Voyez la Notice biographique
La Bruyère, i -28
voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres?... Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile ! » Ainsi parle la Bruyère dans ses Caractères (p. 248); ainsi dut-il parler à Brillon lui-même la première fois qu'il reçut sa visite. A l'une des visites suivantes sans doute il lui tint le discours d'Alceste à Oronte ; mais plus poli qu'Alceste, il ne sut pas se faire comprendre, j'imagine, et Brillon, toujours plein de confiance en lui-même, se crut plus encouragé qu'il ne l'était. Prit-il du moins pour lui le conseil qu'en 1690 la Bruyère adressait aux écriy dans nés copistes ? Peut-être les Sentiments critiques sur les Caractères de M. de la Bruyère, suivis sitôt de V Apologie de M. de la Bruyère , sont-ils la vengeance d'un esprit modéré qui ne veut se venger qu'à demi. Le Tliéophraste moderne, quoi qu'il en soit, contient à l'adresse de la Bruyère quelques traits d'une malice assez mal aiguisée '. La rude leçon de la Bruyère toutefois n'arrêta point Brillon, non plus qu'elle n'avait arrêté son ami l'abbé de Villiers. Dans le Théophraste moderne non-seulement Brillon commente, paraphrase et copie la Bruyère, mais encore il y reproduit la disposition typographique des Caractères. Comme la Bruyère il augmente son ouvrage, et avec plus de soin que son modèle il indique les réflexions, voire même les phrases qu'il ajoute à une nouvelle édition. Plus soigneux mille fois de ses intérêts et de sa célébrité, il veille lui-même, si je ne me trompe, à la contrefaçon de son livre à l'étranger; je crois même que par une habileté raffinée il écrit de sa propre main une clef de son Théophraste, voyant que personne ne pense à le faire.
Quel auteur du temps mieux que Brillon, l'infatigable imitateur de ceux qui écrivent par humeur, eût pu s'appliquer la réflexion de la Bruyère? « Sans la crainte d'effrayer mes lecteurs, dit-il modestement dans la préface de la suite qu'il a donnée aux Pensées de Pascal et aux Caractères de la Bruyère, je n'aurois pas manqué de l'illustrer encore du nom de M. de Saint-Evremond et du P. Rapin. La plupart des applications que je fais , nies remarques sur Tacite, mon traité de la Comédie, quelques autres chapitres entrent assez dans leur manière d'écrire » N'est-ce pas d'un homme qui s'étudie bien consciencieusement à parler le ton des gens? L'âge n'éteignit pas chez lui cette « passion d'écrire » qu'il a si souvent raillée chez les autres, car il a travaillé jusqu'à sa mort, paraît-il, à divers « ouvrages de littérature qui n'ont point été donnés au public*. »