Dans la 9^ édition . un ton de voix
2. La Bruyère a emprunté quelques traits de ce caractère à Théophraste. Voyez ci-dessus, de l'' Impertinent ou du Diseur de rien, p. 89.
conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris* de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien -, ils sont puristes *, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devroit faire le plus bel effet du monde ; rien d'heureux ne leur échappe , rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement.
L'esprit de la conversation consiste bien moins à en 16. montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d' autrui.
Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos 1*7. conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.
C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'es- 18. prit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.
Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ip. ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est
1 . Ce mot est écrit paistris dans les éditions i-3 ; dans les suivantes (4-9) '• paiiris.
2. Gens qui affectent une grande pureté de langage. {Note de la Bruyère.^
telle, demande du bon sens et de Fexpression : c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse *. (éd. 4-)
20. Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme qui dit oui et non mérite d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.
2 1 . Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.
Un homme de bien ne sauroit empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.
22. Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre ; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense, (éd. 5.)
23. Il y ^ parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos. C'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre sur un repas magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à épargner leur pain ; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes ; d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameu-
I . Les mots exécrable et miraculeuse ont été imprimés en italique dans les éditions 6 et 7.
blements un homme qui n'a ni rentes ni domicile ; en un mot, de parler de son bonheur devant des misérables : cette conversation est trop forte pour eux, et la comparaison qu'ils font alors de leur état au vôtre est odieuse.
« Pour vous, dit Euthjphron^ ^ vous êtes riche, ou vous 24 • devez Têtre : dix mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est doux, et Ton est heureux à moins, » pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu, et qu il croit n'avoir que la moitié de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre dépense et s'il vous jugeoit digne d'une meilleure fortune, et de celle même où il aspire, il ne manqueroit pas de vous la souhaiter. Il n'est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si désobligeantes^: le monde est plein d'Euthyphrons. (éd. 7.)
Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut ^5. qu'on loue, et par l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule Théodème sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a pu encore lui rendre compte : il ne laisse pas de lui parler de son génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire; et il est vrai que Théodème est demeuré court, (éd. 5.)
L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants^ qui 26. bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient, pour ainsi dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous ; on leur parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins im-