‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 285 sur 373 · Voyez ci-dessus, p. 280, note i · texte numérisé non relu

Voyez ci-dessus, p. 280, note i

3. Les clous dorés formaient un des principaux ornements des carrosses.

ig-i DE LA VILLE.

chambre le cavalier ou le magistrat ! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point! ôtera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle : on lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement; elle Ten estime davantage, elle l'en aime mieux, (éd. 8.)

i6. Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que la grossièreté des femmes du peuple, et que la rusticité des villageoises : elle a sur toutes deux TafFectation de plus. (éd. 40

ij. La subtile invention, de faire de magnifiques présents de noces qui ne coûtent rien, et qui doivent être rendus en espèce* ! (éd. 4-)

1.8, L'utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte ^ ! de com-

1 . Il y a espcce, au singulier, dans toutes les éditions publiées du vivant de la Bruyère. — Un passage du Tliéophraste moderne (p. 66 1, édition de 1701), où le mot espèce e^t également écrit au singulier dans le même sens, peut servir de commentaire à celui-ci : « Les présents de noces, dit Brillon, sont jugés beaux, le galant est appelé magnifique : il le seroit en effet, s'il avoit eu le cœur de ne point offrir de bijoux qu'il ne fût en état de payer; quelqties jours après son mariage, il les rend en espèce au joaillier; il s'y étoit engagé, et tient exactement sa parole. La nouvelle épouse, à qui le secret est confié, aime mieux dire qu'elle a perdu au jeu ses diamants, que de s'avovier la dupe de son mari. »

2. (c — On a maintenant la sotte coutume de dépenser en meubles, présents et frais de noces la moitié de la dot d'une femme, et quelquefois le tout..., » (Furetière, le Roman bourgeois^ édition de 1666, p. 402.) — a Une dot de cent mille livres étoit employée par nos pères, plus judicieux que nous, en acquisitions; aujourd'hui pareille dot sert à d'auires usages. Le mari en achète les présents et les habits de noces ; c'est le moindre inconvénient pour la femme , heu-

niencer par s'appauvrir de concert par Tamas et reiitassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier*, les meubles et la toilette 1

Le bel et le judicieux usage que celui qui préférant une iQ. sorte d'effronterie aux l)ienséances et à la pudeur, expose une femme d'une seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant quelques jours uu ridicule personnage, et la livre en cet état à la curiosité des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus, accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure^ î

reuse quand il n'a pas dissipé la dot avant que de la recevoir, et qu'il n'achève pas de ruiner ses espérances par des engagements * dont elle ignore la suite. » {Théophraste moderne^ p. 660.)

1. Gaultier est un célèbre marchand d'étoffes de soie, d'or et d'argent, qui demeurait dans la rue des Bourdonnais. (Abraham du Pradel, les Adresses de la ville de Paris ^ 1^92, p. 92.) — «Gaultier ne peut plus se plaindre, écrit Mme de Sévigné le 29 décembre 1679 (tome VI, p. 164) : il aura louché cette année en noces plus d'un million. » Voyez encore tome III, p. 76. — Gaultier, que Saint-Évremond cite également dans sa comédie des Opéras^ acte I, scène iv, est le marchand qui, à la mort de Molière (1673), fournit à sa veuve les étoffes de deuil. l^Eud. Soulié, Recherches sur la viedeMolière^ p. 291.}

2. « C'est un usage à Paris, est-il dit dans les Clefs, que les nouvelles mariées reçoivent, les trois premiers jours, leurs visites sur un lit, où elles sont magnifiquement parées, en compagnie de quelques demoiselles de leurs amies; et tout le monde les va voir, et examine leur fermeté et leur contenance sur une infinité de questions et de quolibets qu'on leur dit dans cette occasion. » — « Cette critique, a dit Mme de Genlis dans les notes de son édition des Caractères de la Bruyère (p. 472), n'est pas tout à fait juste. L'usage pouvait être embarrassant pour les nouvelles mariées , mais il n'était établi que pour épargner la fatigue et l'ennui du cérémonial des visites, et il n'était pas uniquement fait pour les jeunes mai'iées ; il était observée de même par toutes les femmes forcées par d'autres circonstances de recevoir un grand nombre de visites, soit de condoléance,

* a; Ce qui arrive quand uu mari fait obliger sa femme avec lui. »

Que manque-t-il à une telle coutume, pour être entièrement bizarre et incompréhensible, que d'être lue dans quelque relation de la Mingrélie* ? (éd. 4-)

20. Pénible coutume, asservissement incommode ! se chercher incessamment les unes les autres avec l'impatience

soit de félicitation, etc. Sous le règne de Louis XV, cet usage fut trèsmodifié : les jeunes mariées ne reçurent plus du tout de visites de cérémonie, on se contenta de leur en faire faire en les menant partout; les seules princesses du sang, qui se mariaient toujours à Versailles, se mettaient sur un lit, mais toutes parées et avec leurs grands paniers, pour recevoir le Roi, afin d'éviter de le conduire jusqu'à ses appartements : ce qui n'épargnait que la peine de le poursuivre, car un quart d'heure après, elles allaient le remercier de sa visite. Les princesses se mettaient aussi sur leur lit pour recevoir les cardinaux, qui, comme princes de l'Église, avaient la prétention d'être reconduits par elles; d'ailleurs les particulières, pour recevoir des visites de compliments, se mettaient tout habillées sur une chaise longue : Visage très-sensé, qui débarrassait de l'ennuyeux cérémonial des reconduites. » — L'usage dont parle la Bruyère est mentionné dans les lettres de Mme de Sévigné (vovezles lettres des 6 et 8 décembre 1679, tome VI, p. 120 et i32), et -«dans les Mémoires de Saint-Simon : « Nous couchâmes dans le grand appartement de l'hôtel de Lorge, dit-il en racontant son propre mariage, qui se fit à Paris en 1695 (tome I, p. 252), Le lendemain, M. d'Auneuil, qui logeoit vis-à-vis, nous donna un grand dîner, après lequel la mariée reçut sur son lit toute la France à l'hôtel de Lorge, où les devoirs de la vie civile et la curiosité attirèrent la foule. » On ne donna qu'un jour à ces visites ; le lendemain le duc et la duchesse de Saint-Simon allèrent à Versailles , et le jour suivant Mme de Saint-Simon a reçut toute la cour sur son lit dans l'appartement de la duchesse d'Arpajon. » Le duc de Lauzun remarqua dans l'une de ces visites, « sur le lit de sa soeur, avec plusieurs autres filles à marier, » Mlle de Quintin, seconde fille du maréchal de Lorge, et résolut de l'épouser. Le lendemain de son mariage, Mme de Lauzun « vit le monde sur son lit à l'hôtel de Lorge, » qu'elle devait habiter, et deux jours après, a elle vit (à Versailles) toute la cour sur son lit. » [Ibidem^ p. 255.) Voyez encore tome II, p. ii5, et tome X, p. SSg.

I. La Mingrélie, contrée de la Russie, située entre le Caucase, la mer Noire et l'Iméréthrie.

de ne se point rencontrer ; ne se rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre réciproquement des choses dont on est également instruite , et dont il importe peu * que l'on soit instruite ; n'entrer dans une chambre précisément que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'après-dînée que pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites heures trois suisses, une femme que l'on connoît à peine, et une autre que l'on n'aime guère ! Qui considéreroit bien ^ le prix du temps , et combien sa perte est irréparable , pleureroit amèrement sur de si grandes misères.

On s'élève à la ville dans une indifférence grossière 21 des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles, et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez^ à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains , si vous voulez être entendu : ces termes pour eux ne sont pas françois. Parlez aux uns d'aunage, de tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'appel , de requête civile, d'appointement , d'évocation. Ils connoissent le monde, et encore par ce qu'il a de moins beau et de moins spécieux ; ils ignorent la nature , ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l'estime qu'ils ont pour leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien, qui au fond de son étude sombre et enfumée , et l'esprit occupé d'une plus noire

I. Var. (édit. 1-6): ou dont il importe si peu; — (édit. 7) : ou dont il importe peu.

a. Var. (édit. i-3) : qui connoîtroit bien. 3. Var. (édit. 7 et 8) : Ne parlez pas.

iç)6 DE LA VILLE.

chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui cultive la terre , qui sème à propos , et qui fait de riches moissons *, et s'il entend quelquefois parier des premiers hommes ou des patriarches, de leur vie champêtre et de leur économie , il s'étonne qu'on ait pu vivre en de tels temps , où il n'y avoit encore ni offices , ni commissions , ni présidents , ni procureurs ; il ne comprend pas qu'on ait jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette, (éd. ^7.)

22. Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement , si commodément , ni si sûrement même , contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville : quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savoient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu , ni préférer le faste aux choses utiles. On ne les voyoit point s'éclairer avec des bougies, et se chauffer à un petit feu : la cire étoit pour l'autel et pour le Louvre. Ils ne sortoient point d'un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse ; ils se persuadoient que l'homme avoit des jambes pour marcher, et ils marchoient. Ils se conservoient propres quand il faisoit sec, et dans un temps humide ils gâtoient leur chaussure , aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée. On n' avoit pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière ', il y avoit même plusieurs magistrats qui alloient à pied à la chambre ou aux enquêtes*, d'aussi bonne grâce qu'Au-

I. « Dans la première institution du Parlement il n'y avoit que deux chambres et deux sortes de conseillers : l'une étoit la grancTchambrc pour les audiences, dont les conseillers s'appeloient yV/oe«/'5, qui ne faisoient que juger j l'autre des enquêtes, dont les conseillers

guste autrefois alloit de son pied au Capitolc. L'étain dans ce temps brilloit sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers ; l'argent et Tor éloient dans les coffies. Les femmes se faisoient servir par des femmes; on mettoit celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n'étoient pas inconnus à nos pères : ils savoient à qui Ton confîoit les enfants des rois et des plus grands princes; mais ils partageoient le service de leurs domestiques avec leurs enfants , contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptoient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense étoit proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table , leurs maisons de la ville et de la campagne, tout étoit mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avoit entre eux des distinctions extérieures qui empêclîoient qu'on ne prît la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissoient entier à leurs héritiers, et passoient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disoient point : Le siècle est dur^ la misère est grande^ V argent est rare; ils en avoient moins que nous, et en avoient assez , plus riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l'on étoit alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier, (éd. 5.)

s'appeloient rapporteurs , qui ne faisoient que rapporter les procès par écrit. » [Dictionnaire de FuretièrCy 1690, au mot Chambre.)

1. Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un homme , c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble * en lui par ce seul mot.

2. Un homme qui sait la cour est maître de son geste , de ses yeux et de son visage ; il est profond , impénétrable ; il dissimule les mauvais offices , sourit à ses ennemis , contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle , agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice, que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune , que la franchise , la sincérité et la vertu.

3. Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde? de même qui peut définir la cour? (éd. 40

4. Se dérober à la cour un seul moment , c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnoître le lendemain, ou afin que lui-même

/ y soit connu, (éd. 4-)

5. L'on est petit à la cour, et quelque vanité que Ton ait, on s'y trouve tel; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits, (éd. 4-)

6. La province est l'endroit d'où la cour, comme dans I. Vak. (édit. 1-7) : que l'on ne rassemble.

son point de vue, paroît une chose admirable : si Ton s'en approche *, ses agréments diminuent, comme ceux d'une perspective que Ton voit de trop près.

L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe 7. dans une antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.

La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne 8. le soit ailleurs, (éd. y.)

Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour : il q. découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui étoit inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse , et où tout lui est utile , le bon et le mauvais.

La cour est comme un édifice bâti de marbre : je veux 10. dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort pohs. (ÉD. 6.)

L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se 11. faire par là respecter du noble de sa province , ou de son diocésain".

Le brodeur et le confiseur seroient superflus, et ne fe- 12. roient qu'une montre inutile, si l'on étoit modeste et sobre : les cours seroient désertes, et les rois presque seuls, si l'on étoit guéri de la vanité et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part , et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre ^ en gros

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