les documents que nous avons recueillis ne nous montrent en elle que la ménagère qui, à la mort de son beau-frère, prend en main la direction de la maison et détermine la somme que chacun de ses enfants doit lui payer pour le logement et la pension^. Si elle se fût chargée de l'administration de la fortune de la famille, je doute que celle-ci eût tiré quelque avantage de sa gestion, car ses enfants crurent devoir, après sa mort, renoncer à sa succession comme à celle de leur père ; mais il est à regretter que les comptes qu'elle leur rendit, en 1676, après avoir conduit la maison pendant quatre années, ne contiennent rien sur l'ensemble de leur avoir et de leurs affaires : ils nous eussent mieux initiés à leur vie s'ils se fussent étendus au delà des dépenses de l'intérieur. Tels qu'ils sont, ils nous apprennent qu'on vivait fort à l'aise, et nous montrent la Bruyère sous un aspect assez imprévu, et usant, lui aussi, des « biens de la fortune. » Il eut, au moins pendant quatre années, ses gens, son carrosse et ses chevaux, dont il partagea la jouissance et la dépense avec son frère Louis, de quatre ans plus jeune que

1. La Bruyère ne s'éloigna du logis maternel, pour s'établir chez les princes de Condé, que peu de mois avant la mort de sa mère.

2. Notre auteur payait à sa mère, pour son logement, sa nourriture, celle de ses gens, 900 livres par an, et de plus la moitié du prix du loyer de l'écurie.

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