‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 323 sur 373 · Qu'importe à l'Etat q\ïErgaste soit riche, qu'il ait des · texte numérisé non relu

Qu'importe à l'Etat q\ïErgaste soit riche, qu'il ait des

chiens qui arrêtent bien , qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits, qu'il abonde en superfluités? Où il s'agit de l'intérêt et des commodités de tout le public, le particulier est-il compté? La consolation des peuples dans les choses qui lui pèsent un peu est de savoir qu ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent

I, La phrase : a II y en a d'autres cachés, etc., » a été ajoutée dans la 5® édition .

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que lui : ils ne se croient point redevables à Ergaste de rembellissement de sa fortune, (éd. 8.)

La guerre a pour elle Tantiquitë', elle a été dans tous les siècles : on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. Jeune SoyecouR*! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant , élevé , sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins , sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûter, se tuer, s'égorger les uns les autres ^ ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De

I. Adolphe fie Belleforière, chevalier de Soyecourt, capitainelieutenant des gendarmes-Dauphin, blessé à la bataille de Fleurus le i" juillet 1690, mort le 3 juillet. Son frère aîné, Jean-Maximilien de Belleforière, marquis de Soyecourt, colonel du régiment de Vermandois, avait été tué sur le champ de bataille, dans cette même journée de Fleurus. — « J'ai Mme de Saucourt * à la tête, écrit Mme de Sévigné le 12 juillet 1690 (tome IX, p. SSj) : la voilà sans garçons, avec deux gendres. » — C'est à la 6* édition (1691) que la Bruyère, ami de la famille Soyecourt (voyez la Notice hiographiqué)y inséra cette apostrophe et la phrase qui la précède; dans la 4® et dans la 5^ édition ce paragraphe commençait ainsi : « La guerre a pour elle l'antiquité ; elle a été dans tous les siècles : de tout temps les hommes, etc. »

a. Var. (édit. 4 et 5) : de se dépouiller, brûler, tuer, égorger les uns les autres.

* Le nom de Soyecourt se prononce Saucourt»

l'injustice des premiers hommes, comme de son unique source , est venue la guerre , ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins , on avoit pour toujours la paix et la liberté, (éd. 4-)

10. Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour sa vie , respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. Il va même souvent jusques à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement , et par le goût de la nouveauté ou des choses extraordinaires. Quelques-uns consentiroient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Gorbie*, à voir tendre des chaînes et faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle, (éd. 4»)

1 1 . Démophile , à ma droite , se lamente et s'écrie : « Tout est perdu , c'est fait de l'État; il est du moins sur le pen-

I. Sous le règne de François I^^"^ la ville de Dijonj'assiégée le 7 septembre i5i3 par trente mille Suisses, Allemands et Francs-Comtois, eût sans doute succombé, si Louis de la Trémoille, qui était chargé de la défense de la Bourgogne, n'eût stipulé un traité qui ne fut pas ratifié par le Roi, mais qui sauva Dijon et la France. — La ville de Corbie fut prise le i5 août i636 par les Espagnols, qui la conservèrent trois mois.

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chant de sa ruine. Comment résister à une si forte et si j^énérale conjuration * ? Quel moyen , je ne dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants ennemis ? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros , un Achille y succomheroit. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes : je sais bien ce que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris. » Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier le Daim et de Jacques Cœur^ : « G'étoient là des hommes, dit-il , c'étoient des ministres. » Il débite ses nouvelles , qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourroit feindre : tantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade et taillé en pièces ; tantôt quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis à discrétion , et ont passé par le fil de l'épée; et si vous lui dites que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point ^, il ne vous écoute pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai qu'il n'a reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il déplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'Etat; il se plaint lui-même : il a perdu un hou ami et une grande protection. Il dit que la cavalerie alle-

1. Conjuration a le sens de coalition. Cet alinéa parut en 1691, pendant la guerre que soutenait Louis XIV contre la ligue d'Augsbourg, c'est-à-dire contre l'Empire, l'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, la Suède, la Savoie, etc.

2. Ni l'un ni Tautre, à vrai dire, n'ont été ministres. En associant à cette place le nom de Jacques Cœur, l'argentier de Charles VII, à celui du barbier et confident de Louis XI, la Bruyère fait injure à la mémoire du premier. Olivier le Daim eût été un mauvais ministre, comme il a été mauvais conseiller et mauvais diplomate ; mais Jacques Cœur, que les historiens , ce nous semble, ont relevé des accusations qui ont été portées contre lui , se fut sans doute montré aussi habile ministre qu'il fut habile négociant et habile diplomate.

3. Var. (édit. 6 et 7) : que ce bruit est faux et ne se confirme point.

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mande est invincible; il pâlit au seul nom des cuirassiers de TEmpereur. « Si Ton attaque cette place, continue-t-il, on lèvera le siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat ; ou si on le livre , on le doit perdre ; et si on le perd, voilà F ennemi sur la frontière. » Et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le cœur du royaume : il entend déjà sonner le beffroi des villes, et crier à Falarme; il songe à son bien et à ses terres : où conduira-t-il son argent, ses meubles, sa famille? où se réfugiera-t-il? en Suisse ou à Venise? (éd. 6.)

Mais , à ma gauche , Basllide met tout d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes; il n'en rabattroit pas une seule brigade : il a la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des officiers; il n'oublie pas rartillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes : il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre ; il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyrénées , et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connoît les marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas ; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit demeuré sur la place quelques* neuf à dix mille hommes des leurs, il en compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien informé. S'il apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non-seulement il envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés^ à dîner, mais même ce jour-là il ne dîne point, et s'il soupe, c'est sans appétit. Si les nôtres as-

1. Le mot est écrit ainsi dans les neuf premières éditions. La io«^ porte quelque, au singulier. Voyez le Lexique.

2. l.e participe est sans accord dans toutes les éditions du dix-septième siècle.

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siègent une place très-forte, très-règulière , pourvue de vivres et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un grand courage , il dit que la ville a des endroits foibles et mal fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et après avoir respiré un peu : « Voilà , s'écrie-t-il , une grande nouvelle ; ils sont défaits, et à plate couture; le général , les chefs , du moins une bonne partie , tout est tué , tout a péri. Voilà , continue-t-il , un grand massacre*, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. » Il s'assit^, il souffle, après avoir débité sa nouvelle, à laquelle il ne manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu de bataille^. 11 assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue et quitte ses confédérés , qu'un autre se dispose à prendre le même parti ; il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort* : il nomme le lieu où il est enterré ; et quand on est détrompé aux halles et aux fau-

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