Si les femmes veulent seulement être belles à leurs
propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles désirent de plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent, j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu'ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires ; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'artifice dont elles usent pour se rendre laides; et que bien loin d'en répondre devant Dieu^, il semble au contraire qu'il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes, (éd. 5.)
Si les femmes étoient telles naturellement qu'elles le deviennent par artifice, qu'elles perdissent en un moment
plus loin (p. 174, n» i5), et l'on vei'ra de même que la variante contenue clans une partie des exemplaires de la 8<^ édition donne une leçon préférable.
1. Les femmes se grandissaient à cette époque par de hauts talons, et surtout par des coiffures élevées. Au chapitre de la Mode^ n» 13, la Bruyère reviendra sur la mode « qui fait de la tête des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages. »
2. Var. (édit. 5 et 6) : bien loin d'en devoir répondre devant Dieu.
toute la fraîcheur de leur teini, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles se le font * par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seroient inconsolables, (éd. 4-)
Une femme coquette ne se rend point sur la passion 7. de plaire, et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et raffectation l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur^, (éd. 7.)
Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque 8. de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieiUissent point : elle le croit ainsi; et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas permis à un certain âge de faiie la jeune, et que CJarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule, (éd. 7.)
Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles 9» les attendent ; mais si elles en sont surprises , elles oublient à leur arrivée l'état où elles se trouvent ; elles ne
1. Var. (édit. 4 et 5) : qu'elles eussent le visage aussi allumé qu'elles se le font, etc.
2 . « Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus. » (Za Rochefoucauld, no ccccviii.)
se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents; elles sentent le désordre où elles sont, s'ajustent en leur présence, ou disparoissent un moment, et reviennent parées. (ÉD. 4»)
10. Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et r harmonie la plus douce est le son de voix de celle que Ton aime.
1 1 . L'agrément est arbitraire : la beauté est quelque chose de plus réel et de plus indépendant du goût et de l'opinion. (ÉD. 4-)
12. L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler.
i3. Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme , est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.
i4' Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. Il n'échappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires; ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.
i5. Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en guériroient pas sans ce remède ^ (éd. 4-)
I. Var. (édit. 4-7> 8 dans une partie des exemplaires, et 9) : sans
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Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs 16. qu'elles leur accordent : les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.
Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus 17. jusques aux faveurs qu'il a reçues d'elle.
Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point 18. coquette ', celle qui a plusieurs galants croit n'être que coquette.
Telle femme évite d'être coquette par un fernue attachement à un seul , qui passe pour folle par son mauvais choix.
Un ancien galant tient à si peu de chose, qu'il cède à 19. un nouveau mari ; et celui-ci dure si peu , qu'un nouveau galant qui survient lui rend le change, (éd. 4-)
Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon 1e caractère de la personne qu'il sert. (éd. 4.)
Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d'une femme qui l'attache , que le nom de mari : c'est beaucoup, et il seroit mille fois perdu sans cette circonstance. (ÉD. 4«)
Il semble que la galanterie dans une femme ajoute à 20. la coquetterie. Un homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant. L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair. (éd. 4«)
remède. — Les mêmes raisons qui nous ont fait adopter ci-dessus (voyez p. 171, note 2) la variante que portent quelques exemplaires de la 8<^ édition nous fout admettre celle-ci , qui se trouve dans les mêmes exemplaires sur la même feuille F . M. Destailleur, qui le premier a signalé l'une et l'autre variante, a rejeté la première (celle de la page i/i), et admis la seconde dans le texte de son édition.
21. Il y a peu de galanteries secrètes. Bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.
22. Une femme galante veut qu'on Taime; il suffit à une coquette d'être trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager; celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre *, la seconde a plusieurs amusements tout à la fois. Ce qui domine dans Fune, c'est la passion et le plaisir; et dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un foible du cœur, ou peut-être un vice de la complexion; la coquetterie est un dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre , et la coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous. (éd. 5.)
23. Une femme foible est celle à qui l'on reproche une faute, qui se la reproche à elle-même ; dont le cœur combat la raison; qui veut guérir, qui ne guérira point, ou bien tard. (éd. 5.)
24. Une femme inconstante est celle qui n'aime plus*; une légère, celle qui déjà en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce qu'elle aime; une indifférente, celle qui n'aime rien. (éd. 5.)
25. La perfidie , si je l'ose dire , est un mensonge ^ de toute la personne : c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le change, et quelquefois de mettre en œuvre des serments et des promesses qui ne lui coûtent pas plus à faire qu'à violer, (éd. 5.)