CARACTÈRES OU MOEURS DE CE SIECLE
« Quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la ville et qui bientôt va gagner la cour ? ^» s'écrie la Bruyère dans la Préface de son Discours à V Académie. De ces clefs dont le déluge inondait la ville en 1694, il ne nous est parvenu que la copie d'un bien petit nombre, s'il faut admettre sur la foi de notre auteur qu'elles étaient « presque toutes différentes entre elles, » et de plus qu'il s'en fabriquait « à Romorantin, à Mortaigne et à Belesme, » tout comme à Paris. Il y a quelques variantes dans celles qui nous ont été conservées ; mais le fond en est commun : à peine semble-t-il que trois ou quatre personnes se soient ingéniées à retrouver par elles-mêmes les originaux des Caractères. A dire vrai, je doute qu'il y ait jamais eu beaucoup de clefs « différentes entre elles. » Répondant à ceux qui prétendent reconnaître avec certitude les modèles de ses portraits, la Bruyère oppose trèslégitimement la diversité des interprétations ; mais il force un peu l'argument, j'imagine.
Quelques contemporains ont pu, sans tenter de rencontrer la pensée de l'auteur, faire à des ennemis ou à des amis l'application de traits qui paraissaient leur convenir, et noter çà et là des noms, au gré de leur fantaisie, sur les marges des volumes ; mais les commentateurs de ce genre sont les moins nombreux. Ce que veulent savoir la plupart des lecteurs, ce n'est pas à qui les caractères sont applicables, c'est à qui la Bruyère les applique. Avant tout l'on cherche dans ce livre de morale des allusions satiriques, et l'on veut connaître le nom des personnages que l'auteur a « peints d'après nature, » suivant l'expression de la Préface du Discours à P Académie, De cette curiosité même vient l'uniformité des clefs, qu'on se passe