‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 33 sur 373 · LA BRUYÈRE DAKS LA MAISON DE GONDÉ · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE DAKS LA MAISON DE GONDÉ

Le jeune duc de Bourbon, quand la Bruyère devint l'un de ses maîtres, venait d'achever, à l'âge de près de seize ans, sa seconde anne'e de philosophie au colle'ge de Clermont, qui devait bientôt recevoir le nom de Louis-le-Grand. Soit comme interne, soit comme externe', il avait été', pendant six années, l'écolier le plus choyé et le plus fêté des jésuites, dont la congrégation avait élevé son père à Namur et son grand-père à Bourges. Il n'est compliment qu'il n'eût entendu, éloge dont il n'eût été l'objet. Le P. ïalon, le principal du collège, annonçait en lui, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, un prince admirable. Il échappait bien de temps à autre quelques paroles

I. Éloge de Valincourt (OEiwres complètes^ ^74'^-, tonie VI, p. 441) • C'est sur l'autorité de Fabbé d'Olivet que l'on a attribué à Bossuet l'introduction de la Bruyère auprès des princes de Bourbon : (( Il acheta, dit-il, une charge de trésorier de France à Caen; mais à peine la possédoit-il [cTOlivet se trompe de dix années) qu'il fut mis par M. Bossuet, archevêque de Meaux, auprès de feu Monsieur le Duc, pour lui enseigner l'histoire. » {^Histoire de P Académie françoise^ édition de M. Livet, tome II, p. 3 16.)

a. En pénétrant, à la suite de notre auteur, dans la famille des Condé, nous adopterons, pour désigner les trois princes dont elle se composait, les appellations par lesquelles on les distinguait alors : Monsieur le Prince était le grand Condé; Monsieur le Duc^ le duc de Bourbon, son fils ; et le duc de Bourbon^ son petit-fils. (Voyez les Mémoires de Saint-Simon^ tome VI, édition de iSjS, p. 848- 365.)

3. Sur le séjour du duc de Bourbon au collège de Clermont, comme aussi sur les études qu'il fit au sortir du collège, consultez le Journal de la Bruyère dans la maison de Condé ^ publié par

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de mécontentement au P. Alleaume, l'un des deux jésuites qui étaient attachés à sa personne en qualité de précepteurs; mais ces plaintes, quand elles se faisaient jour à travers les louanges, étaient mesurées et discrètes*.

On trouve un langage moins flatteur dans les lettres adressées à Condé par un M. Deschamps, qui était chargé de la surveillance générale des études du duc de Bourbon, dirigeait ses lectures et lui donnait des leçons d'histoire et de géographie. Il y signale avec sincérité ses défauts^, et le re-

M. Etienne AUaire dans le Correspondant^ n"s des lo août, lo septembre, 2 5 novembre, 2 5 décembre 1874 et aS janvier iSjS.

1. Le P. Alleaume me paraît le seul Père qui ne soit pas toujours résolument satisfait de son élève et qui en parle froidement et sans enthousiasme. En janvier i683, il rend compte d'une dispute solennelle dans la classe de logique : « Monseigneur ne disputa pas avec grand feu; mais du moins il ne languit pas, comme il faisoit ordinairement : il dit d'une voix haute, avec assez de présence d'esprit, l'essentiel de ce qu'il falloit dire. » A côté de ce rapport placez celui du P. Talon : « Monseigneur a fait rage dans cette journée ; tous nos Messieurs de la maison professe et du noviciat sont sortis ravis de la séance et l'ont accablé de compliments. » Et M. Allaire, à qui nous empruntons ces citations, ajoute : « Le vénérable P. Jourdan pleurait de joie. Le P. Commire embouche aussitôt la trompette héroïque : il présente à Monseigneur un impromptu en vers latins où il le met bien au-dessus de son père et de son grand-père.... » {Journal de la Bruyère^ dans le Correspondant^ n» du 10 septembre 1874, p. 1057.) Il n'est pas surprenant que le duc de Bourbon se plût dans la société des Pères plus que dans toute autre, et qu'il aimât tout particulièrement le P. Talon. « Le 4 janvier 1684, écrit ce dernier à Condé, il faisoit mauvais temps, et je me suis réfugié dans notre petit hôtel de Bourbon, où j'ai trouvé Mgr le duc de ce nom, grand, gras beau et fort gai. Me voyant de loin, il a fendu la presse de quinze ou vingt jésuites et d'autant de nos pensionnaires, pour venir me sauter au cou. » [Ibidem^ p. 1060 et 1061). Ce petit hôtel de Bourbon était la maison, contiguë au collège, que le duc de ce nom, comme dit le P. Talon, avait habitée pendant son internat. Son père en avait fait don aux jésuites, lorsqu'il était devenu externe.

2. Après s'être exprimé tout d'abord avec quelques ménagements, Deschamps y met peu à peu plus de franchise et de

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mède qu'il propose pour l'en guérir est de « le jeter dans le monde, ?> c'est-à-dire de l'enlever aux jésuites ^

Ce qu'il leur reproche surtout, c'est d'entourer le duc de plus jeunes camarades, que leur âge soumet à ses caprices et à son humeur despotique. « Quand il ne sera plus avec des enfants, écrivait-il, le commerce des personnes raisonnables le fera promptement changer. » M. Deschamps avait un autre

rudesse : « Décidément Monseigneur est despote ; il veut tout ce qu'il veut absolument, et ne peut jouer sans chagrin ni dispute. » La dispute allait jusqu'aux coups. Un jour qu'il argumentait avec un de ses camarades, il le battit violemment, et continua ses emportements à l'hôtel de Condé jusque sous les yeux de sa mère : « .... Il fit si grande rumeur dans la maison, dit M. Allaire, que personne ne savait où se cacher.... Incivil envers tout le monde, insolent envers ses inférieurs, brutal envers ses gens, il prenait plaisir « à (( leur cracher des injures à la face, à les battre et à les accabler de « mauvais traitements ».... Il n'avait de goût que pour les puérilités, et ne faisait aucun cas des hommes et des choses qui pouvaient polir son esprit et son caractère. » Deschamps se plaint sans cesse des badineries et des enfantillages de son élève, et les définit ainsi en janvier 1684 '• « Cela consiste à demeurer avec des enfants, dès qu'il en trouve l'occasion; à s'y occuper de bagatelles avec fureur; à ne pas vouloir s'en détacher, malgré les avis de ses maîtres; à se tenir toujours de travers, comme s'il étoit contrefait; à se moquer de tous les hommes sérieux; à battre ses gens; à se précipiter avec violence, soit qu'il entre dans un appartement, ou qu'il en sorte, au risque de se casser la tête.... » En jui;i 1684, il désespère de pouvoir « vaincre l'indifférence de M. le duc de Bourbon. » Il ajoute, revenant sur sa taille, qui était l'objet de vives préoccupations : (( Au moins il n'est pas si souvent de travers. Il me semble aussi que ses jambes ont un peu allongé. » (M. Allaire, ibidem^ p. loSa, io54, loSp, 1061 et 1064)

I. « Le collège et les pédants, écrit-il en décembre 1681, ne sont pas de grande utilité ; Monseigneur en apprendroit cent fois plus dans le monde par le commerce de ses semblables ou des personnes de son âge, » Et un autre jour : « Monseigneur ne veut pas secouer les restes de l'enfance ni ses distractions. Tout ce que peuvent dire ou faire les personnes qui sont auprès de lui ne sert à rien. Il n'y a qu'un moyen, c'est de le jeter dans le monde : il faudra bien qu'il fasse comme les autres pour se tirer d'affaire. » {Ibidem f p, loSa et io53.)

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grief encore : les condisciples du duc de Bourbon n'étaient pas d'assez haute naissance à son gré. Peut-être pour lui-même eût-il souhaité de plus le voisinage de maîtres moins habiles à se concilier l'affection et les préférences de leur écolier favori.

M. Deschamps n'était pas le seul, dans l'entourage du grand Condé, qui eût voulu retirer plus tôt du collège de Clermont l'élève qu'on avait le plus à cœur d'y garder. Pierre Michon. ou, pour lui donner le nom sous lequel il est connu, l'abbé Bourdelot, auquel était confiée la direction de la santé du petit duc, disait « tout haut ce qu'il pensait de l'éducation des jésuites et des thèmes latins du jeune prince ^ » Le P. Talon demandait plaisamment à Condé la permission de percer la langue de Bourdelot ; mais ses railleries l'inquiétaient sans doute plus qu'il ne le voulait montrer, car Ton pouvait craindre qu'il ne fût l'interprète des sentiments du père de l'auguste élève ^. La victoire néanmoins était restée aux jésuites. L'habileté du P. Talon, l'influence du P. Bergier, qui vivait familièrement à Chantilly, l'attachement de Condé, qui se montra plus fidèle aux jésuites que son fils et le fut jusqu'à la mort, tout explique la défaite de Deschamps et de Bourdelot.

C'est au mois de juin ou de juillet 1684 que les études du duc de Bourbon prirent régulièrement fin au collège de Clermont; mais les jésuites ne perdirent pas tout à fait leur élève : le P. Alleaume et le P. du Rosel, qui avaient été ses précepteurs particuliers au collège en même temps que Deschamps, ne devaient pas encore se séparer de lui^. Moins

T. Ibidem^ p. io5o.

2. « Les jésuites, qui admiraient Monsieur le Duc comme un profond politique, dit M. Allaire {Ibidem^ p. 1048), ne s'attendaient pas à toutes les tribulations qu'il leur ménageait avec ses secrets desseins sur l'éducation et l'avenir du duc de Bourbon. Ils eurent à soutenir contre les gentilshommes de son service, et contre tous ceux qui, pour plaire à Monsieur le Duc, voulaient émanciper son fils et lui apprendre la cour, une guerre d'influence bien autrement sérieuse que les combats classiques entre les externes et les internes du collège de Clermont. Les archives de la maison de Condé nous fournissent sur ce sujet les documents les plu complets. »

3. « Engagés pour huit ans {ou plus exactement pour la durée de.

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heureux, M. Deschamps ne put le suivre plus longtemps. Sa santé était gravement altérée : il demanda un premier congé au mois de juillet ou d'août. Pour le suppléer, on fait appel tout à la fois à la Bruyère et au mathématicien Sauveur : le premier enseignera l'histoire, la géographie, les institutions de la France; le second sera chargé des études militaires, jusque-là confiées à Deschumps, et tout d'abord de la géométrie, qui précédera l'étude de « la fortification. » La Bruyère entre le i5 août dans ses nouvelles fonctions \ Le 6 septembre,

ses études), avec l'approbation du Père général de la Compagnie, au service du jeune prince, ces deux précepteurs ne le quittaient jamais- quand l'un était absent, l'autre prenait sa place; quoi que fît leur élève, il était toujours sous leurs yeux, pendant le jeu et pendant le travail, pendant qu'il était au collège et pendant qu'il était en vacances à Paris, à Chantilly ou ailleurs. Ils se surveillaient l'un l'autre et rendaient compte de leurs actions à la Compagnie. » {Le Correspondant, avril 1874, p. 53o.) Il n!y eut pas, ce semble, d'interruption dans le service des PP. Alleaume et du Rosel. M. Allaire nous les montre auprès de leur élève au moment où il est présenté à la cour (août 1684) '• « Le P. Talon, dit-il (10 septembre 1874, p. 107 1), informé de ce qui se passait par du Rosel et Alleaume, ne peut contenir un cri de triomphe : qu'on vienne donc douter aujourd'hui de ses prophéties sur M. le duc de Bourbon et mépriser le pédantisme de son collège ! »

I. La date exacte de l'entrée de la Bruyère dans ses fonctions nous est fournie par un extrait de l'un des registres de comptes de la maison de Condé, que veut bien nous faire parvenir, au moment où nous mettons sous presse, M. Flammermont, archiviste du château de Chantilly : ce passage nous fait connaître en même temps les « gages » que recevait la Bruyère comme maître d'hisoire : « A M. de la Bruyère, qui apprend l'histoire à Mgr le duc de Bourbon, la somme de 612 1. 10 s. pour ses gages de 4 mois et demi, depuis le i5 août 1684, qu'il est entré auprès de Son Altesse Sérénissime, jusques et y compris le dernier décembre du dit an, à raison de i5oo livres par an, ainsi que Leurs Altesses Sérënissimes l'ont réglé, suivant ledit état, ordre et quittance du 5 août i685. 3> {Registre aux comptes n° 96, compte de l'année i685, n° 99.) 11 est vraisemblable que ce traitement n'a pas été fixé dès l'entrée de la Bruyère, si, comme nous le supposons, l'on n'a réglé qu'un peu plus tard la part qu'il devait prendre à l'éducation du duc de Bourbon. On remarquera qu'il n'a reçu que le 5 aoiit iG85 les

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une lettre de la Noue du Vair, adressée à Condé, dont il e'tait l'un des gentilshommes, signale pour la première fois sa présence auprès du duc de Bourbon, à Versailles. La Bruyère y est nommé après le maître de danse : « M. le duc de Bourbon va bien. Fabvier fut plus content hier de sa danse; il portoit mieux ses bras et son pied droit. MM. de la Bruyère et Sauveur sont contents de son application. » Et de la Noue ajoute : « Il a toujours cpielque enfiuice. »

Condé, comme l'on sait, vivait alors à Chantilly. Son petitfils vint l'y rejoindre le i3 septembre. Deschamps, qui devait l'accompagner, avait été obligé de solliciter un nouveau congé, et presque aussitôt de prendre une retraite définitive'. Ses suppléants allaient devenir ses successeurs. Ils ne se rendirent toutefois à Chantilly qu'au mois d'octobre ; la Bruyère, que retint à Paris la maladie de Cordemoy et qui demeura auprès de lui jusqu'à sa mort*, y arriva quelques jours après Sauveur.

gages qui lui étaient dus pour la seconde quinzaine d'août et les quatre derniers mois de 1684. Pour i685, son traitement est encore de i5oo livres, et il ne les reçut de même que l'année suivante {Registre n° 99, compte de 1686, n» 629), et sans doute aussi tardivement.

1. « On donna à M. Deschamps, dit M. Allaire {le Correspondant^ n» du 25 octobre 1874, p. 33o),la maladrerie de Dammartin, dont il prit le titre et laissa la jouissance au médecin Longuereau, Il n'avait plus qu'à rédiger les mémoires de Turenne pendant que la Bruyère occuperait sa place dans la maison de Condé auprès du duc de Bourbon. » On nomma de plus M. Deschamps chevalier de Saint-Lazare, et Louvois, sollicité par Gourville, obtint que sa réception se fît « gratis. » Il mourut l'année suivante.

2. « Je viens d'apprendre par M. Sauveur, écrivait Condé à Bossuet dans la première quinzaine d'octobre, et avant le i4, que M. de Cordemoy étoit fort malade. J'en suis dans la plus grande peine du monde, car j'ai pour lui beaucoup d'estime et d'amitié.... Je ne doute pas que vous n'en ayez une grande douleur, sachant l'amitié que vous avez pour lui. » Quelques jours plus tard, entre le 14 et le 19 octobre, Antoine Bossuet, frère du prélat, parlait ainsi de la mort de Cordemoy à Condé : « Le mauvais état de la maladie de M. de Cordemoj^, dont j'eus l'honneur de rendre compte à V. A. S., eut bientôt la suite funeste que V. A. S. a su. Je n'ose lui en rien dire davantage, et je me contente de prier M. de la Bruyère de le lui faire savoir. » (A. Floquet, Études sur Bossuee^

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Le duc de Bourbon avait été présenté à la cour au mois d'août, et Ton annonçait qu'il serait bientôt le gendre du Roi par son mariage avec l'une des filles de Mme de Montespan ; il fut résolu qu'on lui donnerait des officiers. La goutte qui retint un mois à Paris son père, Monsieur le Duc, retarda jusqu'au 19 décembre la conférence où le Roi régla avec lui « tous les marchés de sa maison, n Dangeau, qui les montre « enfermés l'après-dînée » pour régler ces « marchés, » nous apprend simplement la nomination d'un premier écuyer, qui fut M. de Saintrailles, colonel du régiment d'Enghien*. On fit l'économie d'un gouverneur, d'un premier gentilhomme de la chambre et d'un capitaine des gardes. Le choix des précepteurs et des maîtres fut sans doute le principal objet de cette conférence ; car Louis XIV prétendait connaître tous ceux qui entouraient le duc de Bourbon. Il semble que la distribution des rôles n'ait pas été faite entre les maîtres sans quelques hésitations. Le 9 février i685, la Bruyère rappellera très nettement à Condé la déception qu'il avait éprouvée en partageant avec d'autres le soin d'achever l'éducation de son petitfils, alors qu'il s'était flatté d'être son précepteur unique. Peut-être l'enseignement spécial et technique de la fortification ne lui eût-il pas convenu, bien qu'il ait montré que les termes de l'art militaire lui étaient familiers; mais il eût certainement suppléé sans peine et sans regret ses « collègues » les jésuites, dont le mandat venait d'être renouvelé.

Le 20 janvier i685, par une lettre qu'il adressait au Père général de la société de Jésus à Rome ^, Monsieur le Duc exprimait son désir de conserver encore pour quelque temps

tome III, p. 539 et 54i.) Cordemoy fut enterré le lundi soir 16 octobre. Aux termes du récit de M. AUaire (le Correspondant^ n" du a5 octobre 1874, p. 336), la Bruyère n'aurait pas attendu l'inhumation de Cordemoy pour aller à Chantilly, et aurait donné de vive voix à Condé les détails qu'il était chargé de lui transmettre ; mais la lettre d'Antoine Bossuet semhle aussi bien annoncer une lettre de la Bruyère que son arrivée à Chantilly. Les premières lettres de la Bruyère à Monsieur le Prince n'ont pas été conservées dans les Archives de la maison de Condé.

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