‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 228 sur 373 · Touché est au masculin dans la 4® édition · texte numérisé non relu

Touché est au masculin dans la 4® édition

charmante personne, à qui elle devoit cette expérience, la lui avoit rendue si douce qu'elle ne pensoit qu à la faire durer, et n'imaginoit pas par quel autre sentiment elle pourroit jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la confiance, dont elle étoit si contente. Elle ne parloit que à'Euphrosjne : c' étoit le nom de cette fidèle amie , et tout Smyrne ne parloit que d'elle et d'Euphrosyne :leur amitié passoit en proverbe. Emire avoit deux frères qui étoient jeunes , d'une excellente beauté , et dont toutes les femmes de la ville étoient éprises ; et il est vrai qu'elle les aima toujours comme une sœur aime ses frères. Il y eut un prêtre de Jupiter, qui avoit accès dans la maison de son père , à qui elle plut , qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un vieillard, qui se confiant en sa naissance et en ses grands biens , avoit eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphoit cependant; et c' étoit jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre et d'uu vieillard, quelle se disoit insensible. Il sembla que le ciel voulut l'exposer à de plus fortes épreuves , qui ne servirent néanmoins qu'à la rendre plus vaine , et qu'à l'affermir dans la réputation d'une fille ^ que l'amour ne pouvoii toucher. De trois amants que ses charmes lui acquirent successivement , et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier % dans un transport amoureux, se perça le sein à ses pieds ; le second , plein de désespoir de n'être pas écouté , alla se faire tuer à la guerre de Crète; et le troisième mourut de langueur et d'insomnie. Celui qui les devoit venger n avoit pas encore paru. Ce

1. Var. (édit. 4) : et qu'à affermir la réputation où elle s'étoit établie, d'une fille, etc.

2. Var. (édit. 4) . De trois amants que ses charmes lui acquirent malgré toutes ses rigueurs, et quise succédèrent l'un à l'autre, le premier, etc.

\ielllard qui avoit été si malheureux clans ses amours s'en éloit guéri par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui il vouloit plaire : il désira de continuer de la voir, et elle le souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui étoit jeune, d'une physionomie agréable , et qui avoit une taille fort noble. Elle le vit avec intérêt ; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, elle trouva qu'il n' avoit pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût eu davantage. Il la vit seul , parla assez, et avec esprit; mais comme il la regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté , elle fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle étoit belle; et Emire, si indifférente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon étoit persuadé de ce qu'il disoit, et que non-seulement il étoit galant, mais même qu'il étoit tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre avec son amie * . Elle désira de les voir ensemble une seconde fois pour être plus éclaircie ; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus qu'elle ne craignoit de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle s'éloigne d'Euphrosyne , ne lui connoît plus le mérite qui l'avoit charmée , perd le goût de sa conversation *, elle ne l'aime plus ; et ce changement lui fait sentir que l'amour dans son cœur a pris la place de l'amitié. Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment, songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la ville ; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier à ce qu'ils aimoient. Emire l'apprend, et s'en désespère.

I. Var. (édit. 4-6) : avec son amie et avec ce nouvel amant de son amie.

igS DES FEMMES.

Elle ressent tout son amour : elle recherche Euphrosyne pour le seul plaisir de revoir Ctésiphon ; mais ce jeune mari est encore Tamant de sa femme , et trouve une maîtresse dans une nouvelle épouse ; il ne voit dans Emire que Tamie d'une personne qui lui est chère. Cette fille infortunée perd le sommeil , et ne veut plus manger : elle s'affoiblit; son esprit s'égare ; elle prend son frère pour Ctésiphon , et elle lui parle comme à un amant \ elle se détrompe, rougit de son égarement; elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les connoît plus. Alors elle craint les hommes, mais trop tard: c'est sa folie. Elle a des intervalles* où sa raison lui revient, et où elle gémit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne , qui l'a Mie si fière et si insensible , trouve que les Dieux l'ont trop punie, (éd. 4.)

I. Var. (édit. 4) • elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit point ; elle ne les connoît point, et tout le monde alors s'en aperçoit; on la resserre, elle ne paroîtplus. Elle a des intervalles, etc.

Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent at- i. teindre ceux qui sont nés médiocres.

L'amitié peut subsister entre des gens de différents 2. sexes, exempte même de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme comme un homme ; et réciproquement un homme regarde une femme comme une femme. Cette Haison n'est ni passion ni amitié pure ; elle fait une classe à part.

L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par 3. tempérament ou par foiblesse :' un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main !

Le temps, qui fortifie les amitiés, affoiblit l'amour. 4'

Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-même, et 5. quelquefois par les choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie. L'amitié au contraire a besoin de secours : elle périt faute de soins, de confiance et de complaisance. (ÉD. 40

6. Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié*, (éd. 4«)

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