I. La prévention du peuple en faveur des grands est si
aveugle, et rentêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières si général, que s'ils s'avisoient d'être bons, cela iroit à Tidolàtrie.
2. Si vous êtes né vicieux, ô Théagene^ je vous plains; si vous le devenez par foiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre , et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage , tempérant, modeste, civil, généreux, reconnoissant . laborieux, d'un rang d'ailleurs et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à les preudre d'autrui, et à faire les règles plutôt qu'à les recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront. par la déférence qu'ils vous doivent , exercé toutes les vertus que vous chérissez : ironie forte , mais utile , trèspropre à mettre vos mœurs en sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes. (ÉD. 6.)
3. davantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des
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gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit , et qui les pussent quelquefois \
Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une 4 forêt, de soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie *, mais de rendre un cœur content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou d'y remédier, leur curiosité ne s'étend point jusque-là.
On demande si en comparant ensemble les dilTérentes f> conditions des hommes , leurs peines , leurs avantages , on n'y remarqueroit pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établiroit entre elles l'égalité , ou qui feroit du moins que l'un ^ ne seroit guère plus désirable que l'autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il ne manque rien, peut former cette question ; mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide, (éd. 4.)
Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme attaché à chacune des différentes conditions, et qui y demeure jusques à ce que la misère l'en ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment la modération ; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les
1. Il est noté dans \e Ménagiana (tome III, p. 38i, édition de i']ïS) que Cervantes « fait dire la même chose à peu près à don Quichotte dans le chapitre xxxi de la deuxième partie, a
2. Var. (édit. 4 et 5) : l'une. — La plupart des éditions modernes ont conservé à tort, ce nous semble, la leçon des éditions 4 et 5 : voyez ci-dessus, p. 333, ligne 5. — a Quelque différence qui paroisse entre les fortunes, a dit la Rochefoucauld (n» lu), il y a néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales. »
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servir et à leur obéir ; les grands sont entourés, salues , respectés; les petits entourent, saluent, se prosternent ; et tous sont contents, (éd. 4-)
6. Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles , et leur condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils vous ont faites , que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus largement .
7. « Il est vieux et usé, dit un grand; il s'est crevé à me suivre : qu'en faire? » Un autre, plus jeune, enlève ses espérances , et obtient le poste qu'on ne refuse à ce malheureux que parce qu'il l'a trop mérité, (éd. 4-)
8. « Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philanthe A du mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de rattachement pour son maître, et il en est médiocrement considéré ; il ne plaît pas, il n'est pas goûté. » — Expliquezvous : est-ce Pliilanthe , ou le grand qu'il sert , que vous condamnez? (éd. 4-)
Q. Il est souvent plus utile de quitter les grands que de
s'en plaindre, (éd. 6.)
10. Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot, ou quelques autres la faveur des grands?
11. Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient pas même, dans toute leur vie, Tinconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus de
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plaisir et le plus cVutilité. La première chose que la flatterie sait faire , après la mort de ces hommes uniques , et qui ne se réparent point, est de leur supposer des endroits foihles, dont elle prétend que ceux qui leur succèdent sont très-exempts : elle assure que Tun , avec toute la capacité et toutes les lumières de Tautre, dont il prend la place, n'en a point les défauts; et ce style sert aux princes à se consoler du grand et de l'excellent par le médiocre, (éd. 4«)
Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que 12, de l'esprit; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit, sans nulle vertu.
Quand je vois d'une part auprès des grands, à leur i3, table, et quelquefois dans leur familiarité, de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d'autre part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt , ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles ; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée, que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l'amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. (ÉD. 40
Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de 14. quelques grands , que d'être réduit à vivre familièrement avec ses égaux.
La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses
restrictions. Il faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique * .
i5. Quelle est l'incurable maladie de Théophile? Elle lui dure depviis plus de trente années , il ne guérit point : il a voulu , il veut et il voudra gouverner les grands ; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même? Il n'y a point de palais où il ne s'insinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre qu'il s'arrête : il passe à une embrasure ou au cabinet; on attend qu'il ait parlé , et longtemps et avec action , pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il prévient, il s'offre, il se fait de fête , il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre : il y en a d'un plus haut rang et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d'intrigue , de médiation et de manège ^ . A peine un grand est-il débarqué, qu'il l'empoigne et s'en saisit ; on entend plus tôt dire à Théophile qu'il le gouverne *, qu'on n'a pu soupçonner qu'il pensoit à le gouverner, (éd. 6.)
i5^ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui
1. CeUe réflexion, composée de deux alinéa, est au chapitre de P Homme dans les éditions i-3.