LU NOTICE BIOGRAPHIQUE
l'on connût notre auteur à Caen, si peu qu'on tînt à le conserver sur la liste des trésoriers, on s'habitua lentement à le considérer comme remplacé. Lorsque, au milieu de l'année 1689, maître ou messire le Marchand se présenta chez le receveur général des finances de Caen pour recevoir les gages de M. d'Iberville, comme peut-être il l'avait fait, de 1675 à 1686, pour toucher ceux de la Bruyère, le scribe écrivit, sans y penser, le nom de ce dernier, et il fallut lui rappeler que, depuis deux années et demie, le titulaire de l'office ne s'appelait plus ainsi.
Le titre de trésorier, que la Bruyère conserva douze ans, et qui ne changea rien aux habitudes de sa vie, avait d'un bourgeois de Paris fait un écuyer. Les vétérans dont il parle dans son chapitre de Quelques usages * se couchaient roturiers et se levaient nobles : pour lui, il s'était levé roturier le jour oij il devait être reçu par la cour de Rouen, et s'était couché noble, ayant eu, suivant son expression, « le moyen » de le devenir. Il ne s'en faisait pas accroire toutefois sur sa noblesse : l'ironique annonce de la découverte d'un la Bruyère des Croisades, qu'il revendiquera le jour oii il aura fait enfin une belle fortune^, est d'un moraliste bourgeois, raillant la puérile manie des gens qui s'attribuent des généalogies de rencontre, et non, comme le prétend sottement l'ex-chartreux Bonaventure d'Argonne, d'un gentilhomme « à louer qui met enseigne à sa porte ^ ?).
caractère de ^e/^e(tome I, p. 166, n" 89, et p. 446, n" x), et l'application est vraisemblable. Quelques traits de caractère pourraient là toutefois rappeler M. d'Iberville. Matthieu Marais, qui le connaissait bien, l'a ainsi dépeint dans son Journal (tome III, p. 33) : « Il étoit bon homme pour un Normand, savoit beaucoup de choses, mais il parlait trop pour un homme d'État^ et vous assassinait de cent histoires que vous ne saviez point et qu'il ne fînissoit pas. » M. d'Iberville, qui fut successivement envoyé comme résident, nous Pavons dit, à Genève (1688), puis à Mayence (1697), puis en Espagne, et qui fut enfin envoyé extraordinaire en Angleterre (17 14), mourut subitement le 6 ou 7 octobre 1733, âgé de soixante et onze ans.
I. Tome II, p. i63, n" i et note 3. — a. Tome II, p. 169, n» 14, 3. Mélanges d'histoire et de littérature^ Rouen, 1699, p. 336.
SUR LA BRUYERE. lui
Ce Bonaventure d'Argonne, qui écrivait sous le nom de Vigneul-Marvillc, a retrace', au milieu d'attaques puériles contre la Bruyère, un portrait précieux du philosophe dans son cabinet de travail, à l'époque où il est encore trésorier général. La Bruyère s'était peint lui-même au milieu de ses livres, en 169'î ou 1694, dans une chambre de l'hôtel de Condé, tel qu'on pouvait le voir à l'heure où il préparait la 7"^ édition des Caractères^ et c'est à côté de ce portrait que Bonaventure d'Argonne en a placé un autre de la Bruyère plus jeune. Voici d'abord l'image que la Bruyère nous présente de lui-même* :
c< O homme important et chargé d'affaires, qui, à votre tour, avez besoin de mes offices {s'écrie la Bruyère)^ venez dans la solitude de mon cabinet : le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'ame..., ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter.... Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en attendant; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger.... Faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile!... »
La prosopopée, que j'abrège, est un peu déclamatoire; on y souhaiterait plus de simplicité, mais tout est vraisemblable dans le petit tableau qu'elle renferme : je crois à cette affabilité souriante du philosophe ; je vois sur sa table les livres de Platon qu'il vient de relire pour ajouter quelque page nouvelle au chapitre des Esprits forts, et la feuille où il a commencé les calculs dont il se servira dans ce même chapitre sur les distances, non pas de Saturne et de Jupiter, mais de Saturne et de la Terre entre eux et au Soleil^.
Cette page mécontenta Bonaventure d'Argonne. Après l'avoir citée, il en fit le commentaire suivant :
I. Tome I, p. 248, n" 12. Ce caractère a paru, en 1694, dans la 8' édition.
a. Quand il nous dit : « Faut-il quitter.... cette ligne qui est
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« Rien n'est si beau que ce caractère -, mais aussi faut-il avouer que, sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avoit une grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. de la Bruyère, avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de.... (Condé). Il n'y avoit qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivoient, ievoit adroitement la tapisserie, et laissoit voir le philosophe, le visage riant et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations*. »
« Le visage riant! » Pietenons ce te'moignage pour l'opposer à d'autres. Il vient d'un ennemi, mais d'un bien maladroit ennemi : le morceau tout entier est à l'honneur de celui que l'on veut rendre ridicule; il compense et rachète presque à nos yeux toutes les injustes et sottes critiques de l'auteur.
La chambre modeste où Bonaventure nous introduit auprès du philosophe souriant au visiteur qui lui arrive, ne le cherchons pas dans la rue Grenier-Saint-Lazare, où la Bruyère, encore enfant, est entré en i65i et où il a vécu vingt-cinq ans : son cabinet y devait être de meilleur aspect que celui où nous pénétrons à la suite du chartreux. En 1674 ou 1675, la Bruyère et les siens avaient quitté la maison de la rue Grenier-Saint- Lazare. La gêne est-elle survenue ? On le pourrait croire, en lisant la description de la chambre que Bonaventure a connue, soit qu'il y ait pénétré lui-même, soit qu'un autre visiteur l'ait renseigné. Nous avons déjà fait l'histoire des migrations de la famille la Bruyère : de la rue Grenier, elle s'était transportée dans une maison d'une rue voisine, la rue Chapon, où
commencée? Quelle interruption heureuse, etc., » se rappellerait-il une visite qui peut-être l'avait interrompu dans l'un de ces calculs astronomiques auxquels il fait allusion? Peu de jours avant sa mort, il s'aperçut que, pour n'avoir pas achevé une division, il avait laissé échapper trois erreurs dans les éditions de 1692 et de 1694. Le faux calcul était déjà réimprimé dans l'une des dernières feuilles de la 9® édition, quand il reprit l'opération, où il avait négligé le dernier zéro d'un dividende, et fit rectifier sa triple méprise par un carton : voyez tome II, p. 261, notes 4 et 5, p. 262, note I, et tome III, la Notice biùllograp/iiquc^ p. 149, lignes 11 à 18. I. Mélanges (V histoire et de littérature^ p. 336.
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elle séjourna quatre ou cinq années; en 1679, «U^^'^s le mariage de Louis, qui devait continuer à vivre auprès de sa mère et de ses frères, elle passa la Seine et prit, dans la rue des Grands-Augustins, un logis où elle demeura jusqu'au moment où Jean de la Bruyère se sépara d'elle. C'est là sans doute*, entre 1679 et 1684, que notre auteur se plaisait à verser dans l'esprit de ses amis « l'élixir de ses méditations, w Déjà, j'imagine, il a jeté sur quelques-uns des feuillets qu'il réunira plus tard pour en former un livre, une partie des réflexions détachées qui doivent immortaliser son nom.
A cette époque où il lisait et méditait, nous dit-on, « dans une chambre proche du ciel, » il fut victime d'une mésaventure vulgaire qui le conduisait, le 8 août 1679, à sept heures du matin, chez un commissaire du Chàtelet : il venait se plaindre d'un vol domestique, dont il demandait qu'il fût fait une punition exemplaire.
Depuis plusieurs jours, une maladie de son laquais avait obligé la Bruyère à emprunter celui de son frère l'abbé. Dans la soirée du lundi 7 août, il avait emmené à sa suite François Blondel (c'était le nom du valet de son frère) chez un auditeur des comptes, M. Philippe Huerne, qui demeurait rue du Battoir- Sain t-André-des-Arts^ Les dépositions des témoins, que l'on pourra lire aux Pièces justificatives^ nous montrent les agitations de Blondel dans l'antichambre où il attend la fin de la visite, sa fuite pour aller accomplir le vol qu'il a prémédité, l'explication qu'il donne de son départ au laquais de M. Huerne, celle qu'il prépare pour son maître, auquel on doit dire qu'il est allé retirer de la serrure de la chambre habitée par ce dernier la clef qu'il y a oubliée, la surprise enfin de la Bruyère
1. Dans les dépositions dont nous allons parler, dépositions relatives au vol commis, le 7 août 1679, dans la maison de la rue des Grands-Augustins, habitée par la Bruyère, il est question de l'escalier qui conduisait à sa chambre, mais il n'est pas dit à quel étage elle se trouvait.
2. Philippe Huerne était conseiller auditeur à la Chambre des comptes depuis i656 {État de la France^ année 1682, tome H, p. 45o). Il cesse de figurer sur la liste des membres de la Chambre dans VÉtat de la France de i683.
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et son retour, vers onze heures du soir, au logis, où il ne retrouve ni Blondel ni sa clef. Ce n'est que le lendemain, vers six ou sept heures du matin, qu'on put faire ouvrir la porte de la chambre par un serrurier, et constater que Blondel avait forcé le bureau et volé sept sacs contenant 2490 livres*, qui représentaient près de 9000 francs de notre monnaie, emportant du même coup l'habit de couleur, la culotte, le chapeau, le linge dont il était couvert et qui appartenaient à l'abbé. Le commissaire fit une information; mais la police, que plus tard la Bruyère devait traiter si rudement^, ne sut pas retrouver le coupable.
C'est le seul incident que nous connaissions de la vie de la Bruyère au cours des années où il vécut en sage au milieu des siens. La peinture lamentable qu'il a faite de l'intérieur de certaines familles est, j'aime à le penser, très-dissemblable de celle qu'il eût pu ùûre de la vie en commun dans la sienne. Toutefois le souvenir de sa remarque sur les dures obligations qu'impose l'attente de l'héritage d'un collatéral, le partage des enfants de Mme de la Bruyère en deux groupes, et ce cri même de douleur qu'il semble jeter en parlant des jalousies, des antipathies et des dissentiments secrets de parents qui paraissent vivre en paix', permettraient peut-être de se demander si l'amertume de quelques-unes de ses réflexions n'est pas le fruit de l'expérience quotidienne de la vie commune, et si l'amour de l'étude n'eut pas pour lui cet avantage de l'éloigner de quelques soucis domestiques et du spectacle de mesquines querelles.
Pourvu d'une charge et non d'un emploi, la Bruyère avait
1. Deux voyages avaient été nécessaires pour descendre de la chambre de la Bruyère ce lourd fardeau d'écus et de menue monnaie, déposés dans un bureau en forme d'armoire.